Comment ridiculiser un adversaire politique en 6 manipulations insidieuses : Útude du cas « Dupont-Aignan vs Bourdin & Co »

par Ta´kÚ EilÚe
lundi 8 octobre 2018

Souvent, la désinformation médiatique est aisément repérable. Parfois, elle est plus sournoise. Sa subtilité la rend d'autant plus efficace. C'est précisément ce que nous allons étudier aujourd'hui avec un cas concret. La matière est politique, fortement polémique. Mais il faut faire ici, autant que possible, abstraction de ses préférences personnelles ; car c'est la forme qui nous intéresse. Il s'agit de rendre visible une entreprise de désinformation invisible, afin d'être en mesure de la repérer en d'autres occasions, sur d'autres sujets, avec d'autres acteurs.

Mercredi 3 octobre, Nicolas Dupont-Aignan était l'invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMC et BFM TV. Une séquence a fait beaucoup parler et a permis aux médias militants (car ils le sont clairement) de ridiculiser (ou de tenter de ridiculiser) le président de Debout la France.

Deux poids, deux mesures

L'échange porte sur l'apprentissage de l'arabe à l'école primaire, que le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer veut encourager. Bourdin est à fond derrière cette mesure, et demande à son invité s'il est aussi enthousiaste que lui. Dupont-Aignan répond que non, car il estime que, dans une France minée par le communautarisme, menacée par l'islamisation, et au bord de l'implosion, il ne faut pas enfermer les populations immigrées dans leurs origines, ce à quoi l'apprentissage de l'arabe concourerait pour les populations issues du Maghreb ; au contraire, il faut tout faire pour les franciser au maximum, en "mettant le paquet" sur l'apprentissage du français. Discours assimilationniste classique.

Pourtant, en dépit de leur relative banalité, les propos de Nicolas Dupont-Aignan (qu'on peut certes discuter) irritent Jean-Jacques Bourdin. Fort remonté, et même passablement énervé, le journaliste s'empoigne avec son invité :

- Nicolas Dupont-Aignan : Je dis que ce n'est pas parce qu'on est issu de pays du Maghreb, qu'on habite en France, qu'on doit apprendre au primaire l'arabe.

- Jean-Jacques Bourdin : On peut être né à Bergerac, être Français de souche depuis dix générations et apprendre l'arabe !

- N. D.-A. : Ce n'est pas du tout de cela dont vous parliez. Mais ça, bien sûr, je ne l'ai jamais nié, et vous le savez très bien, au collège...

- J.-J. B. : J'espère...

- N. D.-A. : Je parle du primaire.

- J.-J. B. : C'est une langue à apprendre l'arabe, franchement ? Il faut encourager l'apprentissage de l'arabe ?

- N. D.-A. : Pas spécialement...

- J.-J. B. : Comme les autres langues ? De la même manière ?

- N. D.-A. : Non. Quand un pays a un problème d'intégration, quand un pays a des générations qui parlent arabe à la maison, et qui parlent mal le français, je dis que la priorité dans les quartiers, c'est d'apprendre le français. Je dis que c'est mentir aux jeunes... [Bourdin l'interrompt]

- J.-J. B. : Ni l'anglais, ni l'allemand... ?

- N. D.-A. : D'abord le français, oui. [NDA reprend là où il a été interrompu] ... que de les enfermer dans leur culture d'origine. Et je vais vous dire que c'est une insulte à ces jeunes, car ces jeunes se sentent français et n'ont pas envie d'être enfermés dans leur culture d'origine.

- J.-J. B. : Mais il n'y a pas que des fils d'immigrés maghrébins qui veulent apprendre l'arabe ! (...)

- N. D.-A. : Il est scandaleux d'enfermer les jeunes dans les quartiers dans une culture d'origine, c'est nier leur volonté d'être français. Être français, c'est s'assimiler, c'est parler français.

- J.-J. B. : Mais il n'y a pas que des jeunes des quartiers qui apprendraient l'arabe, pardon ! C'est une langue universelle ! C'est une grande langue, une grande culture ! Mais vous osez le dire ? Est-ce que vous dites que c'est une grande langue, une grande culture ?

