« Sex and the city » and TÚlÚrama

par service public
jeudi 20 mars 2008

Après avoir conquis un large public avec de nouveaux produits, les industries culturelles américaines brouillent les classements artistiques et les représentations sociales. Mais ce « renouveau créatif » des séries de fiction peut parfois présenter des aspects contestables. La critique aura-t-elle assez de lucidité pour faire la part des choses et ne pas succomber aux fausses valeurs ?

Certaines expressions ou situations évoquées dans ce texte pouvant heurter la sensibilité

des plus jeunes lecteurs, cet article est classé : DECONSEILLE AUX MOINS DE DIX ANS.

« Les séries portent sur le monde un regard incisif, critique et extrêmement anticonformiste »

Martin Winckler (Conférence donnée à l’Université de Tous les Savoirs - 12/07/2004)

« Sex and the city est le seul endroit où la comédie new-yorkaise type Woody Allen continue de travailler, de faire son chemin et de se transformer »

Cahiers du cinéma (« Aux frontières du cinéma » - numéro hors-série - 2000)

Un constat tout d’abord : les lycéens de l’option cinéma auxquels j’apporte parfois mon soutien, les surveillants (tous diplômés de l’enseignement supérieur) qui travaillent dans mon collège et même certains jeunes collègues enseignants ignorent tout de l’œuvre (« Sept contes moraux », « Comédies et proverbes ») d’Éric Rohmer, pourtant l’un de nos plus importants metteur en scène. Ainsi donc l’amnésie et l’oubli culturel gagnent peu à peu notre société. Toutefois soyons objectif : chaque mois, l’actualité nous révèle un artiste nouveau, une œuvre forte, légitime (peut-être une série américaine) qui nous bouleverse, nous transporte et s’inscrit tout naturellement dans la déjà longue liste du patrimoine artistique de l’humanité.

Aujourd’hui, à l’heure où le capital culturel se forme dans la famille, à l’école, mais aussi par l’influence des médias et d’internet, avons-nous toujours les mêmes critères esthétiques pour juger de la qualité d’une œuvre ? Certaines évolutions récentes (surmédiatisation des séries télé américaines et reconnaissance par des médiateurs culturels aussi respectés que le magazine Télérama) peuvent questionner... Une mercuriale (amicale) semble possible.

Personne n’a oublié le succès planétaire de Dallas. Les fictions télévisuelles (séries comme Lost, Friends, Desperate Housewives, 24 H chrono ou soap opéras comme Les Feux de l’amour sur TF1 ou Amour gloire et beauté sur France 2) ont conquis un immense public. Mme Laura Bush, femme de l’actuel président américain, n’hésite pas - non sans humour - à se qualifier elle-même de « Desperate Housewife »... Mais ces productions télévisuelles formatées pour conquérir leur audience peuvent-elles favoriser l’esprit critique, distraire le téléspectateur en l’instruisant, évoquer les grands enjeux sociétaux, bref donner un « supplément d’âme » ? Sommes-nous victimes d’une mystification ? Il est sans doute légitime d’évoquer cette question. Un documentaire diffusé par Arte va nous révéler une réalité troublante, voire inquiétante.

1°) Un brillant documentaire : Hollywood, le règne des séries

Ce documentaire réalisé par Olivier Joyard et Loïc Prigent a été diffusé sur Arte en janvier 2008. Valérie Hurier, journaliste à Télérama, souligne[1]- avec raison - la pertinence du propos des réalisateurs (analyse des méthodes de production, audace des chaînes câblées américaines) et conclut son article en citant un des arguments importants du documentaire : « Là où le cinéma semble parfois se replier sur des films événements destinés à un public adolescent, la télévision, à travers des séries haut de gamme et distanciées comme Six Feet Under, ne cesse d’innover ».

J’écris ces lignes la semaine où sort sur les écrans Astérix aux Jeux Olympiques, qui est effectivement un film de cinéma (amoureux du 7e Art, cela me désole), mais surtout un produit marketing conçu pour attaquer le « marché européen » et assurer de confortables recettes (inutile d’aller chercher plus loin la moindre dimension culturelle, le moindre choix esthétique : dans l’art cinématographique, tous les films ne sont pas égaux, loin de là...).

