Mohamed Sifaoui et les délires de la subjectivité

par Karim Sarroub
mardi 15 juillet 2008

Pour ceux qui comme moi ont depuis toujours déprogrammé TF1 de leur téléviseur, rappelons ici qu’un documentaire malveillant sur les Asiatiques, de Mohamed Sifaoui, a été diffusé dans l’émission "Le Droit de savoir". Des propos injurieux de la part de l’auteur ont été ensuite proférés dans les radios. C’était le 27 novembre 2007. Et depuis, les communiqués d’indignation pleuvent sur la toile et sur les ondes.

Pour se décrire, Mohamed Sifaoui se présente ainsi sur son blog : « Les opinions d’un musulman laïc et démocrate qui refuse la compromission avec l’islamisme. » Avant tout, réjouissons-nous d’emblée qu’il ait pu oublier d’inclure la communauté asiatique à son épigraphe. Avant qu’il ne s’attaque à une autre communauté - certains murmurent d’ailleurs ici ou là que les prochains visés seraient les Sikhs -, hurlons avec les loups pour dénoncer ses pratiques clairement haineuses et racistes. Mais voyons d’abord qui est Mohamed Sifaoui, dans l’ordre le plus sage qui soit : chronologique. Avant de parler des Chinois et de son « reportage » insultant envers toute la communauté asiatique, un petit retour en arrière s’impose pour mieux cerner ce personnage aux méthodes ne respectant absolument aucune déontologie journalistique.

Le degré zéro du journalisme ?

Mohamed Sifaoui demande - et obtient - l’asile politique en France en 1995 car à cette époque, comme nous le savons, la guerre civile bat son plein en Algérie. On lit ici ou là qu’il s’était fait remarquer par ses écrits sur la situation sécuritaire algérienne. Il faut savoir que l’information sécuritaire étant frappée, durant cette « sale guerre », du sceau de la confidentialité, seuls les journalistes qui acceptaient de s’approcher des services de sécurité pouvaient traiter le sujet. Mais Mohamed Sifaoui voulait aller plus loin. Il faisait des pieds et des mains pour se faire recruter par tous les services secrets de renseignements militaires. Il essayait de rentrer par les fenêtres quand les portes étaient fermées. Malheureusement, sa candidature, qui allait lui permettre d’infiltrer des "islamistes" (autant dire à l’époque 83 % des Algériens), lui aurait été refusée pour cause d’instabilité. Il confondait déjà, sans vergogne, son rôle de journaliste avec celui d’agent secret. Sur sa fiche, il serait écrit « élément très entreprenant, instable et versatile. »

Humilié et aigri par cette mauvaise expérience, il se retourne contre ses manipulateurs. Il met à profit ses déboires avec les services de la sécurité militaire pour demander l’asile politique en France. Bien qu’aucune trace n’existe où il aurait signé le moindre article contre le régime du temps où il exerçait en Algérie, il est accueilli par l’organisation Reporters sans frontières qui met à sa disposition un bureau et un micro-ordinateur.

La subjectivité comme outil de travail et un culot inégalé

On se souviendra longtemps de lui filmant avec sa caméra cachée de jeunes musulmans qui ne se cachaient même pas, et qu’il présentait ensuite comme une cellule terroriste dormante. Egalement de son témoignage en faveur du général Nezzar, le plus haut responsable de la guerre civile en Algérie (200 000 morts), sous le prétexte cynique qu’il a interrompu le processus électoral. Un culot à vous donner le vertige, car c’est ce même Sifaoui qui devait collaborer quelques années plus tôt à un livre accablant pour les militaires algériens, La Sale Guerre, un témoignage sur l’horreur d’un régime dictatorial prêt à tout pour conserver ses privilèges, avant d’en être écarté par l’éditeur. On se souvient enfin lorsque, épinglé à l’émission Arrêt sur image, extraits à l’appui sur ses pratiques douteuses, il a sorti, embarrassé, la carte de la subjectivité. « J’ai droit à ma subjectivité », dira-t-il, à court d’argument. La communauté asiatique appréciera.

Les Asiatiques ne pensent qu’« à faire de l’argent »

Son reportage est non seulement injurieux, mais il entre clairement dans le cadre de la loi. Je m’étonne qu’à part les concernés peu d’intellectuels se soient indignés de la façon dont il a abusé pour insulter la communauté la plus calme d’Europe : les Asiatiques. L’auteur de ce document à charge, à l’aide de caméra cachée et d’images tronquées, va beaucoup plus loin.

Il dit très clairement que les Asiatiques ne veulent pas s’intégrer en France et qu’ils n’en ont aucune envie, y compris leurs enfants nés et scolarisés ici, et que tout ce qui les intéresse, c’est de faire de l’argent. Faire de l’argent ! J’ignore pour vous, mais, à moi, cela me rappelle les accusations antisémites les plus malsaines portées à l’encontre de son « ami » Bernard-Henri Levy par certains intellectuels ou humoristes.