- N. D.-A. : Mais je n'ai pas à subir vos oukases, cher Jean-Jacques Bourdin !

Le journaliste se serait-il emporté de la sorte face à d'autres invités, d'une autre couleur politique, tenant le même type de discours ? Il est permis d'en douter.

Ce discours est en effet très exactement celui que tenait Charles Aznavour, auquel la France a rendu hommage très officiellement le 5 octobre aux Invalides. Renoncer à son "arménité", s'imprégner de la langue française, voilà comment il devint pleinement français. En dehors d'une animatrice de France Bleu, qui s'est réjouie sur Facebook de la mort du "raciste" Aznavour, personne, dans nos médias, n'a trouvé rien à redire aux propos du chanteur.

Les propos de NDA correspondent aussi au discours officiel des Républicains, qui n'a pas davantage provoqué le moindre scandale. Commentant la proposition de Jean-Michel Blanquer, la porte-parole des Républicains, Laurence Sailliet, a ainsi déclaré sur RFI :

« C'est s'adapter au problème plus que le résoudre. Comment peut-on imaginer aujourd'hui que tous les efforts ne doivent pas être mis dans l'apprentissage de la langue française, alors que l'on connaît toutes les difficultés des enfants (...) qui parfois sont issus de familles où on ne parle pas le français ? Et que leur propose-t-on ? D'apprendre l'arabe pour limiter le recrutement des jeunes dans les mosquées ? On marche sur la tête ! »

Deux poids, deux mesures, donc.

Omission du contexte (I) : le rapport de l'Institut Montaigne

Mais surtout, l'air de rien, le journaliste désinforme son public, en faisant mine d'oublier le contexte dans lequel s'inscrit la volonté gouvernementale de valoriser la langue arabe.

Comme le rappelle Le Point, la polémique sur l'apprentissage de l'arabe à l'école "est née dans la foulée de la publication lundi [10 septembre 2018] d'un rapport de l'Institut Montaigne proposant de « relancer l'apprentissage de la langue arabe » pour lutter contre l'islamisme". Rédigé par Hakim El Karoui, ancienne plume de Jean-Pierre Raffarin à Matignon et ex-banquier d’affaires chez Rothschild, qui, nous dit-on, a l'oreille d'Emmanuel Macron, il préconise de renforcer l'apprentissage de l'arabe à l'école publique avec cet argument : « Le nombre d'élèves qui apprennent l'arabe au collège et au lycée a été divisé par deux. Il a été multiplié par dix dans les mosquées, il faut savoir ce qu'on veut. » Selon ce rapport, intitulé «  La Fabrique de l’islamisme  », le renforcement de l’apprentissage de l’arabe à l’école permettrait de contrer l’influence des religieux et de lutter contre le risque de prosélytisme islamiste :

"Relancer l’apprentissage de la langue arabe est majeur tant les cours d’arabe sont devenus pour les islamistes le meilleur moyen d’attirer des jeunes dans leurs mosquées et écoles." (p. 587) 

Autrement dit, c'est uniquement parce que de jeunes musulmans vont apprendre en masse l'arabe dans des mosquées, où un risque de radicalisation existe (les salafistes – branche rigoriste de l'islam – « gagnent du terrain à l'intérieur de la communauté », dit le rapport), que l'on préconise aujourd'hui d'enseigner davantage l'arabe à l'école, afin d'essayer de sortir des mosquées salafisées ces jeunes musulmans de plus en plus portés à l'étude de la langue du Coran. C'est ce qu'a pertinemment relevé l'essayiste Odon Lafontaine, le 30 septembre 2018, sur Radio Courtoisie :

Jean-Michel Blanquer a d'ailleurs clairement dit qu'il souhaitait que «  la France reprenne le contrôle des personnes qui enseignent ces langues  » et voir «  plus d'enseignants agréés par l'Éducation nationale ».

En passant sous silence ce contexte, en laissant penser que la problématique autour de l'enseignement de l'arabe en France, en 2018, est strictement la même que pour l'enseignement de l'anglais, du chinois ou de l'allemand, Bourdin désinforme.