Pour autant, peut-on retenir ce portrait flatteur des séries TV nord-américaines « haut de gamme et distanciées qui ne cessent d’innover ? ». « Imaginons un instant que vous soyez demeuré résolument hermétique aux charmes des séries, ce documentaire vous est destiné : vous allez enfin comprendre l’attrait qu’elles peuvent exercer » écrit Valérie Hurier. Fort bien.

À notre tour, avec les yeux de Candide, succombons au charme vénéneux des quelques séries américaines présentées par cette émission. Sous la conduite d’Olivier Joyard et Loïc Prigent, nous allons nous intéresser successivement aux conditions de production, au code de « bonne conduite » qui guide la profession, et à deux facteurs tout de même quelque peu attendus pour expliquer le succès de ces séries : la violence et le sexe.

1-1 les conditions de production des séries TV américaines.

Steven Bocho (créateur de NYPD Blues) : "On travaille dans l’urgence, on a moins de temps pour rattraper ses erreurs. Le public a perdu toute patience. Alors si ma série ne vous attrape pas dans les deux minutes, il y a de grandes chances pour que je vous perde... et je ne vous reverrai jamais ! Depuis votre canapé, en caleçon, peu importe qui je suis, quelle est ma réputation ! Les gens se demandent simplement s’ils aiment. Si j’aime, je regarde, sinon... bye-bye !« .

Howard Gordon (scénariste, producteur exécutif 24 heures chrono) :  »Il faut attraper le public. La manière de raconter une histoire a dû s’y adapter. À la télé, parce qu’il faut vendre de la pub, l’histoire doit comporter quatre actes (il y a de la pub toutes les huit minutes !). Cette contrainte nous rend dingues ! (...) On tourne entre 7 et 9 pages de scénario par jour, alors qu’un film en tourne entre un et demi et deux et demi.

[Voix off : "Ecrire puis réaliser une série, c’est ne jamais se reposer ; 12 à 13 heures de travail par jour dans des usines tayloristes avec des équipes de forçats soudées dans l’épuisement. (...) Sur le tournage, le véritable patron c’est l’écrivain scénariste qui seul peut réécrire des scènes sur le plateau du moment qu’il contrôle tout de la série. La télé est un média de scénaristes : certains sont millionnaires« .

1-2 un »code de bonne conduite« 

Jeff Melvoin (directeur d’écriture Alias) :  »On a des règles sur le langage, la violence, le sexe". Stephen Hopkins (réalisateur) : « On ne peut pas dire »baiser« ni montrer un sexe ». Julie Hébert (scénariste Urgences) : "On peut dire ’Trou’, mais pas ’Trou du cul’. L’année dernière on a négocié pour ’Trou du c...’ et on coupe ! C’est ridicule !« 

1-3 Violence

Shawn Ryan (producteur de The Shield) :  »Le public est préparé à voir la prochaine évolution. Il et prêt à voir des choses qui contiennent de la vérité. [Affirmation illustrée par la présentation de quelques personnages : "Un héros flic à la brutalité sans limites« / »Jack Bower, un héros damné qui ne pardonne rien« / »un policier qui n’hésite pas à tabasser un suspect"] [Séquence émétique : un homme attaché, arrosé d’essence, est brûlé vif, un pneu en feu autour du cou].

Olivier Joyard et Loïc Prigent nous offrent le privilège d’assister au travail de création de Shawn Ryan et de ses scénaristes : ces derniers imaginent un prochain épisode de la série The Shield.

[Quatre trentenaires (en tenues estivales) dans un bureau au décor anonyme].

Shawn Ryan (en short, les pieds sur le bureau) : "(Silence) On pourrait imaginer une sorte de prédateur sexuel. Ce serait sympa d’éviter des histoires de sexe avec des enfants (on en fait dans tous les épisodes de The Shield en ce moment !)« .

Scénariste (femme) : »un violeur brutal, ça pourrait fonctionner !« 

Shawn Ryan :  »(Silence) C’est un Latino. Il persécute de jolies petites Latinos aguichantes... (Silence) Allez, on se la fait cette histoire ! (Silence) Après le viol, le violeur humilie ses victimes : un truc hors normes, au-delà du truc typique !

Scénariste (femme) : « Il leur urine dessus ? »

Shawn Ryan : « Une humiliation particulière... » [On leur sert des crèmes glacées].

