Le journalisme « classique » en question

par Fabienm
samedi 2 avril 2011

Ils sont partout. Alors qu’ils devraient décrire l’actualité, nous l’expliquer, nous la commenter, nous offrir un éclairage nous permettant de mieux appréhender le monde, les évènements et leurs conséquences, ils deviennent objet d’actualité. Ils sont devenus des personnalités à part entière qui incarnent une vérité, un pouvoir. Ils sont eux-mêmes sur la couverture de leur propre magazine.

Mais comment en est-on arrivé à donner caution à des incultes, tout juste bon à suivre et à relayer les opinions, tels des moutons suivant le berger ?

D’aucuns les présentent comme des faiseurs d’opinions, des grands sachant naviguant entre différents courant d’opinion et distinguant, grâce à leur esprit de synthèse fantastique, l’insignifiant de l’essentiel.

Je pense personnellement qu’ils sont le résultat d’un système de connivence et de verrouillage de l’information, pour lequel de dociles chiens de garde sont utiles. Je les pense trop bêtes pour être animés d’une volonté quelconque, ou pour poursuivre un dessein quel qu’il soit.

Les journalistes sont, dans leur grande majorité, des bœufs, qui par leur inculture servent parfaitement le pouvoir qui les maintient en place.

La question qui reste en suspens est bien entendu : comment en sommes-nous arrivés là ?

1) Une grande famille

Les medias et les « grands » de ce monde sont avant tout une grande famille. Il n’y a qu’à voir un plateau télé classique, où se côtoient les BHL, les Bogdanoff, ou les Patrick Poivre d’Arvor pour comprendre que la compétence où la reconnaissance de leurs pairs n’est pas la vertu principale recherchée. On se vouvoie en direct, mais on se tape volontiers dans le dos en se demandant comment va le petit dernier en coulisses.

Comment peut-on encore inviter sur un plateau un Patrick Poivre d’Arvor alors que sa supercherie a été révélée au grand jour ? Comment peut-on lui servir la soupe sans le confronter aux faits, à savoir un grossier copier-coller de son nègre qu’il n’a pas même pas la décence d’évoquer ? Comment peut-on sans sourciller accepter ses explications alambiquées qui ne résistent pas dix secondes à l’épreuve des faits ?

Comment peut-on apporter enfin encore crédit à des pseudos-scientifiques comme les frères Bogdanoff, condamnés pour plagiat, qui mentent ostensiblement sur leur CV, si ce n’est parce qu’on est ici entre gens de bonne compagnie ?

Il n’y a qu’à voir un gouvernant interrogé par Laurence Ferrari ou David Pujadas pour comprendre ce qu’absence de préparation et couardise peuvent faire comme ravage. Mais s’il est assez troublant de voir à quel point ces journalistes mangent dans la main des hommes politiques interrogés en prenant soin de ne pas dire un mot plus haut que l’autre, cela n’a rien d’étonnant lorsque l’on connaît l’étrange connivence entre les deux milieux (on n’égrènera pas la liste des journalistes mariées à des hommes politiques (et vice versa comme diraient les inconnus)). Cette connivence associée à la peur de perdre sa situation, dans un contexte où le pouvoir politique peut décider de l’éviction d’un patron de chaîne, tel le maître congédiant un laquais, et où ne pas être dans les petits papiers du pouvoir peut vous valoir de sérieuses déconvenues, explique mieux que tout cet état de fait.

Un autre phénomène qui accentue cette « pression » à l’encontre des journalistes qui souhaiteraient sortir du rang est la concentration de plus en plus forte des organes de presse, et le poids considérable que la publicité prend dans leur équilibre financier.

Reprenons la définition de Marc Raboy, professeur à la chaire Beaverbrook en éthique, média et communication : "La concentration est le processus économique et financier qui caractérise un marché marqué à la fois par la réduction du nombre des acteurs et par l’augmentation de leur envergure".

