L’individu recherche ses nouvelles identités à travers les médias

par Philippakos
jeudi 20 septembre 2007

Les nouvelles conditions sociales, vie urbaine, travail précaire, foyers éclatés, ont augmenté la part de liberté de l’individu au détriment de son identité. Difficile d’être reconnu grâce au faciès, reconnu comme professionnel expérimenté, et même reconnu comme père d’une famille recomposée. Pour pallier ce déficit, les médias ont su jouer sur la recherche d’identification du spectateur. D’abord avec la lecture et la naissance du héros dans les grands romans populaires du XIXe siècle (Alexandre Dumas, Eugène Sue). Puis avec le cinéma (« star system ») et la télévision (faux dialogue), aujourd’hui avec internet. Au fil de l’évolution des médias, le spectateur glisse d’un rôle passif vers un rôle de plus en plus actif (« talk-shows », « reality-shows », micro-trottoirs), pour maintenant apparaître comme unique protagoniste et créateur.

Au XIXe siècle, 80 % de la population française mènent une vie de type rural. Ce pourcentage est passé aujourd’hui à 25 % impliquant des rapports sociaux fondamentalement différents. Cette projection brutale des populations vers les grandes villes coïncide avec un repli sur soi-même de l’individu et un glissement vers l’anonymat. On ne reconnaît plus personne dans la rue, mais également on n’est plus reconnu par personne. La taille des entreprises et le marché de l’emploi sont tels que la vie professionnelle n’est souvent qu’un passage furtif dans un espace de travail où l’on se pose la question de son utilité en constatant le nombre de candidats piaffant à la porte. Quand ce n’est pas la crainte d’être définitivement rayé de la carte des salariés. La parenté devient plus variée et ne concerne plus uniquement les enfants biologiques, mais aussi ceux de sa compagne, les adoptés. Une famille parfois élargie, mais plus instable dans le temps. Sans oublier que 15 millions d’adultes français vivent en célibataires (INSEE, 2004).

Face à cette crise de son identité, l’individu réagit. Il se trouve que cette évolution sociale correspond à une évolution technologique et médiatique considérable qui va en profiter pour proposer à ceux qu’on appellera le « public » de nouvelles identités, multiples et éphémères, flatteuses et oniriques.

Le cinéma
Si les frères Lumière ne croient pas en leur cinéma, c’est parce que personne ne pouvait prévoir l’importance de l’identification, dite secondaire, du spectateur. Un petit rappel : l’identification primaire, au cinéma, signifie reconnaître le faisceau de lumière sur la toile comme un personnage, l’identification secondaire consiste à prendre la place de ce personnage. A partir de Fritz Lang et des premiers plans subjectifs (la caméra est l’œil du personnage, en opposition au plan objectif où la caméra est l’œil du spectateur) le cinéma jouera sur cette alternance objectif-subjectif pour amorcer le phénomène d’identification dont la première conséquence fut l’émergence du héros. Le succès du cinéma tient en grande partie à ce transfert du spectateur, la salle obscure aidant à se déconnecter de soi-même pour une plus grande disponibilité à devenir autre.

La télévision
Le procédé fonctionne moins bien à la télévision et cela explique que les deux médias continuent à coexister. La taille de l’écran, l’environnement visuel familier, le bruit ambiant font qu’on ne s’arrache pas si facilement à soi-même. Les producteurs ont alors rapidement proposé un autre rapport avec le spectateur : une relation privilégiée de connivence. La télévision s’adresse directement à nous : « Mesdames, Messieurs bonsoir ». Là ou l’acteur de cinéma nous ignore (ne jamais fixer la caméra), le présentateur nous regarde droit dans les yeux, l’animateur se tourne fréquemment vers nous, entretient un rapport personnel en nous rassurant sur notre état d’être vivant. Même si l’interlocuteur est dans la boîte et qu’on ne peut lui répondre, nous existons pour lui. Et d’ailleurs, au fil des décennies, cette interactivité apparaît de plus en plus déterminante. L’omniprésence de l’audimat, le vote par SMS, le rôle du spectateur qui détermine le cours de l’émission (Loft Story), tout va dans le sens d’une communication public-média et d’une flatterie grossière consistant à assurer : c’est vous, le public, qui décidez et la télévision est votre création et votre image.

