Les journalistes face aux critiques

par Ambert Judith
vendredi 13 janvier 2006

Les faits sont là : la profusion littéraire concernant le milieu journalistique s’ajoute à ce malaise que rencontre la profession face aux critiques récurrentes de l’opinion publique. D’après le rapport de Jean Marie Charon, en juillet 1999, sur la déontologie de l’information, les reproches envers les journalistes sont multiples : l’atteinte à la vie privée et à la présomption d’innocence, la multiplicité des inexactitudes, l’exposition du public à la violence, la recherche du spectaculaire, l’irresponsabilité, et le refus de discuter. Ces reproches mettent en évidence le manque de crédibilité des médias.

Le journaliste apparaît souvent comme un rouage de la démocratie. Comme l’explique Erik Neveu, le mot journaliste rencoie presque inévitablement aux grandes figures du métier : présentateur du JT, éditorialiste de renom. Bref, la plupart des représentations du journaliste émanent de l’image qu’à peine 5% des journalistes en exercice dégagent. C’est pourquoi le journaliste est fragile, comme le constate Dominique Wolton, car il est quotidiennement exposé aux feux de l’histoire et au regard du public. Mais que faire face à des sondages qui confirment la défiance des Français vis-à-vis des médias ?[1] Les journalistes ont mauvaise presse.


Le journaliste n’a plus le statut de producteur attitré de l’information car, comme l’explique Gérard Spitéri, la situation a changé par la multiplication de sources dans la sphère médiatique : « Le canal principal est d’abord occupé par des organes officiels, ceux que Stuart Hall a appelés les définisseurs primaires ».[2] Il ne faut pas omettre que les journalistes subissent des pressions de certains lobbies pour faire passer leurs informations, comme le rappelle Philip Schlesinger. Le journaliste est confronté quotidiennement à une relation de négociation avec ses sources. Deux attitudes se révèlent, face à cette volonté d’autonomie par rapport aux sources, comme le suppose Rémi Rieffel, soit la coopération, soit le conflit. Inondé par les multiples métiers dits de "communication", le journalisme est devenu pluriel. La presse spécialisée, par exemple, est submergée par le "prêt-à-publier" car l’attaché de presse, le relationniste, le "directeur de communication", ont appris la grammaire des médias. Ils sont maintenant "à armes égales" avec le journaliste. Ils savent rédiger comme lui, sont au fait de ses besoins (de sujets, de "factuel", de "couleur"), de ses contraintes (image, éclairage statistique, temps de "bouclage"...). Des décideurs rentrent en stage pour apprendre à maîtriser la technique de l’interview, le micro, le passage à la télé, la rédaction d’un communiqué... La confusion s’installe entre l’exigence de l’information et l’ambiguïté de la communication qui prend part à la "mêlée". Le journaliste sous-payé ne résiste plus aux sirènes de la communication. Il fait "des ménages", dit-on en France, comme animateur de séminaire, comme conseiller en communication... Il se retrouve de plus en plus près de celui sur qui il écrit. Il ne peut prétendre à un "quatrième pouvoir". Dans le marché qu’est l’espace de la communication, il succombe à la suprématie de l’image sur le fait, du message sur l’idée, de la crédibilité sur la vérité. C’est l’abîme entre le réel et le représenté, le règne des apparences. Le citoyen est largué par le journaliste au profit de l’individu spectateur du monde et consommateur des biens et services. Il n’y a plus de primauté de la société sur la profession, seule fonction sociale justifiant une identité à part, propre au journaliste. Le déficit est énorme, concernant ses responsabilités vis-à-vis du citoyen.

De plus, les controverses vis-à-vis du journaliste ne datent pas d’aujourd’hui ; déjà dans Illusions perdues de Balzac ou dans Bel Ami de Maupassant, l’image dépeinte du milieu journalistique est celle du cynisme, de la vénalité et de l’arrivisme. Les journalistes sont souvent accusés de dérives déontologiques, comme l’expriment les nombreux exemples que sont : les faux charniers du Timisoara, la Guerre du Golfe... La déontologie, voilà un terme mythique dans l’exercice professionnel du journaliste, comme le souligne Jacques le Bohec. Denis Ruellan évoque à ce sujet « l’illusion que les journalistes français sont encadrés par une structure qui est garante de leur probité, l’illusion que la démocratie est servie par des journalistes sélectionnés pour leurs qualités déontologiques ». Mais pourquoi les journalistes dérapent-ils ? Nombre d’entre eux disent que la course à l’audience est une des raisons principales des dérapages déontologiques. Mais comment expliquer le fait que les journalistes ne se soustraient pas à ces critiques ? Les nombreux ouvrages comme les émissions de télévision montrent une certaine prise en compte de ces critiques.