Malgré les différentes tentatives qu’a connues l’histoire pour empêcher ces regroupements, comme l’ordonnance du 26 Août 1944, on la loi anti-Hersant en 1984, on ne peut que constater l’influence de plus en plus forte des grands groupes de presse. A quelques rares exceptions près (citons le Canard Enchaîné), les journalistes ont tous des comptes à rendre à tel ou tel groupe d’intérêt privé.

2) De l’incompétence comme carte de visite

Evidemment, comme un malheur n’arrive jamais seul, pour être un bon laquais, il est souvent utile de mettre sa fierté et son intelligence dans sa poche, et les journalistes excellent dans ce domaine. Il n’est pas trop problématique pour des journalistes formatés dès l’école, de rentrer dans un moule dès leur sortie de l’école. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si la plupart des groupes de presse préfèrent embaucher des étudiants tout juste sortis d’HEC ou de Sciences Po, pour éviter de se retrouver avec de jeunes gens sans culture générale, et sans un bagage minimum en droit de la presse. Cependant, prendre des étudiants sortant d’écoles de commerce, et n’ayant aucune formation journalistique est-elle la réponse à la médiocrité de l’enseignement des écoles officielles ?

Il n’y a qu’à allumer son poste à 20h tous les soirs pour constater l’ignorance crasse des journalistes qui nous présentent les évènements majeurs des dernières 24h.

L’anecdote pour moi la plus représentative de cette déliquescence totale est le passage du millénaire ou pendant plusieurs semaines des zozos défilaient les uns après les autres pour savoir si le millénaire commençait en 2000 ou en 2001. Si les journalistes ne savent pas résoudre ce problème d’une complexité toute relative (c’est le moins que l’on puisse dire), comment pourraient-ils nous expliquer la complexité du monde ?

« Dans la vie, il y a trois sortes de gens. Ceux qui savent compter, et les autres »

Il est amusant de constater à quel point le journaliste moyen est fâché avec les chiffres. Petit exemple récent trouvé dans l’Express concernant Fukushima.

Petit extrait :

« Tokyo Electric Power (Tepco), opérateur de la centrale nucléaire de Fukushima (nord-est), a reconnu dimanche soir s'être trompé en annonçant le matin un niveau de radioactivité "10 millions de fois plus élevé" que la normale dans une nappe d'eau échappée du réacteur 2.
Tepco a convoqué une conférence de presse en urgence après que le nombre de "10 millions" eut été repris en boucle par les médias japonais et du monde entier, alimentant encore davantage la psychose concernant le site accidenté.
En revanche l'annonce d'un taux mesuré de "1000 millisieverts par heure" dans l'eau retrouvée au sous-sol de la salle de la turbine est exact, a assuré Tepco.
 »

Petit tour sur le site d’IRSN pour constater que la radioactivité naturelle telle qu'on peut la mesurer en France est de l'ordre de 100 nanosievert/h. Ok, maintenant sortons la calculette (ustensile inconnu du journaliste), donc 100 nano / 1000 milli = … suspense !

10 millions !

Incroyable, non ?

3) Le sens des mots

Pour asseoir la propagande qu’ils véhiculent souvent involontairement, les journalistes utilisent une sorte de novlangue Orwellienne totalement aseptisée, et transmettent, par ce faire, des idées lisses, lorsqu’ils croient déranger, des concepts mous, lorsqu’ils croient briser des tabous. C’est ainsi, que dans le combat permanent qui oppose le patronat et les salariés, les instances représentatives du personnel deviennent des partenaires sociaux, et l’on en appelle à la flexibilité pour justifier la précarisation des classes sociales (pardon des couches sociales diraient nos chers journalistes, trop frileux à l’idée d’utiliser du vocabulaire emprunté à Marx) les plus défavorisées (les moins aisées diraient-ils), sous l’œil attentif des patrons du Medef (pardon, des entrepreneurs).

Manquant de repère, le journaliste moyen ne se rend pas compte qu’en parlant cette langue dénuée de sens, il opère, tel le sondage de base, un formatage des esprits préjudiciable à la compréhension du monde dans ses rapports de force.