Ce discours est d’autant plus dangereux qu’il vise une ethnie particulière et ne cherche qu’à creuser un fossé entre les Français d’origine asiatique du reste des Français. A la mairie du 13e, on affirme que Mohamed Sifaoui a bel et bien été piégé par un personnage mythomane qui cherchait en fait la même chose que lui, la reconnaissance et la notoriété. Le communiqué transmis par la mairie dénonce « un programme qui allie la caricature, l’amalgame et l’insinuation, en mettant en scène un individu qui n’est jamais apparu dans aucune manifestation de la communauté asiatique du 13e. » Pour Jean-Marie Le Guen, le maire, « cette manière de jeter l’opprobre sur toute la communauté chinoise alors même que les services de l’Etat nous indiquent régulièrement qu’elle fait de plus en plus d’effort pour respecter les réglementations de la loi » et que le reportage aurait nourri des « clichés stigmatisant » envers les Asiatiques, s’éloignant « à 99 % » de la réalité. Le député parle même de « polar de série Z » pour qualifier le document de Sifaoui.


En vérité, un contrat a bel et bien été signé entre la société de M. Sifaoui, APC PROD, et le rédacteur en chef d’un canard chinois, afin que ce dernier lui fournisse trafiquants de drogue, voyous et tueurs à gages, moyennant la somme de 4 000 euros, réglée par la société APC PROD. Au final, les armes se sont révélées fausses (vidéo à l’appui), les trafiquants de pauvres sans papiers apeurés, fuyant les caméras ; les voyous des gens qui s’étaient rangés depuis ; et le fameux mafieux, un ancien loubard reconverti dans les affaires avec comme unique ambition : devenir acteur. Un contrat pour un film a d’ailleurs été signé avec le réalisateur Eric Atlan, qui confirme.

Le Thierry Meyssan arabe

Mohamed Sifaoui n’est pas ce qu’on appelle un journaliste d’investigation. Il faut le classer sans la moindre exagération dans la lignée des Thierry Meyssan, mais avec la brutalité (sous protection policière) et les insultes en plus. Il faut rappeler aux lecteurs que Thierry Meyssan s’est illustré en voulant dédouaner les responsables des attentats du 11-Septembre, pour accuser l’administration Bush (et par ricochet Israël) d’être à l’origine de ce crime, comme nous l’a rappelé très récemment notre ministre du Logement, que je soupçonne depuis de mauvaise santé mentale. Ce Meyssan est devenu depuis une star et pas seulement dans certains pays arabes. Aux L’Effroyable Imposture 1 et L’Effroyable Imposture 2 du même Thierry Meyssan, nous avons à présent les J’ai infiltré une cellule d’Al-Qaïda et J’ai infiltré le milieu asiatique de Mohamed Sifaoui. Pour tous les deux, la subjectivité comme outil de travail et un culot inégalé.

Le paparazzi des pauvres

Pourtant, sous le regard complaisant et amusé de confrères aussi crédibles que lui, Caroline Fourest en tête, on continue à le soutenir cyniquement, au lieu de lui expliquer quelques bonnes manières humaines et journalistiques. Seul Libération, qu’il a d’ailleurs qualifié de « torchon », a dénoncé du bout des lèvres ses « chinoiseries ». Ses amis qui ont l’habitude de casser du musulman avec lui auront vu à présent que ce qui intéresse ce paparazzi des pauvres, ce sont les minorités et les faibles, ceux qui, croit-il à tort, ne pourront pas se défendre.

Ce serait un euphémisme de dire que M. Sifaoui n’est qu’un journaliste louche. C’est le côté fantaisiste et instable du personnage qui a contribué à lui conférer cette personnalité. Même si l’historien Mohamed Harbi a pu déclarer en faisant allusion à ses prétendues alliances avec l’armée algérienne : « Il est naïf de croire que M. Sifaoui est journaliste », il n’en est rien. Seules son improvisation et ses méthodes malveillantes ne respectant aucune déontologie journalistique sont à l’origine de ces rumeurs.