Scénariste (deuxième femme) : « Il pourrait la forcer à appeler quelqu’un... »

Scénariste (première femme) : « Il pourrait les forcer à appeler leur mari ou leur petit ami pendant qu’il les viole... »

Shawn Ryan : "Il vaudrait mieux qu’elles appellent après, pour dire combien c’était incroyable, que jamais elles n’avaient éprouvé un tel plaisir !... [En aparté] Il faudra éloigner les enfants de la télé !!! [Rires].

1-4 Transgressions sexuelles

Jeff Melvoin (directeur d’écriture Alias) : Pour ce qui est du contenu d’une histoire, est-ce qu’on peut coucher avec sa mère ? Sur les grandes chaînes, on dirait probablement « Non ». [Voix off : Dans Profile, en 1996, le héros couche avec sa mère : la série est annulée par ABC...].

[Voix off : « Et puis, bien sûr, le grand tabou qui est tombé, c’est le sexe »]. Michael Patricq King (scénariste) : "Le sexe, ça a été le déclencheur, ça a vraiment attiré l’attention des gens« .

Laissons, pour prendre la pleine mesure du désastre, toute la parole au Documentaire : [TRANSCRIPTION DETAILLEE DE L’EMISSION] :

 »Sex and the city« - intérieur taxi New York - nuit - deux femmes trentenaires blanches en tenue de soirée :

Femme Blonde : »Dis-moi exactement ce qu’il t’a dit !« 

Charlotte : »On se connaît depuis deux semaines. Je t’aime. Demain, après le dîner, je te prends par derrière !« 

Scénariste :  »C’était tellement drôle d’écrire des choses que personne n’avait jamais écrites ! Comme l’histoire de la sodomie dans le taxi : Charlotte refuse de devenir « Madame prise par derrière » ! Les filles ont quatre points de vue différents sur la question. En écrivant, je me suis dit : "Mais personne n’a jamais écrit tout ça, et surtout pas pour faire rire !« 

Sex and the city - intérieur taxi nuit - les deux femmes précédentes et une troisième.

Femme brune :  »C’est une question de contrôle ! S’il te prend par derrière, le pouvoir change de main ! Ce sera toi ou lui qui aura le dessus. Selon certains, celui qui tient la queue tient le pouvoir ! (le chauffeur de taxi, indien coiffé d’un turban, se retourne et les regarde brièvement). Femme brune : "Vous conduisez ou quoi ? S’il te prend par derrière, demande-lui s’il te respectera plus ou moins !« .

(La jeune femme blonde allume une cigarette).

Chauffeur de taxi indien : »c’est un taxi non fumeur !« 

Jeune femme blonde : »Vu la conversation, une cigarette s’impose !« 

Scénariste :  »Quand on a donné la scène aux filles et qu’elles l’ont lu, le fait qu’elles soient les premières à jouer ça et le risque à le filmer, tout cela a contribué à rendre la situation du tournage vraiment réelle. Il y avait une sorte d’énergie qui faisait que tout le monde se disait « WAOUH !!! »

Intérieur nuit - taxi - New York - Une quatrième femme trentenaire, blonde, à rejoint les trois premières femmes.

Deuxième femme blonde : « Un trou, c’est un trou ! »

Première femme blonde : « Je peux te citer ? »

Deuxième femme blonde : « Juge pas ! Essaie, ça fait du bien ! »

Charlotte  : « Je ne suis pas un trou ! »

Première femme blonde : « On le sait, chérie ! »

Deuxième femme blonde : « C’est juste une expression physique ! Le corps est fait pour expérimenter ça ! P.S. c’est génial ! »

Charlotte : « Mais qu’est-ce que tu dis ? J’ai une éducation ! »

Deuxième femme blonde : « Avec un type bien et un bon lubrifiant !... »

(Rire des quatre femmes et du chauffeur de taxi indien - la voiture ralentit brusquement)

Charlotte : « C’est quoi, ça ? »

Deuxième femme blonde : « Un avant-goût !!! » (les quatre femmes éclatent de rire).

Scénariste : "Moi, j’étais en joie ! J’étais comme un gamin avec des crayons qui pousse des cris : Waouh ! Je suis hors limites ! Je suis hors limites" !!! [FIN DE LA TRANSCRIPTION].

2°) Première discussion : quelle est la place de Sex and the city dans l’imaginaire collectif ?

Avant d’assumer le rôle du contempteur de cette série, quelques mots sur le contexte.

