Ces tÚlÚvisions qui nous remercient de les regarder

par Georges Mottola
jeudi 1er février 2007

« Le pouvoir des médias ne réside pas tant dans ce qui est publié et diffusé à l’antenne quant dans ce qui ne l’est pas »*. Pour nier l’existence d’une personnalité ou d’un évènement, il suffit de ne pas en parler. Et tant pis si en parle la concurrence. Car seul existe dans l’esprit du public ce qui existe dans les médias. Nombre de vedettes et de manifestations n’existent que par le bon vouloir des médias qui les promeuvent et qui s’en servent. Il suffit qu’ils éteignent leurs projecteurs pour que choses et personnes disparaissent à tout jamais.

En mettant en avant des évènements et en en occultant d’autres, les médias nous présentent une réalité partielle, quand ils ne créent pas carrément dans le public une vision déformée de la réalité.

Deux questions surviennent à l’esprit :

1) Pourquoi ?

2) A qui cela profite-t-il ?

Le cas très actuel de la querelle entre les USA et l’Iran sur le nucléaire est un exemple significatif. Sans être américanophobe, on ne peut que constater que ces derniers temps, tous les journaux, de la presse écrite, radios ou télévisés, ne cessent de nous rappeler combien les USA sont fâchés à l’encontre des iraniens, qu’ils soupçonnent de vouloir se doter de l’arme nucléaire. Inondés comme nous le sommes de détails, d’explications et d’approfondissements qui nous montrent le point de vue des américains et de leurs alliés sur le sujet -qu’on peut résumer en ces termes : la bombe atomique c’est pas bien- pas un journaliste ne nous apprend que l’arme nucléaire les américains et leurs alliés eux, l’ont déjà ; et que dès lors, comment nier aux autres ce qu’on s’accorde à soi même ?


On pourrait objecter que si on ne nous l’apprend pas, c’est parce que nous sommes censés être au courant. Pas forcement. Les enfants par exemple, ne le savent pas. Si on le leur apprenait, justement ils objecteraient « Pourquoi les américains y ont droit et pas les iraniens ? ». Cette question, pourtant toute bête, « pourquoi les américains oui et les iraniens non », n’est jamais posée dans les médias. Ni d’ailleurs dans les plus hautes instances de l’ONU, du moins publiquement. Si elle était posée, elle ne pourrait obtenir qu’une seule réponse : les américains et leurs alliés veulent garder le contrôle du proche et du moyen orient, ils ne peuvent tolérer que dans la région, d’autres jouent à armes (nucléaires) égales.

C’est une réponse qui ne plaît pas, car elle présuppose que les rapports entre les états (et les gens) sont des rapports de force, violents donc, fondés sur l’injustice, car c’est le plus fort qui a raison. Comme on n’aime pas la réponse, on évite de poser la question.

En occultant une partie de cette réalité, la réalité qui est présentée est forcement fausse et déformée. Oui, mais elle est rassurante. Si on nous dit que les iraniens veulent s’équiper de l’arme nucléaire, mais heu-reu-se-ment qu’il y a les américains pour les empêcher de faire des ravages dans la région, nous sommes rassurés et par conséquent bien disposés envers ceux qui nous rassurent. Si par contre on nous dit que les iraniens sont pressés de se doter de l’arme nucléaire parce que ils ne veulent pas se faire avaler en une seule bouchée (comme récemment leurs voisins irakiens), il y a de fortes chances pour que nous soyons moins bien disposés envers les américains et que probablement nous n’achèterions plus de coca-cola pendant une semaine. Quand on sait que certains travaillent pour « préparer les cerveaux des gens à acheter du coca », on comprend pourquoi, dans ce cas précis mais également d’une manière générale, une partie de la réalité soit occultée et à qui cela profite-t-il.
En publiant des informations et en en occultant d’autres, connexes, les médias contribuent à créer un climat serein, qui favorise les affaires  ; et si par la force des choses, le climat n’est pas tout à fait serein, les médias s’emploient afin qu’il soit au moins rassurant au point de ne pas trop gêner les affaires.

