Faits « anodins » et processus profonds

par Philippe Vassť
mercredi 11 juillet 2007

Quelques faits en apparence « anodins », donnés dans des « brèves » de journaux ou publiés au fond d’une page perdue, sont parfois l’expression de processus profonds en oeuvre qui se déroulent sous nos yeux. Quelques exemples édifiants pour apprendre et comprendre...

Le journalisme moderne se perd souvent trop dans un "événementiel momentané", qui ne montre pas les liens entre des faits passés, présents et futurs déductibles. Ce faisant, il empêche le public de bien comprendre les processus vivants qui sont à l’oeuvre sous ses yeux et d’en comprendre ainsi les tendances essentielles.

Sous forme condensée, voici quelques faits qui sont parus dans la presse récemment, généralement traités de manière "secondaire", mais qui manifestent des processus profonds en cours.

Japon : alcoolisme, négationnisme et un gouvernement en déprime

Depuis hier, 9 juillet 2007, le Japon est "choqué" : la population a appris que le prince Tomohito, 61 ans, cousin de l’empereur Akihito, a reconnu publiquement son état d’alcoolique aigu.

Non seulement, ce membre éminent de la famille impérial a admis sa situation personnelle et son combat pour vaincre son mal, mais il a aussi tenu à souligner que l’alcoolisme était un vrai problème de masse dans la société japonaise et qu’il fallait donc en débattre publiquement. Ses déclarations, qui ont "frappé" l’opinion publique pour laquelle l’alcoolisme de masse est connu de tous, n’était pas discutable jusqu’ici publiquement, par respect des traditions de discrétion.

Maintenant, sous l’influence d’un prince qui veut faire de son cas un exemple positif pour débattre de ce fléau et le combattre collectivement, le Japon va pouvoir et devoir regarder en face ses graves problèmes d’alcoolisme, un mal qui frappe des millions de citoyens de manière plus ou moins puissante, dont 800 000 "alcooliques aigus". Par ailleurs, ce sont deux "tabous" qui tombent en une journée : l’image irréprochable de la famille impériale et l’impossibilité de débat public libre sur un véritable mal national !

Le même jour, le ministre de l’Education nationale, dans un élan négationniste qui ne paraît pas de bon augure, sollicitait les éditeurs de livres scolaires pour qu’ils n’évoquent plus les suicides de masse qui ont eu lieu à Okinawa avant la chute de l’île. Décidément, l’histoire de la dernière guerre mondiale pose toujours problème au Japon moderne.

Qui ne veut pas reconnaître la vérité issue du passé ne peut apprendre pour l’avenir.

Et, pendant que le pays écoutait ces informations qui soulignent des tendances en cours, un sondage de l’agence de presse Kyodo révélait que ce sont maintenant 58,8 % des sondés qui ne font plus aucune confiance au gouvernement actuel, tandis qu’un nouveau scandale vient de naître, concernant le tout récent ministre de l’Agriculture, Norihiko Akagi, qui remplace l’ancien qui s’est suicidé suite à des accusations de corruption. (Source : ces informations proviennent toutes de la presse japonaise et de ses agences de presse).

"Les scandales, c’est comme l’alcoolisme, l’excès finit par tuer", concluait une citoyenne japonaise érudite !

Taïwan achètera donc des avions et hélicoptères américains.

Après les affaires qui ont été générées par ses achats de frégates à la France, le gouvernement taïwanais a décidé de ne plus se fournir, pour le moment en tout cas, auprès des marchands d’armes français.

Il a donc annoncé l’achat de 66 avions F 18 et de 30 hélicoptères Apache américains (source : Taipei Times des 07 et 10 juillet 2007).

Selon une source liée à l’industrie de défense taïwanaise rencontrée ce jour, cet achat serait surtout dû aux "pressions amicales" du gouvernement américain qui met en exergue sa "protection stratégique" de Taïwan en échange de fructueuses relations commerciales, comprendre : surtout fructueuses pour les entreprises d’armement américaines.