Omission du contexte (II) : le rapport de l'ISESCO

Si l'on voulait pousser encore plus loin la contextualisation, on pourrait aussi rappeler que l'enseignement de l'arabe dans les écoles publiques françaises fait partie des préconisations de l'Organisation islamique pour l'Éducation, les Sciences et la Culture (ISESCO), issue de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI), qui regroupe les 57 pays musulmans.

Dans un texte intitulé "Stratégie de l'Action Islamique Culturelle à l'extérieur du Monde islamique" (téléchargeable sur le site de l'ISESCO), adopté par la neuvième Conférence islamique au Sommet tenue à Doha, au Qatar, en 2000, on regrette que "les programmes pédagogiques européens ne font aucunement place à l’enseignement des langues nationales des enfants musulmans", et l'on prône, à l'inverse, que "les langues maternelles trouvent leur place dans l’enseignement car elles aident l’enfant à développer sa personnalité, à être conscient de ses origines et à préserver son identité et même à lui épargner l’échec scolaire" (p. 19). On pourrait naïvement estimer que la "langue maternelle" ou "nationale" d'un musulman né en France est le français ; mais ce n'est manifestement pas la conception que s'en fait l'ISESCO, qui nous dit ici que les langues "maternelles" et "nationales" des musulmans ne sont pas enseignées dans les pays européens. Il est donc implicitement fait référence ici à une autre nation, plus fondamentale.

Quelques lignes plus loin :

"Il conviendrait de réformer l’enseignement de l’arabe, langue du Qoran et véhicule de la pensée, en l’adaptant aux nécessités de l’heure et aux exigences de la modernité, de manière à ce qu’il réponde aux attentes d’un milieu non arabophone et d’envisager même la généralisation de cet enseignement en considérant la langue arabe comme outil de consolidation de l’identité civilisationnelle." (p. 20)

La dimension identitaire et civilisationnelle de l'apprentissage de l'arabe est, on le voit, d'emblée mise en avant. La langue arabe est censée permettre la consolidation de la civilisation islamique, au sein même des États européens.

Autre passage significatif sur les objectifs de l'éducation des enfants musulmans dans les pays non-musulmans :

"Contribuer à garantir aux enfants des musulmans vivant en dehors du Monde islamique, une éducation équilibrée à la fois spirituelle et cognitive afin de les protéger de l’invasion culturelle et de l’aliénation intellectuelle exercée par l’hégémonie de certains systèmes éducatifs." (p. 29)

L'enseignement de la langue arabe a pour objectif explicite d'empêcher l'acculturation, autrement dit l'assimilation des musulmans dans les différents pays où ils vivent (l'assimilation étant qualifiée d'« invasion culturelle » et d'« aliénation intellectuelle »), et de participer à leur unification à travers le monde entier :

"L’usage de l’arabe est indispensable comme base de consolidation et de renforcement de l’identité car c’est la langue arabe qui la “possède effectivement”, parce qu’elle est la langue du Qoran, ce qui fait d’elle un élément capital de l’identité culturelle de la communauté islamique à l’étranger -notamment en Europe-. La personnalité de cette communauté ne saurait se séparer de la langue qui exprime sa valeur et qui est le contenant de ses ambitions, de ses espérances et de ses soucis. C’est pourquoi l’étude de l’arabe et sa parfaite maîtrise comme moyen pratique et créateur constitue un des objectifs principaux que la stratégie doit réaliser dans tous les domaines où se manifeste la culture islamique. (...)

Dans ce contexte, nous affirmons que la langue arabe joue un rôle fondamental dans l’unification des Musulmans immigrés de toutes les nationalités et de toutes les cultures, comme elle l’a fait dans le passé. (...) L’arabe contribua à l’unification du monde islamique car la compréhension du Qoran, de la Sunna et la mise en pratique de leurs sages directives ne saurait être opérationnelle en dehors d’une connaissance parfaite de l’arabe." (p. 40-41)

Plus loin dans le rapport, on met de nouveau en garde contre l'assimilation à la culture des pays d'accueil occidentaux :

"Les Occidentaux croyaient eux-mêmes durant longtemps que l’école était le cadre adéquat de l’assimilation des enfants d’immigrés, de leur absorption, socialement et culturellement. Ils s’attachèrent à la scolarisation dans leurs établissements de tous les enfants nés chez les immigrés. Ils tablaient sur l’efficacité de leur système éducatif pour les former et les gagner en les fascinant par le modèle de culture et de valeurs occidentales. 