Internet
Internet pousse la formule encore plus loin. L’internaute est directement l’auteur du média. Le succès des forums, de Wikipédia, d’AgoraVox en témoignent quotidiennement. Les grands journaux dans leur édition internet ne se conçoivent pas sans les réactions des lecteurs. Le spectateur devient acteur. Mais le plus souvent l’intervenant choisit un pseudo et un avatar (mot sanskrit : réincarnation du dieu Visnu, par extension métamorphose, transformation). Il s’invente une nouvelle identité qu’il façonne à sa convenance pour lui permettre d’agir incognito, en toute liberté, c’est-à-dire sans assumer les conséquences de ses mots ou de ses débordements. Rien ne prédisposait l’internaute à l’incognito et cette tendance n’est pas le fruit du hasard : les psychologues ont remarqué que l’identité fictive de l’internaute était souvent radicalement opposée à sa véritable. Sous couvert d’anonymat on ose, on bataille, on insulte, on se défoule. Les agneaux se transforment souvent en loups féroces et les auteurs se forgent souvent une identité compensatoire de leurs faiblesses : séducteurs, audacieux, sûrs d’eux-mêmes.

Adaptée au monde contemporain par une technologie performante, la découverte de ces nouvelles identités ne va pas sans risque. Leur caractère dominant et commun est la transparence : on existe tout en restant imperceptible comme le lecteur dans sa chambre, le spectateur dans les salles obscures, le téléspectateur dans son espace privé, l’internaute derrière ses pseudos et avatars. Accomplir le vieux rêve de l’homme invisible : voir sans être vu, agir sans être démasqué, donc jugé. Gain de liberté que confère l’anonymat, mais en troquant son identité unique contre des identités plurielles et fictives qui permettent de compenser tant bien que mal une absence. Toutefois, jusqu’à présent, la psychanalyse attribuait ce recours à la construction de l’adolescent qui puise des éléments chez différents modèles pour se réaliser en individu achevé.

Comme on l’a vu de façon extrême avec les jeux de rôle, le participant qui développe une seconde personnalité, voire une troisième (il arrive fréquemment qu’une seule personne possède plusieurs pseudos sur un même forum), peut facilement dériver vers un état de schizophrénie. Il ne parvient plus à faire la part des choses entre ses rôles fictifs et lui-même. Il emmêle la personnalité qu’il développe, sous couvert d’anonymat, avec celle qu’il présente dans le réel perceptible où il s’expose : il reste toujours plus risqué, par crainte des réactions et du jugement d’autrui, d’agir sous ses vrais noms et images qu’on ne peut ni abandonner ni trop modifier.

Il est aujourd’hui indéniable que la perte d’identité de l’individu va de pair avec la tendance des médias à placer le spectateur dans un nouveau rôle qui lui permet d’agir (sans se contenter simplement de recevoir) et donc d’exister, même fictivement. Reste à déterminer qui fait la poule et qui fait l’œuf. Si l’on en croit Régis Debray : « Il n’y a pas d’identité sans un minimum d’altercation avec un autre que soi », internet serait le mieux adapté des trois principaux médias pour jouer le rôle de création identitaire. Les individus que nous sommes réussiront-ils à s’en contenter ?

Illustration  : La Dame du lac - un film de Robert Montgomery entièrement tourné en caméra subjective. On ne voit le protagoniste et narrateur que furtivement, dans un miroir (haut).

Générateur d’avatars. Coiffures destinées à la fabrication de son image internet (milieu).

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