Une jouissance malsaine :
J’aime la colère... d’Allah ! (Mohamed Sifaoui)


Sur son blog, en date du 8 novembre dernier, il y a une vidéo. Il s’agit, dans ce petit film de trente secondes, d’un Irakien au milieu des décombres d’une maison en train d’armer un lance-roquette. Même si on ne les voit pas, il n’est pas nécessaire de faire un effort intellectuel pour comprendre qui sont les destinataires. C’est un peu logique, dans un pays en guerre. A la vingtième seconde du film, alors que l’Irakien tenait encore un obus dans les bras, un missile vient le désintégrer lui et la maison. (C’est toujours la guerre.) Mais là où on est mal à l’aise, c’est lorsqu’on comprend le lien entre le film et le titre lourd de mauvais goût qu’a voulu lui donner Sifaoui : J’aime la colère… d’Allah !, autrement dit : celle des Américains. Mohamed Sifaoui se réjouit de ce qu’un Irakien, dont le pays est en guerre, se fasse désintégrer par un missile américain parce que Mohamed Sifaoui aussi est en guerre. On ne le souligne pas assez. C’est un homme blessé. La plaie est profonde et il saigne encore. De cette blessure là, il lui est resté un excès de zèle et une antipathie qui l’ont rendu aussi aimable que les All Black pendant le haka. Je ne cesse de le dire : journaliste est une charge qui ne doit pas être ouverte à des gens farfelus ou peut-être dérangés psychologiquement.

Son manque d’intérêt pour son pays d’origine

Mohamed Sifaoui ne sera jamais un Benchicou ou un Ben Brik. Pour quelqu’un qui se dit réfugié politique en France, et qui a donc, à l’en croire, souffert en Algérie plus que ses collègues, seulement deux textes qui ont un rapport direct avec l’Algérie ont été publiés sur son blog depuis le mois d’août dernier. Le premier sur Bouteflika, daté du 12 décembre 2007 et titré L’Echec de Bouteflika ; le deuxième, daté du 14 décembre 2007 et titré Les Lâches Attentats d’Alger, qui est en fait un appel, regroupant pêle-mêle des organisations citoyennes, des partis et des syndicats de progrès. Arrivent ensuite les deux derniers attentats à Alger. Ce qui va permettre à Mohamed Sifaoui de s’exprimer amplement dès le lendemain sur la situation sécuritaire en Algérie. Diversion ? Ou pleure-t-il vraiment son pays natal ravagé par le terrorisme ? On ressent quand même une gêne en sachant qu’il n’y a que Bouteflika et les derniers attentats qui le font réagir sur ce pays depuis au moins des mois, alors qu’il se démène nuit et jour avec ses gardes du corps pour accomplir ses ratonnades contre les sans-papier dans les restaurants et les ateliers chinois du 11e arrondissement parisien.

Un faire-valoir de qualité

On a pu voir à l’émission Revu & Corrigé un Paul Amar insupportable, dégoûtant de partialité. Refus d’inviter Alexandre Lebrun, le principal protagoniste, refus de laisser parler son avocat. Mais intarissable pour présenter Sifaoui comme un journaliste au-dessus de tout soupçon. Des extraits de son film sont diffusés et agrémentés de commentaires accablants pour la communauté asiatique, puis l’avocat d’Alexandre Lebrun implorant de prendre la parole, mais dès qu’il l’obtient, c’était au tour de Sifaoui de l’interrompre sans cesse, avant d’entendre Paul Amar conclure à l’attention de Me Serfati par un tranchant : « Ecoutez, si vous voulez vous expliquer, faites-le devant un tribunal. » Pourquoi l’avoir invité alors ?

Le documentaire sur cet ex-petit voyou qui s’est converti dans les affaires est une pure escroquerie médiatique. Du vent. L’homme a fait de la prison, a donc purgé sa peine, mais on continue à le traiter de voyou à la télé. Quant à la police de la République, Mohamed Sifaoui nous déclare qu’elle est pire, puisqu’elle est corrompue aussi. Il ira même jusqu’à s’en prendre au directeur des RG, Bruno Lafargue, dans une lettre puérile adressée au président de la République qu’il publiera sur son blog, en reprochant au patron des RG tout et n’importe quoi.

Le quotidien Libération, un "torchon" ?

C’est du moins ce que déclare Mohamed Sifaoui sur son blog.
Pour le fondateur* de ce « torchon » qu’est donc Libération, le salaud intégral est celui qui sait qu’il est un salaud et qui persiste et signe dans sa saloperie. C’est exactement ce que fait Sifaoui sur son blog : « je persiste et je signe », écrit-il en date du 6 décembre 2007. Serait-il, comme il s’interroge lui-même, un salaud qui s’ignore ? Donnons-lui la parole, page 212 de son livre sur la communauté asiatique :
"Je prends le paquet et tire une cigarette.
Je cherche le briquet. Je ne le retrouve pas, ça m’énerve. Je commence à faire n’importe quoi, mais je suis décidé à en griller une. Finalement je me ravise. Je sirote mon café en pensant aux questions qui me taraudaient l’esprit la veille. Serais-je un salaud ?"

Depuis seulement la veille, écrit-il.
Un vieux proverbe chinois (et pour cause) lui indiquera peut-être, un jour, la démarche à suivre : « Quand tout va mal, regarde-toi dans le miroir. »



* Jean-Paul Sartre


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