Le bilan de la scolarisation des enfants des communautés musulmanes dans les écoles occidentales ne répond ni aux attentes des occidentaux qui aspiraient à l’effacement de la personnalité de ces enfants et à l’aliénation de leur identité pour les intégrer négativement dans le modèle occidental, ni aux attentes des parents qui aspiraient à tirer profit de l’accès de leurs enfants des troisième et quatrième générations aux écoles locales pour occuper des postes honorables et améliorer leur situation.

Certains problèmes dont souffrent les enfants d’immigrés musulmans dans les pays occidentaux sont en bonne partie dus aux programmes scolaires qui sont destinés aux musulmans et aux occidentaux de manière égale et qui ont essentiellement un caractère laïque. En effet, il est difficile pour un enfant qui a reçu une éducation occidentale laïque de s’en départir, tant il en a été imprégné. De fait, ces enfants et jeunes musulmans se voient inculquer les valeurs occidentales et ancrer le modèle de pensée et les coutumes locales et ne reçoivent aucun enseignement de la langue maternelle. Les expériences réalisées dans ce sens sont très limitées dans le temps et l’espace." (p. 76-77)

On note encore l'usage du terme "aliénation" pour désigner le processus d'assimilation.

Plus avant, l'enseignement de la langue arabe est une nouvelle fois présentée comme le vecteur essentiel permettant de consolider l'identité islamique chez les musulmans vivant en Europe et de leur éviter "l'aliénation" à la culture européenne :

"La langue arabe est une prolongation de l’entité de la Oumah et le moyen d’expression de sa culture, de sa civilisation et de la place qu’elle occupe dans le monde. Elle est la vraie détentrice de l’identité culturelle des musulmans. Par acquis de conscience, les communautés islamiques en Europe, soucieuses d’agir pour sauver leur enfants de la dérive, de l’aliénation, de l’échec et de la délinquance, des associations, des dirigeants locaux, convaincus les uns et les autres que l’enseignement de la langue du Qoran et l’instruction islamique sont une obligation religieuse et civilisationnelle, décidèrent d’organiser un enseignement parascolaire pour dispenser des cours d’arabe et d’instruction islamique. Cet enseignement est considéré comme un moyen de fortifier et de protéger l’identité culturelle et le particularisme islamique, de maintenir et de consolider les liens de la jeunesse avec les valeurs humaines mises en exergue par l’Islam. (...)

Selon les statistiques, le nombre d’enfants musulmans ayant atteint l’âge de la scolarisation en Europe occidentale est évalué à sept millions, nés en Europe-même et ont le sentiment d’être des nationaux du pays natal. On ne peut ni ne doit ignorer cette génération de Musulmans pour qu’elle demeure arrimée à sa culture et à son identité premières. Faire approcher de cette génération la culture islamique et la langue arabe est une action qui ne peut se réaliser en dehors d’une stratégie éducative qui s’appuie sur la rationalisation, la coordination et la volonté de servir l’Islam en premier lieu." (p. 79-80)

Voici d'ailleurs l'un des projets "à court terme" confiés aux "institutions islamiques existant en dehors du Monde islamique" en matière d'éducation et d'enseignement :

"Préparation d’un plan rigoureux visant le soutien d’intellectuels et d’éducateurs objectifs pour convaincre les autorités éducatives occidentales à suivre l’exemple de la Belgique, de l’Autriche, de la Hollande, de l’Espagne, de la région de l’Alzace (sic) en France et de certains cantons en Allemagne, et permettre d’intégrer des cours d’éducation islamique dans les programmes officiels de l’école occidentale. Ceci en plus de la revendication d’insérer la langue arabe parmi les langues vivantes optionnelles dans les écoles officielles." (p. 101)

Cette contextualisation plus approfondie permet de se rendre compte que, si l'enseignement de l'arabe dans les écoles publiques françaises est prôné par l'Institut Montaigne pour contenir le développement de l'islamisme, ce même enseignement est envisagé par l'ISESCO et l'OCI comme un moyen essentiel de renforcer l'identité islamique des musulmans vivant en Europe et d'empêcher leur assimilation à la culture européenne, perçue comme une aliénation.