4) Pensée simplifiée, pensée jetable

Il est assez frappant lorsque l’on suit un reportage à la télévision, ou lorsque l’on lit un article dans la presse, sur un sujet que l’on connaît bien de voir à quel point les approximations côtoient les contre-sens, et à quel point, sous couvert de vulgarisation et en présentant des faits de manière biaisée, on défend des thèses douteuses, voire on assène des contre-vérités scandaleuses.

Il y a quelques semaines était diffusé un documentaire qui semblait prometteur sur la gestion privée de l’eau en France (« Water makes money »). Le débat est d’utilité publique en l’espèce, car les enjeux à venir sur la répartition des ressources en eau et leur protection sont colossaux (à peu près autant que les profits engendrés par les multinationales qui exploitent ces services pour le compte des collectivités).

Le reportage commence mal, avec un montage tape à l’œil, et des séquences découpées où l’on a peine à comprendre la question posée aux intervenants dont leur réponse par contre éclaire volontairement la thèse unique véhiculée par le reportage : le privé, c’est mal. Euh, soit, pourquoi pas, mais encore ?

Pour accréditer cette thèse, on a le droit à de grands moments de télévision, avec un discours qui pose des questions sur le coût de l’eau, au moment où l’on voit une jolie séquence avec de la pluie (message subliminal s’il en est : l’eau qui tombe du ciel est gratuite !). Ma séquence préférée est celle où l’on voit une canalisation fuir, et un zozo explique que le délégataire ne répare pas la fuite, parce que de toute manière l’eau est facturée. Stop. Arrêt sur image. C’est bien entendu complètement faux, puisque, pour quiconque a déjà eu une facture d’eau à payer, c’est bien au compteur du consommateur qu’est calculée la consommation facturée (donc après la fuite), et non pas à la sortie de l’usine. Comment une telle énormité peut-elle passer dans un reportage à large diffusion ? Mystère et boule(tte) de gomme !

C’est ainsi que dépourvue de profondeur ou d’un minimum de culture générale, le discours n’a plus de poids, la pensée devient jetable, applicable à tout et donc à rien. Le discours journalistique devient une musique d’ascenseur qui ferait passer les quelques secondes qui nous séparent de notre étage d’arrivée.

En toute circonstance, le journaliste doit avoir réponse à tout, et pour cela rien de mieux qu’un bon paquet de pensées kleenex, du genre qui se déplie facilement, sert et finit à la poubelle.

5) Sélection naturelle et mémoire sélective

Dès lors qu’un problème est un peu complexe (peu importe son importance), on le minimise en ne lui accordant aucune attention, et il tombe vite dans l’oubli, participant ainsi au marasme ambiant et à l’homéostasie du système en place.

Le journalisme actuel étant avant tout un métier de suiveur, il est assez frappant de constater la parfaite synchronisation des thèmes choisis par les grands journaux télévisés. Mais ce n’est pas tant dans le choix de ces grands sujets que se cache le vice, mais bien dans ceux qui ne sont pas traités.

Pourquoi parle t’on tant de la Lybie, alors que le coup d’état au Honduras en 2009 n’a eu quasiment aucun écho dans la presse nationale ?

Pourquoi a-t-on fait la une sur Fukushima quasiment tous les jours au début de la catastrophe, alors que ce drame n’est plus guère évoqué aujourd’hui que la situation est devenue totalement incontrôlable sur place, faisant redouter une menace planétaire ?

L’exemple le plus frappant pour moi est le cas du journaliste Denis Robert, récemment blanchi par la cour de cassation, qui s’était fusillé sur place par la plupart des grands médias lors de la publication de ses livres (principalement « Révélation$ », et « La boîte Noire »).

On a droit ici à un double effet kiss cool à l’œuvre, le premier est de ne pas parler de ce sujet, ou alors pour dénigrer ce journaliste, car il ose s’attaquer aux puissants amis de cette « grande famille ». Le deuxième est, une fois nos torts reconnus (Denis Robert totalement blanchi avait donc … raison !), de ne surtout pas en parler.