La détention de la carte de presse ne garantit pas une fonction moralisatrice. La crise d’identité de cette profession est liée à ce problème, ou ce manque de sanction reconnue.

Le métier de journaliste a besoin d’une éthique pour construire sa déontologie. Les trois concepts : morale, éthique et déontologie se mêlent dans la pratique quotidienne des journalistes. À la fois professionnel et salarié, le journaliste est constamment en train de s’interroger sur ses actes : entre le devoir professionnel, éthique mais également l’exigence commerciale, le journaliste est dans le flou perpétuel quant à sa volonté d’informer. Son métier consiste à exprimer une libre expression, par conséquent, est-ce vraiment utile d’établir des règles qui nécessiteraient des interdits dans une profession qui ne doit pas en avoir ?

Les journalistes usent de cette liberté d’expression pour justifier une certaine irresponsabilité. Être journaliste, c’est respecter le public : voilà la principale règle que doit respecter chaque journaliste quand il informe. Régulièrement, les journalistes sont accusés de déformer la réalité. L’information transmise devient une désinformation. Nombre d’exemples de désinformation sont à repérer dans le lot quotidien des journaux. En période de guerre, elle devient, avec la propagande, un des outils de la guerre médiatique. Un des exemples les plus célèbres est le faux charnier de Timisoara, en 1989. Cette mise en scène macabre, dans cette ville de Roumanie, fut une manipulation qui demeure encore aujourd’hui dans les mémoires.

La désinformation désigne également la surinformation, comme le remarquent Ignacio Ramonet et d’autres. Nous sommes dans une période de profusion d’informations, rendue accessibles à tous. Or, cette surabondance produit une asphyxie, et pose du coup le problème de la désinformation. Ramonet parle donc de censure démocratique. La désinformation se mêle à l’information, on ne distingue plus le vrai du faux. L’affaire Allègre a montré que l’important n’était pas l’information en elle-même, mais le spectacle d’une information, mensongère, où les témoignages ne sont plus les garants d’une vérité.

Finalement, comme le remarque Philippe Breton,« la désinformation est la technique de communication qui corrompt le plus sûrement la cause qu’elle entend défendre ». La désinformation peut être acceptée, comme le prouve le maintien PPDA à l’antenne, malgré sa fausse interview de Fidel Castro.

Les thèses bourdieusiennes étayent l’idée que les journalistes sont des marionnettes sous l’emprise de la logique du marché. Serge Halimi ajoute que le journaliste a perdu de son aura en devenant un journalisme de révélation, voire de connivence, qui se transforme « en machine de propagande de la pensée du marché ». Ces idées ne sont pas du goût des journalistes ; les critiques concernant leur milieu sont d’autant plus mal digérées qu’elles viennent des milieux intellectuels et universitaires. Un mécanisme de défense se déclenche. Le milieu juge inefficace un regard extérieur sur sa façon de travailler. « Un point de vue critique n’est autorisé que s’il provient du sérail, toute observation extérieure à la profession étant automatiquement dévaluée, sauf si son analyse produite conforte tout ou partie des mythes professionnels »[3], évoque Jacques Le Bohec. Le métier de journaliste a toujours suscité de vives réactions, à la différence des autres environnements professionnels. La critique du journalisme est née avec le journalisme, explique Cyril Lemieux.

Mais cet univers clos pose problème dans une profession dont le travail se traduit par la médiatisation de tous les champs de la société. Les journalistes, ont conscience de leur rôle, qui consiste à « saisir au jour le jour le fil du temps, distinguer l’important du secondaire, tenter d’expliquer à des publics invisibles ».[4] La principale raison, pour beaucoup d’auteurs, de cet engouement dans la critique du journalisme est « la difficulté de saisir ce qui fonde son pouvoir de s’exprimer ». Dans Le savant et le politique, Max Weber ajoute : « Le journaliste appartient à une sorte de caste de parias que la société juge toujours socialement d’après le comportement de ses représentants les plus indignes du point de vue de la moralité. C’est pourquoi l’on colporte couramment les idées les plus saugrenues sur les journalistes et leur métier ».