Cette étrange convergence avait été relevée par Odon Lafontaine et le militant associatif Alain Wagner le 2 septembre 2018 sur Radio Courtoisie :

Nous n'irons pas, faute de preuve, jusqu'à accuser les promoteurs de l'enseignement de l'arabe en France d'être "des agents de l'OCI", comme le fait Alain Wagner (mais aussi Les 4 Vérites ou Riposte Laïque). Wagner accuse en particulier l'ancienne ministre de l'Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, qui, en mai 2016, au micro de Jean-Jacques Bourdin, avait déclaré qu'elle souhaitait permettre l'enseignement de l'arabe (comme des autres langues) dès le CP, en ayant recours, si besoin, à des intervenants étrangers.

Ce type d'enseignement est d'ailleurs aujourd'hui proposé en option dans certaines écoles primaires, comme l'essayiste Éric Guéguen en a donné un exemple dans un post critique publié le 6 octobre sur Facebook :

Pour revenir à notre propos central, ce que prônent l'ISESCO et l'OCI (l'enseignement de la langue arabe pour empêcher l'assimilation), c'est donc très précisément ce que dénonce Nicolas Dupont-Aignan. Les analyses des uns et des autres convergent parfaitement. Seuls leurs jugements (positif ou négatif) divergent. Mais, faute d'avoir fait les références adéquates (par ignorance ?), le discours du politicien, face à Bourdin, semble dénué de tout fondement. Et le journaliste peut alors jouer la carte de l'indignation facile.

Deux poids, deux mesures (bis repetita)

Si Bourdin fait du spectacle à peu de frais en montant sur ses grands chevaux face à Dupont-Aignan, remarquons que Nikos Aliagas écoute tranquillement sur Europe 1 l'ancien ministre de l'Éducation nationale Luc Ferry tenir des propos très ressemblants :

"Je pense que c'est une fausse bonne idée. L'Éducation nationale a très peu de contrôle sur le recrutement. Qui va enseigner ? Est-ce que ce sera une islamisation de l'Education nationale ? Est-ce que c'est une bonne idée pour lutter contre l'islamisation de la France ? Je ne sais pas..."

Si Luc Ferry ne choque pas en parlant comme NDA, c'est qu'il est assimilé aux partis de gouvernement classiques, ayant été le ministre de Jean-Pierre Raffarin. Si NDA choque en parlant comme Luc Ferry, c'est qu'il représente un parti d'opposition et qu'il s'est allié à Marine Le Pen entre les deux tours de l'élection présidentielle. C'est le messager, non le message, qui est ici jugé.

Le piège : faire soi-même le raccourci que l'on souhaite entendre

Malin comme un singe, Jean-Jacques Bourdin sent qu'il n'est pas loin de piéger son invité, avec une déclaration qui va faire le buzz. Mais comme l'invité ne prononce pas les mots qu'il attend, il va les prononcer lui-même : "Quand on apprend l'arabe, on devient islamiste et terroriste ?", lui lance-t-il benoîtement. Le piège est tendu et Dupont-Aignan, peut-être consentant, tombe les deux pieds dedans : "C'est le danger", lui répond-il, avant de confirmer : "Je le pense.

Bourdin a alors l'œil qui brille, jette un regard satisfait vers la caméra, il esquisse un sourire, se mordille les lèvres ; il jubile. Il sait qu'il tient sa phrase choc, qui pourra être reprise en boucle dans toutes les rédactions. Mission accomplie.

Manipulation émotionnelle par l'image

Voici d'ailleurs l'arrêt sur image qu'a "innocemment" choisi RMC sur Twitter pour illustrer l'entrevue, montrant un Bourdin épouvanté par les propos odieux de son invité :

Journaliste à la télé, c'est tout un métier...