6) Absence d’humilité et course à la sensation

Alors que l’humilité devrait être la première qualité d’un journaliste, censé vulgariser des sujets qu’il ne peut connaître en profondeur, la plupart étale leur ignorance dans une arrogance qui laisse songeur, comme si leur aplomb était un gage de sérieux.

Sur les plateaux de télévision, il faut aller vite, et parler fort pour être sûr de capter l’audience. Ainsi, on n’a pas le temps de réfléchir, et de peur d’être coupé au montage, on fait dans le gros et gras. Le sensationnalisme est ainsi la seule chose qui permet de justifier notre présence sur le plateau. S’il est un homme emblématique de ces deux dérives, c’est bien Zemmour.

Du moment que l’on assène une « vérité » quelconque avec assez de sérénité (et le regard sévère surtout), le simple fait d’être invité sur un plateau (que vous soyez penseur intergalactique ou ancien journaliste entrant sur les plateaux dès lors qu’il y a de la lumière) et de faire réagir correctement le public (du genre sortir une grosse connerie (rires), puis un truc assez immonde mais avec des mots savants (applaudissements)), l’instantanéité du direct et la gravité fabriquée de l’évènement transforment n’importe quelle connerie en vérité médiatique (vue à la télé !), et l’on incarne alors LA vérité, celle que personne n’ose prononcer tout haut, mais que l’on se cache peu de penser tout bas.

Ces qualités associées à l’incompétence citée plus haut explique souvent pourquoi la présentation des évènements est la plupart du temps descriptive (des gens qui pleurent après le passage de la vague, ou qui cherchent leurs proches dans des séquences à la limite du supportable) et non explicative. Pendant Fukushima, combien de fois a-t-on entendu les experts dégoulinant de sueurs nous expliquer que « le réacteur allait entrer en fusion ». Super, ça a l’air grave les gars, mais ça veut dire quoi ?

7) Une fracture qui s’agrandit

Comment ne pas terminer cette liste sans évoquer la formidable capacité des journalistes à ne pas s’intéresser aux faits eux-mêmes. Un exemple un peu moins récent me vient de suite à l’esprit, c’est l’affaire Polanski.

A quel soutien unanime des puissants et des médias nous avons pu assister pour une affaire des plus sordide ! A la limite peu importe qu’un pays veuille faire respecter la justice (les USA que les medias disaient « acharnés »), peu importe que la personne poursuivie soit un « people » (n’aurons-nous pas tous notre minute de gloire ?), les faits sont eux têtus, et plutôt glauques. Mais dans cette affaire, ils furent vite écartés car indécents, et la victime fut tout désignée : il s’agit de Polanski bien sûr, et c’était loin d’être Romanesque.

La bonne nouvelle c’est qu’en s’écartant des faits, les medias accentuent la fracture entre eux et le « peuple », ce qui augmente la prise de conscience de la nécessité de la lutte.

En guise de conclusion

Ok, ok, vous allez croire que je suis dénué d’espoir et d’un cynisme à l’épreuve des balles. C’est en partie vrai. Cependant, force est de constater qu’aujourd’hui un formidable contre-pouvoir est en train de naître. Ce contre-pouvoir, vous y êtes en ce moment même, il s’appelle le net.

Malheureusement, une formidable opportunité est souvent associée à un risque majeur (parlez-en aux traders, ils vous expliqueront). Comme chez les journalistes, où du moyen et du franchement mauvais se côtoient naturellement, sur le net on trouve de tout.

Dieu merci, les effets d’influence qui s’exercent dans les « sphères du pouvoir » sont ici amoindris, car la majorité des gens qui contribuent à la masse d’information accessible à tous le font gratuitement, et sans contrepartie. Ceci dit, on voit de plus en plus cet espace être récupéré par des prosélytes de tout camp (pour ou contre la vaccination, pour ou contre l’Islam, etc.). Le risque est donc de voir ce champ investi de manière plus ou moins intelligente, et de voir cet espace de liberté se transformer en un nouveau champ de propagande.

Au final, cet espace de liberté sombrerait dans un chaos irrémédiable, où une chatte n’y retrouverait pas ses petits.


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