L’autorisation du cinéma « classé X » date, en France, du 31 octobre 1975[2]. Pendant cette explosion pornographique, « la chair connaît sur les écrans sa suprême assomption : Exhibition, de J. F. Davy, monte en tête du box-office national, suivi de très près par Emmanuelle et Histoire d’O. C’est un véritable phénomène de société[3] ». L’industrie pornographique, florissante et particulièrement innovante, a contribué au lancement de la cassette vidéo VHS, puis au succès du DVD. Pour toucher de nouveaux publics, cette industrie s’intéresse aujourd’hui à la diffusion par téléphone cellulaire (téléchargement de contenus « adultes »). La diffusion de la pornographie sur internet atteint des sommets inégalés. Tout cela, les quatre héroïnes de la série, personnages superficiels simplement dessinés, semblent l’ignorer... Que cherchent-elles ?

Hypothèse : la série « surfe » sur la révolution sexuelle qui modifie profondément nos sociétés occidentalisées (« la défense de la morale sexuelle et des valeurs traditionnelles de la famille laisse la place à la libération de minorités sexuelles, au droit au plaisir, à l’égalité sexuelle entre hommes et femmes dans le cadre d’un accès généralisé à la contraception[4] »).

La dissociation de la sexualité et de la procréation, le déclin du pouvoir masculin (dans le mariage et la famille) et la flexibilité des nouvelles normes sexuelles placent des femmes du début du XXIe siècle dans une situation tout à fait originale. Face à une société encore globalement dominée par l’imaginaire masculin (voire machiste : « le corps féminin est découpé en stimuli visuels différenciés, conventionnels et stéréotypés, pour aviver le désir masculin[5] ») dans les médias, la publicité, internet... comment les femmes vont-elles innover, négocier dans ce domaine de l’intime de nouvelles manières, de nouveaux usages, un nouveau « bon goût » qui les respecte et leur donne toute leur place ? À sa manière, Sex and the city semble donner des réponses pour repenser en profondeur la question de la différence des sexes. Mais est-ce là le plus important ? Au plan social, cette série est-elle vraiment transgressive ?

Sex and the city nous plonge dans un gynécée factice « d’adulescents », de trentenaires / quarantenaires parfaitement définis et parfaitement improbables (mais, au fond, très « romantiques »), qui témoignent de la « sexualisation » à outrance (mode, publicité, télévision, radios « jeunes », etc.) de notre société. Cette série, nouveau rite d’initiation, « innove » en intégrant les pratiques sexuelles les plus diverses (les marchands de « sex-toys » lui doivent beaucoup), tout cela sans l’once d’une réflexion, sans le début du moindre questionnement éthique ou social... Sex and the city joue à donner de délicieux frissons (« Je suis hors limites ! ») à son public « Bourgeois Bohême », peu séduit par la pornographie (le corps des femmes y est perçu comme un objet, un réceptacle), et indifférent aux émissions « de société » (vulgaires et populaires ?) de Jean-Luc Delarue[6]. Résumons-nous. Le fait est que notre cerveau, submergé par ces images et ces situations (à la fois totalement insipides dans un monde envahi par la pornographie et très déstabilisantes dans une civilisation marquée par le judéo-christianisme et ses interdits) est beaucoup moins disponible pour s’intéresser aux enjeux de société du monde réel : réchauffement de la planète, intérêts de la France au Tchad ou baisse du pouvoir d’achat par exemple. « Les médias ne s’adressent pas à nous pour transmettre des informations objectives, mais pour conquérir notre esprit[7] ».

Soyons justes, il serait peut-être possible à un cinéaste « postmoderne » (Tarentino ou les frères Cohen par exemple) de donner vie à la séquence « la sodomie dans le taxi » décrite ci-dessus. À mon sens, la mission paraît quand même bien difficile...

Si l’on regarde vraiment de manière critique ce qui nous est montré à l’écran, on peut affirmer que la série Sex and the city ne présente aucune avancée esthétique, qu’elle est platement banale, formatée comme un produit industriel insipide et sans éclat[8]. Mais, dans notre société, ce leurre remplit parfaitement (pour un public « éduqué », urbain et sans soucis matériels) son rôle lénifiant... Les femmes des « ghettos de la République » (Pardon, des « quartiers populaires ») sont autorisées elles aussi à s’évader sagement des tâches quotidiennes devant leur petit écran, à imaginer des solutions pour assouvir leurs affects... Nihil novi sub sole.