Raccourcis, sélection orientée de tweets... La panoplie du parfait manipulateur

Le signal lancé, les médias moutonniers s'en donnent alors à cœur joie, dans un art consommé du raccourci, avec, en sus, un appel au peuple unanime qui, sur Twitter, se moquerait des propos de NDA. Façon habile de manipuler l'opinion, en lui faisant précisément croire qu'elle est unanime. Les indécis se rangeront, sous la pression, du côté de la foule en délire (du côté de l'image fausse qu'en donnent les médias faussement objectifs, mais véritablement partisans).

France TV Info titre ainsi : "Nicolas Dupont-Aignan estime qu'apprendre l'arabe à l'école mène au terrorisme (et suscite les moqueries sur Twitter)".

Est-ce bien ce que l'homme politique a dit ? Est-il à ce point stupide pour penser que l'apprentissage d'une langue mène, selon un strict déterminisme, vers l'intégrisme et le terrorisme ? NDA, en réalité, a évoqué un contexte d'enfermement communautaire dans lequel cet enseignement pouvait, selon lui, favoriser un glissement vers l'islamisme ; il a parlé d'un risque. Jamais il n'a prétendu que l'apprentissage de l'arabe menait mécaniquement au terrorisme, comme le titre l'indique. A ce propos, Debout la France a publié un droit de réponse le 8 octobre sur Twitter :

Extrait de l'article de France TV Info, qui commence donc par une tromperie :

"Sa réponse n'est pas passée inaperçue. Sur Twitter, les internautes s'en sont donné à cœur joie, en plaquant l'analogie de Nicolas Dupont-Aignan aux autres langues étrangères enseignées à l'école :"

Même type de papier chez Ouest-France, qui insiste sur le côté gâteux de NDA, qui répéterait sans arrêt les mêmes idioties :

"C’est une de ses marottes et Nicolas Dupont-Aignan ne rate pas une occasion de revenir sur le sujet dès qu’il peut. (...)

Une remarque qui a semblé choquer le journaliste mais aussi les internautes, qui ont parodié les propos de Nicolas Dupont-Aignan sur Twitter."

On remarque que ce sont, peu ou prou, les mêmes tweets qui ont servi à France TV Info et Ouest-France. La probabilité était pourtant faible, au milieu d'un torrent de tweets ironiques et moqueurs (dixit nos journalistes), de tomber sur les mêmes...

On note, là encore, le raccourci saisissant du titre de l'article : "Dupont-Aignan considère qu’apprendre l’arabe mène à l’islamisme et au terrorisme".

Certains twittos, que nos médias objectifs ont "omis" de citer, ont bien remarqué la manipulation :

20 Minutes, qui n'a peur de rien, dénonce pour sa part les "raccourcis" du politicien : "Nicolas Dupont-Aignan voit un lien entre l'enseignement de l'arabe et le développement du terrorisme". C'est pourtant 20 Minutes qui se livre ici à un raccourci.

Un raccourci qui se justifie par une mauvaise retranscription (volontaire ?) des propos de l'homme politique :

"« J’estime que le danger aujourd’hui, c’est l’islamisation de la France. C’est ce qui s’est passé en Algérie. » « Quand on apprend l’arabe on devient islamiste et donc terroriste ? », le relance alors l’interviewer. « Je le pense », puis « c’est le danger », a confirmé Nicolas Dupont-Aignan."

En fait, NDA répond à la question de Bourdin en disant d'abord "c'est le danger", puis "je le pense", avant de redire "c'est le danger". La journaliste de 20 Minutes inverse l'ordre des mots, et cela change tout. Car, dans sa retranscription fautive, on a l'impression que NDA approuve Bourdin, comme s'il disait : "Je pense que, quand on apprend l'arabe, on devient islamiste et donc terroriste." Alors que son "je le pense" se réfère à ce qu'il vient tout juste de dire, à savoir qu'il y a un "danger" (c'est-à-dire un risque, dans un certain contexte qu'il a rappelé, non une nécessité, déconnectée de tout contexte).