Dans ce contexte, cette source indiquait que Taïwan serait en mesure de produire techniquement par lui-même des armements de meilleure qualité, y compris de haute technologie (armes nucléaires incluses) et à un coût plus faible, mais qu’il devait en passer par les exigences américaines qui étaient une sorte de "monnaie d’échange" pour le soutien militaire et politique américain face à la Chine.

En clair, dans le marché des armes, certains pays naviguent à vue entre le Charybde de la "coûteuse corruption" et le Scylla des "amicales pressions".

Bref, la défense de la démocratie et de la liberté dans le monde par les Etats-Unis peut aussi rapporter gros, financièrement parlant, aux entreprises privées du pays promoteur de ces grands et nobles "principes" !

La Chine lance la construction de son premier porte-avion.

Cette information a pu passer largement inaperçue, bien que de nombreux médias évoquent la politique d’armement massive de la dictature de Pékin et la modernisation de ses équipements.

Elle vient du Canada, via la revue Kanwa Asian Defense.

Dans ce contexte général, la construction par la Chine d’un premier porte-avion, qui pourrait être suivi par d’autres si le projet aboutit, est instructive.

Alors que certains pays, comme la France et d’autres pays européens, ont réduit fortement leurs forces et dépenses militaires, en Russie, en Chine et au Japon, entre autres, mais pas seulement, les dépenses militaires se développent à grande vitesse.

Traduit en langage non diplomatique par les analystes, cela signifie que l’Union européenne devient un nain militaire pérenne.

Certains observateurs et spécialistes militaires voient dans le projet chinois de porte-avion la remise en cause volontaire de la supériorité américaine absolue dans le domaine de l’aéronavale !

Visiblement, les autorités chinoises se dotent d’une force militaire qui commence à compter, en nombre et en qualité technologique.

Et qui peut aussi porter à distance les prétentions et intérêts du gouvernement de Pékin !

La Russie est la troisième réserve de devises étrangères du monde.

L’information a, semble-t-il, peu filtré en dehors des pages de journaux consacrés aux finances et à l’économie. Et pourtant, c’est un signe fort sur le retour de la Russie dans les affaires du monde actuel.

Cette dernière vient de prendre à Taïwan, pourtant un des "dragons économiques" d’Asie, sa troisième place de réserve mondiale en devises étrangères, ce qui indique une croissance soutenue de ses exportations et souligne un redressement économique très rapide.

La Russie avait en effet fin mai 2007 des réserves en devises étrangères, notamment en dollars, pour un montant de 284,1 milliards de dollars alors que Taïwan ne disposait que de 266, 05 milliards de dollars (source : Taipei Times du 7 juillet 2007).

Ce sont surtout les secteurs étatisés russes (pétrole, gaz, armements et technologies associées) qui sont les plus "rentables" en devises étrangères utiles au pays, soulignent les commentateurs. Un observateur ironique y voit de son côté, une "gestion étatique plus performante que celle de certaines sociétés côtées à Wall Street"...

Alors que cette information paraissait, on apprenait par ailleurs que le gouvernement russe engageait aussi un plan ambitieux de rénovation-modernisation-amélioration de son système ferroviaire, lui aussi propriété d’Etat.

De la lecture des informations et de leur compréhension.

Ces quelques exemples démontrent, il me semble, que des informations éparses, en apparence anodines, s’insèrent toujours dans une chaîne de l’information qui, si elle est rendue intelligible à tout un chacun par la démonstration des liens qui existent, mène à une claire compréhension des événements, de leur origine et de leur contexte, donc de leur évolution dans le temps

Ainsi libérée de son aspect "momentané" qui la déconnecte des réalités profondes qu’elle exprime et qui fonde sa valeur, l’information peut être "réappropriée" par les citoyens dans toute sa richesse et sa portée.

Car l’honnêtété dans l’information, c’est d’abord et avant tout la recherche de la compréhension.


Lire l'article complet, et les commentaires