Dominique Wolton constate que les journalistes sont les grands bénéficiaires de la victoire de l’information et de la communication, tout en en étant les victimes. Ils sont soumis à des contraintes économiques, techniques et politiques. Ils sont devenus les “ petits maillons au bout de la chaîne industrielle ”,[5] continue Dominique Augey. Les multiples mutations dans les secteurs des médias bouleversent le rôle des journalistes. Ils sont souvent assujettis à la logique commerciale. Un journalisme de marché se crée, l’information est devenue un bien consommable. Les journalistes se sont incarnés en “ chair à information ”, le taylorisme conditionne le travail des journalistes. Ryskard Kapuscinski témoigne de l’attention excessive accordée aux problèmes techniques, aux lois du marché, à la concurrence, aux innovations et à l’audience par les médias. Ce phénomène de l’information régie par la loi du marché se traduit par une nouvelle terminologie, par l’expression de media worker, qui supplante celle de journaliste.

Va-t-on vers une fin du journalisme ? Comme l’appréhende Ignacio Ramonet : « Le système n’a plus besoin de journalistes. Les journalistes ont perdu leur spécificité. Il faut se fermer les yeux pour ne pas le voir. Entre 1850 et la fin du XIXe siècle, c’était la seule profession qui avait le monopole de l’information de masse. Cette spécificité a disparu. »[6] Les progrès techniques virent au cauchemar pour cette profession qui n’arrive plus à suivre la vitesse de l’information sans commettre d’erreurs. Le journaliste de révélation s’est substitué à un journaliste d’investigation. Deux types de pratiques journalistiques se révèlent. La distinction entre les journalistes debout et les journalistes assis renvoie ainsi à la division des tâches. Erik Neveu reprend la distinction de Tunstall, qui définit les gatherers comme ceux qui « ont pour première fonction la collecte de l’information, la fréquentation du terrain d’où ils ramènent la matière première de l’information ». De leur côté, les « processors sont davantage affectés au traitement d’une matière informationnelle qu’ils n’ont pas produite. »[7] Les nouvelles technologies de l’information ont renforcé cette tendance, dans les rédactions, à une amplification du nombre des journalistes assis. Les journalistes sont prisonniers de l’évènement, ils sont conditionnés à devenir des «  fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre »[8].

Dans son roman Illusions perdues, Balzac, sous les traits du personnage Lucien Chardon, dit : « Le journalisme est un enfer, un abîme d’iniquités, de mensonges, de trahisons, que l’on peut traverser et d’où l’on ne peut sortir pur... »[9]. Peut-être faut-il comprendre ainsi le travail des journalistes ? Cyril Lemieux prend ses distances face à ces critiques qu’il juge excessives ; il reproche à la critique externe de méconnaître « le type de contraintes pratiques et de normes de fonctionnement qui encadrent l’activité qu’elle vise. Elle tend par conséquent à être entendue par les intéressés comme le signe que le critiqueur a mauvaise connaissance des règles effectives du métier. De ce fait, elle les conduit à faire jouer entre des formes de solidarité et de connivence professionnelles qui leur permettent de résister aisément à ce qu’on leur reproche. »[10]

Selon Dominique Wolton, les journalistes doivent parler de leurs conditions de travail, et ne pas sous-estimer l’intelligence du public. C’est grâce au public que les journalistes existent. Leur rôle « consiste à simplifier les problèmes pour les rendre compréhensibles par le plus grand nombre. »[11] Le défi du journalisme pour retrouver la confiance du public est d’être également ouvert à la critique pour avoir un certain “ esprit critique ”.


[1] Année par année, le baromètre mis en place par La Croix et Télérama confirme la défiance des Français vis-à-vis des médias.


[2] Gérard Spitéri, Le journaliste et ses pouvoirs, Paris, PUF, 2004


[3] Jacques le Bohec, Les mythes professionnels des journalistes, Paris, L’Harmattan, 2000


[4] Dominique Wolton, Penser la communication, Flammarion, 1997


[5] Dominique Augey, Les journalistes : petits maillons au bout de la chaîne industrielle, Hermès n35, 2003.


[6] Ignacio Ramonet, La tyrannie de la communication, Paris, Galilée, 1999


[7] Erik Neveu, Sociologie du journalisme, Paris, La découverte, 2001


[8] Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Liber Raisons d’Agir, 1996


[9] Honoré de Balzac, Illusions perdues, Paris, Livre de Poche, 1972.

[10] Cyril Lemieux, Mauvaise presse. Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques, Métaillé. 2000


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