Sur la base de cette déclaration trafiquée, 20 Minutes, comme France TV Info, comme Ouest-France, va faire la pêche aux tweets moqueurs et tombe encore étrangement à peu près sur les mêmes (comme le monde est petit...) :

"Evidemment, après cette déclaration, le député de l’Essonne a été raillé sur Twitter. Notamment en comparant l’apprentissage de l’arabe à celui d’autres langues… Et donc des possibles « radicalisations » qui en découlent."

On notera l'usage du terme "évidemment", très usité lorsqu'il s'agit d'emporter l'adhésion de son public, de lui forcer la main, l'air de rien (nul ne se rebellant contre l'évidence).

On appréciera au passage la manipulation par l'image, avec cette photo illustrant l'article de 20 Minutes, avec un NDA qui a l'air d'un gros benêt ânonnant ses âneries :

C'est un vieux classique de la manipulation politique que d'agrémenter d'une photo peu valorisante un article sur une personnalité que l'on n'apprécie pas, voire que l'on combat.

Récapitulons :

Nous avons eu affaire, à travers ces exemples de traitement médiatique, à pas moins de six types de manipulation combinés :

1/ Manipulation par l'image (NDA terrifiant ou ridicule).

2/ Manipulation par le raccourci. C'est l'équivalent du sophisme de l'épouvantail, qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée, de façon à ce qu'elle soit facilement réfutable.

3/ Manipulation par une discrète faute de retranscription, qui change le sens du propos, et peut permettre d'opérer un raccourci utile pour ridiculiser l'adversaire.

4/ Manipulation par l'appel à l'opinion publique faussement unanime (en sélectionnant quelques tweets disant tous la même chose, et en omettant de citer ceux qui disent autre chose, ce qui crée un faux sentiment d'unanimité auquel on est amené à céder).

5/ Manipulation par omission du contexte, de telle sorte que la position de l'adversaire apparaît incompréhensible et même parfaitement absurde.

6/ Manipulation par l'indignation sélective ("deux poids, deux mesures"), qui laisse penser qu'une déclaration est choquante en soi, alors qu'elle n'est choquante que parce qu'elle émane d'un adversaire politique (dite par un ami, elle ne déclenche aucun remous).

Ces différentes manipulations provoquent des réactions automatiques, pré-réflexives, sur lesquelles il est d'autant plus difficile de revenir qu'on n'en a aucune conscience.

Fausse neutralité, vraie militance

On serait tenté de penser que les journalistes qui ont écrit ces articles sont des adversaires politiques de Nicolas Dupont-Aignan. Ceci expliquerait cela. Malheureusement, on ne peut pas le vérifier pour France TV Info et Ouest-France, dont les articles sont anonymes ; ils sont simplement l'œuvre (honteuse ?) de la rédaction.

Mais, pour 20 Minutes, nous avons un nom ; il s'agit de Rachel Garrat-Valcarcel. Que peut-on apprendre de cette journaliste par une rapide recherche ?

A 29 ans, elle est trésorière adjointe de l’Association des journalistes LGBT, dont l'objectif est de "lutter contre l’homophobie dans l’espace médiatique", "sensibiliser la presse au traitement des questions LGBTI et former les jeunes journalistes à ces questions". Elle est elle-même transsexuelle. Lorsqu'elle était un homme, elle s'appelait Pierre. Un reportage lui avait été consacré lorsqu'il avait 21 ans et qu'il était blogueur ; on y apprenait qu'il militait pour le Parti socialiste.

Le 10 octobre 2017, Info Bordeaux, un blog orienté à l'extrême droite, avait dénoncé le "dérapage" de cette journaliste qui travaillait alors à Sud-Ouest  :

"Rachel Garrat-Valcarcel est journaliste au Sud-Ouest. Celle qui se définit comme une « Gender traitor » possède un traitement très partial de l’actualité. Dernier exemple en date avec l’annonce du président de Sens Commun qui « tend la main » à Marion Maréchal-Le Pen. La journaliste a commenté sur son compte twitter « Il lui tend le bras, non ? », amalgamant ainsi avec un symbole nazi.