Télérama, fleuron du groupe « La Vie - Le Monde », a été fondé en 1947 par Georges Montaron (qui déclarait : « Nous voulions sur tous les sujets abordés par la radio, la télévision et le cinéma apporter l’éclairage de l’Évangile »). Les premiers directeurs en furent les pères Avril et Pichard. Pendant des années, l’hebdomadaire, pour son numéro de Noël, illustrera sa couverture par une représentation de la Nativité. Aujourd’hui le ton a bien changé (le lectorat aussi), mais faut-il pour autant que les critiques actuels classent le scénariste de Sex and the city du côté du « Deuxième sexe », alors que la seule ambition affichée de ce faraud se limite à être le prochain lauréat hollywoodien de Qui veut gagner des milliards ?

Enfonçons le clou. Chaque semaine, Télérama, mensuel culturel de référence, attribue la signalétique « deux T » (traduction : « programme d’un très grand intérêt culturel ») à l’épisode de Sexe and the city diffusé le vendredi en deuxième partie de soirée sur M6. Les journalistes qui commentent l’actualité télévisuelle possèdent toutes les compétences universitaires, critiques ou littéraires pour se livrer à cet exercice (je suis certain qu’ils - ou elles - connaissent et apprécient à sa juste valeur « Ma nuit chez Maud[9] »).

Voici le résumé[10] et le commentaire - parus dans Télérama - de l’épisode (Titre : « J’en ai vraiment envie » [déconseillé aux moins de dix ans]) diffusé le 16/01/2008 :

« Aidan déclare sa flamme à Carrie qui, de son côté, culpabilise à cause de son aventure avec mister Big. Surtout, véritable scène d’anthologie, Miranda pratique pour la première fois l’amour au téléphone. Décidément, Sex and the city résiste bien à l’usure des rediffusions ».

Cet épisode entre dans la catégorie des « programmes d’un grand intérêt culturel » ! Hélas, on a les « scènes d’anthologie » qu’on mérite !... Cette « critique » me consterne ! Pourquoi Télérama se complaît-il dans l’admiration de ce dosage trop parfait pour être honnête de grossièreté et de sophistication ? Mystère...

3°) Deuxième discussion : La Culture, au risque de l’actualité ?

La télévision - privée ou publique - sait offrir de merveilleux moments de Culture de grande qualité à ses téléspectateurs (pourvu qu’ils soient insomniaques !). La lecture de mon (excellent) Télérama m’indique la diffusion de « La Dame de pique - Opéra de Tchaïkovski - enregistré à l’Opéra Bastille » le 22/01/2008, à ... 0 h 40 ! (Ce programme ne bénéficie d’aucune signalétique particulière de la part de l’hebdomadaire). Le lundi 04/02/2008, c’est au tour de TF1 de diffuser le ballet de Tchaïkovski : La Belle - interprété par le Kirov - à... 2 h 35 ! Le lendemain, France 2 nous propose une « nuit Tchaïkovski », interprétée par l’Orchestre philharmonique de Berlin, à ... 1 h 20 ! (Ce programme ne bénéficie d’aucune signalétique particulière ; il est donc au même niveau d’intérêt que Très chasse, très pêche diffusé par TF1 à 4 h 15 du matin). La télévision respecte ses quotas de diffusion d’émissions culturelles, mais elle méprise parfaitement ses téléspectateurs. Tout ceci dans l’indifférence générale !

Enseignant en collège, je sais - pour les observer chaque jour - combien les élèves sont étrangers - pour le moins - à ce débat sur Télévision et Culture. Zappeurs et avides de nouveautés, ils se pensent libres, alors qu’ils sont bel et bien formatés par des marchands dont l’objectif premier est de leur proposer des produits (consoles, jeux, téléphones, films, vêtements, etc.) qui leur donnent (s’ils ont le pouvoir d’achat qui leur en autorise l’accès) prestige auprès de leurs pairs. Bien sûr, ici aussi, rien de nouveau.

