Le journaliste, le sondage, l’électeur et la défiance

par Manuel Atreide
mardi 20 février 2007

On a déjà beaucoup glosé sur l’éviction temporaire d’Alain Duhamel. Un journaliste politique a commis l’erreur monstrueuse de dire qu’il avait des préférences politiques et il a poussé le vice jusqu’à les indiquer. Dans le déchaînement médiatique qui s’en est suivi, je crains de déceler les premiers signes sérieux et concrets d’un tremblement de terre qui va toucher les médias français, comme le 21 avril 2002 a secoué le monde politique.

Voilà plusieurs jours que l’univers tout entier frémit et tremble devant l’incroyable nouvelle : Alain Duhamel a été suspendu de ses fonctions sur RTL et France2 le temps de la campagne électorale. Il a publiquement (vraiment ?) dit qu’il voterait pour François Bayrou.

Les camps se sont formés, pour honnir le coupable ou défendre la victime. Face à face, les défenseurs d’un homme à qui on reproche somme toute son honnêteté, et les contempteurs d’un journaliste politique souvent trop imbu de lui-même pour s’apercevoir qu’il passe à côté de temps en temps. Voire régulièrement.

Samedi, Le Monde publiait en éditorial un texte sur les "citoyens journalistes". L’auteur, dont le nom n’est pas indiqué sur le site du Monde, y défend la thèse selon laquelle la multiplication des panels de Français mis en place dans les shows politiques télévisés sont le signe d’une démocratie en danger. Et d’une profession atteinte par un discrédit qu’il semble trouver injuste.

Car enfin, ces panels dont le simplicité et la rugosité revivifient le débat (je paraphrase), offrent en même temps la possibilité aux politiques de fuir les sujets de fonds et les questions embarrassantes qui ne peuvent, bien sûr, être posées que par un journaliste.

Ben voyons.

Dans quelle interview un homme politique de premier plan a-t-il récemment été mis en difficulté par un journaliste politique ? Qui est le dernier en date à avoir placé un politique devant ses contradictions, et à lui avoir demandé poliment mais fermement et opiniâtrement d’expliquer des incohérences ?

J’ai longtemps lu la presse, notamment le "journal de référence", faisant confiance à ce qui était écrit et publié. Et puis, petit à petit, le doute s’est installé. Devant des articles mal fagotés. Devant des informations manifestement tronquées. Devant des faits relatés dans lesquels on vient mélanger plus ou moins habilement des opinions. Devant des journalistes politiques incapables de faire autre chose que de ronronner devant un homme - ou une femme - politique puissant(e).

La presse commence à se poser des questions sur le vide entraîné par la baisse de sa légitimité. Il est temps. Les journalistes, même s’ils ne sont pas élus, détiennent une partie du pouvoir que leur délègue le peuple par sa confiance. Le pouvoir de les informer et de leur permettre de prendre de bonnes décisions. Cette confiance, fondée sur l’honnêteté, est largement en train de s’effondrer en ce moment.

Et les nouvelles du jour ne vont pas dans le sens d’un rétablissement. Savez-vous que Ségolène Royal est "distancée" par Nicolas Sarkozy ? De dix point, Madame, Monsieur, oui oui, dix points. C’est Le Figaro qui le dit. En première page.

Oui, d’accord, mais le sondage montre cet écart... au second tour ! Or, tout le monde le sait, à soixante jours du premier tour, personne ne peut sérieusement faire un sondage ayant un tant soit peu de valeur sur le second tour. Tout simplement parce que personne ne connaît les deux finalistes, pas plus que les dynamiques qui se dégageront le soir du premier tour. Bref, cette info, c’est du flan.

Du flan, peut-être, mais cela ne l’a pas empêchée de faire le tour des rédactions, notamment celle de France Info qui l’annonçait dès ce matin en journal matinal.

Peu me chaut le candidat devant ou derrière, dans ce "sondage" sur le second tour. Comment peut-on oser essayer de me fourguer une telle ânerie ? Est-ce le travail d’un journaliste ? Un travail sérieux ?

Mesdames et Messieurs les journalistes, cessez cette autocomplaisance, arrêtez de penser que nous sommes encore là, la bouche grande ouverte à 20 heures, tous prêts à gober vos infos sans réagir. Le Net est arrivé. Et devant la médiocrité, l’indigence intellectuelle et les manipulations partiales qui ont envahi vos colonnes et vos émissions, les citoyens, furieux, font votre boulot. Ou essaient de le faire.

Ne venez pas leur reprocher de prendre votre créneau. Vous l’avez déserté, ou peu s’en faut. Attention à la chute, vous avez eu des exemples montrant qu’elle peut être sévère. Et je crois qu’il vous reste peu de temps. Le remède ne réside en tout cas pas dans l’exclusion d’un journaliste que je n’aime pas mais dont je loue aujourd’hui la franchise. Vous seriez avisés de vous en inspirer, tant de vous essaient de nous vendre une soupe politique en prétendant à une objectivité qui vous fait défaut depuis longtemps.

Manuel Atréide


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