Le conseiller municipal Front national de Libourne, Gonzague Malherbe, a tenu à réagir « Rachel Garrat Valcarcel nous montre par ce tweet que la neutralité politique n’est sa première préoccupation. Ceci explique en grande partie pourquoi les articles du Sud-Ouest sont très souvent à charge contre le Front national ».

Il est vrai que sur les réseaux sociaux, Rachel Garrat-Valcarcel ne fait pas mystère de ses opinions politiques favorables à la gauche. Son soutien à la cause homosexuelle et son opposition à la Manif pour tous est également manifeste."

Le 5 octobre 2018, elle réagit sur Twitter aux propos de l'historien des idées Mark Lilla, qui vient de publier La Gauche identitaire, l'Amérique en miettes, ouvrage dans lequel il affirme et déplore que la gauche américaine ait abandonné la notion de bien commun, pour ne plus parler qu'aux minorités. Extrait de son intervention sur France Inter :

"Pendant les années 60, le parti démocrate était le parti des classes populaires, des ouvriers, et les Républicains un parti pour les riches. (...) [Aujourd'hui] 20 % des adultes aux États-Unis sont des évangélistes, moins de 1% sont des transgenres : le parti démocrate a beaucoup à dire à propos des droits des transgenres mais rien à dire à la population blanche évangélistes et traditionnelle. (...) Quand [Hillary Clinton] a fait ses discours politiques, elle commençait avec bienvenue aux féministes, aux afroaméricains, mais elle a oublié la population blanche religieuse et les classes populaires blanches, et chez eux, il y a eu un sentiment de marginalisation ; elle a fait une politique de segmentation de l'électorat." 

Rachel Garrat-Valcarcel affiche franchement son opposition à cette prise de position :

Par ce détour, fort éclairant, on comprend mieux son opposition farouche à la posture assimilationniste de Dupont-Aignan, qui demande à des minorités de se plier aux us et coutumes de la majorité.

D'où tu parles ?

Cette journaliste est fondamentalement, on le voit, une militante, ce qui est certes son droit ; mais il serait plus honnête que le lecteur de 20 Minutes en soit averti. Car, à ma connaissance, 20 Minutes n'est pas censé être un média partisan ; il a plutôt l'image d'un média neutre. Avec de plus amples informations sur nos journalistes, nous serions plus à même d'apprécier la soupe qu'ils nous servent. Au moins des médias comme Le Monde diplomatique, Charlie Hebdo, TV Libertés ou Valeurs actuelles ont le bon goût de nous dire d'où ils parlent, quelles sont les idéologies qui structurent leurs visions du monde. La fausse neutralité est bien ce qu'il y a de pire.

Bourdin, à ce titre, a eu le mérite de nous dire pour qui il avait eu l'occasion de voter dans sa vie...

"J'ai voté Chirac, j'ai voté Bayrou, et j'ai voté Hollande."

... et pour qui il n'aurait pas voté au second tour de l'élection présidentielle de 2017 :

"Je n'aurais pas voté pour Marine Le Pen."

On comprend mieux, à cette aune, ses emportements contre Dupont-Aignan.

Une attitude encore plus satisfaisante que la partialité affichée (qui n'est qu'un moindre mal) serait l'honnêteté, consistant à ne donner son éventuel point de vue qu'après avoir scrupuleusement restitué les positions des uns et des autres, de manière équilibrée, afin de laisser son lecteur le plus libre possible de se forger son propre avis. Mais c'est évidemment un simple rêve que je formule ici à haute voix. Jamais un journaliste encarté ne se comportera ainsi (sauf un sur mille peut-être). La tentation d'orienter la pensée de son lecteur ou de son auditeur est si forte...

On a tous tellement envie d'amener les autres à penser comme nous. Et, les laisser libres de leur jugement, c'est prendre le risque de les voir partir dans la "mauvaise" direction. D'où cette manipulation insidieuse, si fréquente dans nos médias, et qui n'a peut-être même pas conscience d'elle-même... tant elle est naturelle.


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