Le téléspectateur est donc traité tel un enfant, devant qui, lors des repas familiaux, on évite d’aborder les sujets qui fâchent, pour préserver la paix familiale.
Censés nous informer, bien souvent les médias font œuvre de désinformation, par négligence quand ce n’est pas par pur calcul économique.

La télévision, et généralement les médias qui vivent de publicité, tendent à empirer à cause de la course à l’audience. Les pires résultats de cette course, on les observe particulièrement dans l’information et dans tout ce qui a trait à l’objectivité. Cette course présuppose que l’on attire à soi le plus grand nombre de téléspectateurs, pour ce faire on gomme et on lime tout ce qui pourrait ne pas plaire au plus grand nombre, quand on ne fabrique pas carrément pour les besoins de la cause, une information lisse, neutre et consensuelle.
Au fond, ce qui compte ce ne sont pas tant les nouvelles qu’on nous donne (50000 morts au Bangladesh, un chat perdu sur les toits de Paris...), quant la manière dont elles sont annoncées. Le ton employé, uniformisant, est fait pour soustraire de l’intensité à la tragédie des 50000 morts et pour en rajouter à celle du chat perdu sur les toits. Le but de ce ton uniformisant est : soyez rassuré, il ne se passe rien de grave, et même si des choses graves se passent, cela arrive très loin de chez nous, et si quelque chose devait arriver chez nous, ça ne pourrait être que des choses sans grande gravité : un chat perdu sur un toit, un sdf à qui les organisations charitables offrent à boire pendant la canicule... L’essentiel de l’actualité, selon la formule rituelle, ayant été traité, les informations touchent à leur fin ; on nous invite à regarder la prochaine émission de la chaîne, on nous remercie d’avoir suivi les infos, la publicité arrive.

La clé pour comprendre le sens de ce type d’information, réside peut-être dans ce remerciement final : après tout, pourquoi nous remercie-t-on ? On vient de nous informer pendant 30 minutes, gratuitement, en plus on nous remercie. C’est le monde à l’envers, ce serait plutôt à nous, les téléspectateurs, de remercier. Un doute surgit alors sur la qualité de ce qu’on vient de nous servir : nous remercie-t-on d’avoir gentiment gobé de la pourriture ?

La multiplication des sources d’information (des dizaines de nouvelles chaînes de télévision ont vu le jour ces dernières années) n’a pas favorisé l’éclosion d’une information plurielle. Que l’on regarde Tf1, Bfm ou i-télé, les informations se suivent et se ressemblent. Dans le contenu, bien sûr, mais aussi dans une certaine scénarisation croissante des sujets : l’information n’est pas simplement relatée par l’œil subjectif et, on l’espère, un petit peu objectif du journaliste, elle est aussi traitée d’un point de vue émotionnel. Tel un film de cinéma, l’information est censé dégager de l’émotion afin de provoquer l’adhésion d’un plus grand nombre de téléspectateurs. En effet, à la recherche continuelle d’annonceurs publicitaires, la tentation est grande pour les médias de ne considérer un sujet qu’à la lumière de sa capacité à faire de l’audience, car on le sait plus l’audience est élevée, plus les annonceurs payent cher pour une insertion. Si les informations sont banales et peu susceptible d’attirer du monde (après tout, un chat perdu sur les toits on s’en fiche un peu), on leur fait dégager de l’émotion en mettant en scène l’inquiétude de la mamie propriétaire de la bête, les dangers encourus par celle-ci qui peut tomber et s’écraser d’un moment à l’autre, le soulagement pour l’arrivée des pompiers appelés à la rescousse, la participation des voisins qui assistent aux opérations de sauvetage...

Les informations se suivent et se ressemblent, donc, d’une chaîne à l’autre à la manière de certaine presse gratuite, mais aussi payante, qui à force de copier-coller donne parfois l’impression qu’un article, un sujet, n’est qu’un espace séparant deux publicités, et un lecteur un pauvre idiot prêt à gober n’importe quoi. Mais qu’il faut quand même remercier.

* D’après Emergence des « médias de masse individuels » par M. Castells, Le Monde Diplomatique, août 2006


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