Mais les progrès techniques, et les nouveaux défis économiques ont brouillé les pistes. Comment développer l’esprit critique des élèves quand le pays tout entier (en phase avec les médias...) se passionne pour les épisodes de la vie privée de Nicolas S. et de Carla B. alors même que le nouveau Traité européen dit « de Lisbonne » (on peut en être un partisan ou un adversaire, là n’est pas la question) est adopté dans l’indifférence, à Versailles ? Comment donner des repères aux jeunes, quand la vitesse de l’actualité a balayé le temps de la réflexion : d’abord une affirmation « Avec Carla, c’est du sérieux » annonce-t-on aux journalistes du monde entier venus écouter la voix de la France, puis évocation de la « politique de civilisation » (le temps de tendre micros et caméras vers la philosophe Edgar Morin - le créateur du concept) avant de la remplacer en urgence par le « rapport Attali », qui très rapidement quittera la « une » de la presse pour faire place au match préparatoire de l’équipe de France de foot, remplacé le lendemain par « le plan Espoir pour les banlieues », bousculé par la coupe Davis de tennis, etc. etc. (Quelqu’un se souvient-il encore de l’exploit réalisé à cette époque - c’était, me semble-t-il, au moment de l’annonce du plan Elzheimer, mais je n’en suis pas certain : ma mémoire commence à me jouer des tours - par J. Kerviel, exploit qui lui valut de connaître gloire planétaire et consécration médiatique ?...).

La Culture, ses repères et ses œuvres, risque elle aussi d’être emportée par le flux de l’instantané.

Conclusion

Jamais notre système éducatif n’a été aussi efficace (63 % d’une classe d’âge obtient le baccalauréat !). Jamais nous n’avons été aussi « éduqués », et pourtant l’esprit critique se fragilise, les grands artistes qui constituent le patrimoine de l’humanité peu à peu s’effacent des mémoires, ne constituent plus des références incontournables et partagées : les premiers films de Charlie Chaplin sont muets, en noir et blanc, comment pourraient-ils m’intéresser, moi le jeune spectateur qui attend dorénavant du cinéma d’être immergé dans des images et assourdi par des musiques et des explosions tonitruantes ? Ces adolescents se réjouissent par avance des dernières plaisanteries de Cauet, de Bigard ou de Michaël Young, mais personne ne leur a montré le moindre film de Buster Keaton ou de Jacques Tati...

 

Au fond, combien d’épisodes de Sex and the city pour égaler en qualité les subtilités de l’écriture et l’atticisme moderne du cinéma d’Eric Rohmer ?

La préservation et la transmission de ce patrimoine ne s’effectue plus dans les familles (chacun visionne ses programmes devant son écran), elle est négligée par les médias (la culture, c’est « l’été, la nuit »). Puisque des journaux de grande qualité comme le très rémissible Télérama perdent parfois leurs fondamentaux critiques, cette mission incombe donc à l’école : elle a seule le pouvoir de protéger les jeunes des pressions exercées par les marchands, de leur donner leur héritage culturel et de les former à l’analyse critique pour leur permettre de mieux se construire.

Gérard Hernandez - Février 2008 -

Lauréat de l’accréditation en « Cinéma-Audiovisuel ».



[1] Télérama 3 027 - 16/01/08

[2] Lenne, Gérard (1983), Le Sexe à l’écran, Paris, éditions Henri Veyrier

[3] Boyer, Martine (1990), L’Ecran de l’amour, Paris, Plon

[4] Bozon, Michel (2002), Sociologie de la sexualité, Paris, Nathan université.

[5] Leblanc, Gérard (1986), "Le Cul loin du ciel", in Erotisme et cinéma, Paris, Atlas Lherminier.

[6] Ce même public « BoBo » ne pourra qu’être séduit par le corps de top model présenté nu en couverture du Nouvel Observateur : cette photo de Simone de Beauvoir a été retouchée avec les outils de la photo numérique pour rendre l’auteur du Deuxième sexe - très engagée toute sa vie dans la défense des femmes - plus « sexy » !...

[7] Ramonet, Ignacio, Propagandes silencieuses, (2000) Paris, Gallimard, Folio actuel.

[8] Tel n’est pas le cas, par exemple, du Dernier tango à Paris, (1972) chef-d’œuvre réalisé par Bernardo Bertolucci qui intègre la sexualité comme composante fondamentale des deux personnages principaux, Marlon Brando et Maria Schneider.

[9] Film réalisé par Eric Rohmer dans la série des Contes moraux.

[10] Télérama 3 027, page 137

Lire l'article complet, et les commentaires