TF1, la chaîne black blanc... beurre

par LM
mercredi 19 juillet 2006

PPDA parti bronzer, TF1 a confié depuis hier les clefs du camion du JT de 20 heures à Harry Roselmac, efficace journaliste venu de Canal+ et I-Télé. Efficace, séduisant, compétent et... noir. Une couleur qui n’en est pas une, mais éclaire ce choix marketing.

C’est l’événement télévisuel de l’été. Pas une série zodiacale, pas Lost le retour, pas Interville, même pas le Tour de France, non, l’événement, c’est le drapeau noir hissé au sommet du 20 heures le plus regardé de France, celui de TF1.

Jusqu’à une date récente, c’était Thomas Hugues, le « fils spirituel de PPDA » (intronisé comme tel par Poivre lui-même) qui prenait la place chaude du mentor pour présenter le 20 heures de l’été. Seulement voilà, il y a quelques mois de ça, les deux têtes pensantes (sic) de la chaîne en béton ont décidé d’envoyer un « signal fort au pays » (c’est Thomas Hugues en personne qui le racontait chez Pascal Clark sur Canal+) en titularisant en lieu et place de Poivre un jeune homme noir nommé Harry Roselmac, qui oeuvrait jusqu’à présent avec brio sur I-Télé et Canal+.

Thomas Hugues mit du temps à s’en remettre, lui qui se voyait presque calife à la place d’Iznogoud, et qui se retrouvait une main devant, et Ferrari derrière, à ne savoir que faire. Finalement, sa femme quittait à son tour le navire, et le petit, nerveux, mais pas antipathique Thomas devait à son tour plier bagage et rengainer ses armes pour aller se faire audimater ailleurs.

C’est qu’à TF1 , on ne rigole pas avec cette chose-là, l’audimat. Et en matière de journal télévisé, le meilleur, c’est Poivre d’Arvor, que ce soit dans sa version vieux réac à 13 heures (Jean-Pierre Pernaut) grenouille de bénitier le week-end (Claire Chazal) ou donc jeune cadre qui en veut de temps en temps (Thomas Hugues), avec quelques exceptions belliqueuses quand Laurence Ferrari (la femme de Thomas, pas la voiture) s’était immiscée dans les habits de Claire (l’amante de Patrick, disent les mauvaises langues).

Tout à TF1 est question de Poivre, quand il s’agit d’infos. Un peu de Poivre, du vrai ou du moulu, parfois du surgelé, mais peu importe, pourvu que la courbe d’audience soit suffisamment relevée.

Or, bon, Thomas Hugues il était bien gentil, et le dimanche avec sa femme c’était mignon tout plein le « 7 à 8 », mais manifestement, ça ne volait pas suffisamment haut, c’était une sorte de Pujadas sans les bourdes, ce qui n’est déjà pas mal, mais ça ne suffisait pas.

Alors Le Lay et Mougeotte se sont mis à réfléchir, avec leur temps de cerveau disponible, c’est-à-dire entre la bière et le fromage. Jamais pendant la pub, ça leur rapporte trop !

Et quand ces deux-là réfléchissent, en général, ça fuse ! Cette fois-ci comme les autres : le coup de la discrimination positive, les jeunes des quartiers à Sciences po, tous ces simagrées pour montrer que le gouvernement fait des efforts, comprend la société et tente de maîtriser ses maux, c’est pas tombé dans les oreilles de deux sourds. TF1, boîte à pouvoir, devait s’y mettre, elle aussi. Cette chaîne ne pouvait pas laisser le gouvernement de M. Sarkozy seul face aux problèmes de la société de racaille française. Seul avec son Kärcher. Il fallait l’aider.

Donc, M. Le Lay et M. Mougeotte convoquent M. Thomas Hugues, qui n’en peut plus, et comprend dans sa petite tête qu’enfin ça y est, c’est bon, il va signer un fameux contrat, mieux que ceux de de Mesmaeker dans Gaston Lagaffe !

Eh bien non, et laissons-nous aller à une reconstitution digne de Charles Villeneuve, expert ès menaces imaginaires montées en épingle et filmées en caméra cachée, et écoutons ce qui s’est réellement passé dans le bureau des chefs :

« Mon petit Thomas, on t’aime beaucoup, c’est pas ça, mais, vois-tu, le pays a besoin d’un signal fort, comment dirais-je, on ne remet pas en cause tes qualités, mais vois-tu, tu n’es pas assez dans l’air du temps, tu sais... »

Et là le petit Thomas Hugues ne voit rien du tout.

« Tu n’es pas assez noir », tranche Le Lay, qui n’aime pas trop quand ça dure, les sentiments.

Fin de la reconstitution. Hugues encaisse, déprime, fulmine, rattrape sa Ferrari, qu’il aurait juré mieux garée que ça, et quelques mois plus tard...

Quelques mois plus tard, c’était hier soir. Des rockets du Hezbollah plein la une du journal, des victimes innocentes et des coupables qui se renvoient les balles, des envoyés spéciaux sous tension qui essaient de démêler le très embrouillé, et puis après, quand même les sujets nationaux, la canicule, les personnes âgées, un peu de Sarkozy aussi, qui sort un livre, un peu de Tour de France, parce que c’est juillet.

Et voilà. Harry Roselmac est passé, repassera demain. Il avait la bouche un peu sèche, le cadrage un peu plus serré que d’habitude comme pour bien signifier aux ménagères de moins de cinquante ans de TF1 que oui, il est vraiment noir, mais pour le reste c’était le même journaliste impeccable, clair et efficace qu’on connaissait sur I-Télé.

Sarkozy aurait bien aimé être de cette première-là, mais « l’état major » de la Une en a décidé autrement, craignant que ça se voie trop, et avait préféré inviter l’agité de l’Intérieur la veille.

On connaîtra ce matin les chiffres de l’audimat, sacro-saintes tables de la Loi de TF1, comme de toutes les autres chaînes d’ailleurs. On saura alors si l’ami Harry, né à Tours, aura convaincu le ménager autant que la ménagère, s’il n’aura pas été trop noir à leur goût.

Parce qu’on en est là, finalement, à créer un événement (douteux) autour d’une péripétie : l’arrivée d’un jeune et talentueux journaliste sur la chaîne la plus regardée de France, pour présenter ce qu’on appelait du temps d’Ockrent « la grand-messe du 20 heures ».

Mais ce journaliste est plus que ça donc, c’est un « signal fort » c’est un enjeu économique et politique pour TF1, ça vaut le beur de service dans les gouvernements, et c’est d’ailleurs potentiellement un peu plus de beurre dans les épinards pour la chaîne de Le Lay, qui crée l’événement en devançant une fois de plus sa concurrente France 2 tout en s’achetant une conduite. Tout ça, très bankable.

Beaucoup de cynisme autour d’une messe, fût-elle grande, et beaucoup de courage à souhaiter à ce cher Harry, pour l’instant épargné dans ce panier de crabes qui ont parfois comme fâcheuse coutume de dévorer leurs petits.

Quelle que soit leur couleur.

image : http://morandini.canalblog.com


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