Un des fondateurs quitte Rue89 juste avant une augmentation de capital

par Babar
mardi 26 février 2008

Séisme dans le monde du web journalistique et participatif. Michel Lévy-Provençal, l’un des fondateurs (avec Pierre Haski, Pascal Riché, Laurent Mauriac et Arnaud Aubron, tous journalistes issus de Libération,) du site d’information Rue89, quitte l’aventure. Cette nouvelle tombe juste avant un tour de table qui, selon Michel Lévy-Provençal lui-même, « devrait valoriser la société près de 3 millions d’euros ».

« Pourquoi je veux (à nouveau) quitter Rue89  ». C’est le titre du billet rédigé jeudi 21 février par Michel Lévy-Provençal. Ce n’est pas la première fois que ce dernier décide de quitter Rue89, mais, là, la décision semble sans appel. « J’ai longtemps rêvé d’un projet qui renouvelle le journalisme sur internet. J’aurai tant aimé que Rue89 tienne ses promesses et révolutionne réellement l’information. Cela n’a pas été le cas et je suis convaincu aujourd’hui que Rue89 n’y parviendra pas. Pour toutes ces raisons, et parce que j’ai la conviction que ce projet a trahi ses ambitions, je ne souhaite plus être un associé de Rue89 », explique-t-il, tout en précisant qu’il avait pris soin d’avertir ses associés de la publication de ce billet.

Michel Lévy-Provençal qui, rappelle Gilles Bruno sur L’Observatoire des médias, « a permis de lancer techniquement le site Rue89.com (4 mois de développement) » ne peut que constater que « Rue89 est une belle réussite internet. Une réussite fonctionnelle, technique, ergonomique et graphique. Une réussite marketing aussi... ». Mais il y met un bémol : « L’idée fondatrice du projet, "l’info à trois voix" (la voix des experts, des internautes et des journalistes) n’est aujourd’hui qu’une caution, un slogan vide de sens  ».

Constat désabusé de la part de cet ingénieur, né en 1973, qui « rejoint la société Capgemini en 1997 », participe en 1999 « à la création d’une place de marché dédiée aux courtiers en ligne » et qui, en 2002, à nouveau chez Capgemini travaille « sur la dématérialisation de procédures de l’administration française sur internet » et se spécialise « dans les technologies Open Source » avant de co-fonder Rue89 à partir de ce constat : « le journalisme était en crise. Les blogs commençaient à devenir une alternative aux journaux traditionnels. La blogosphère allait tôt ou tard devenir plus influente que les grands médias. Depuis trop longtemps l’édito avait remplacé l’info. Il fallait donc revenir à des fondamentaux et le journaliste devait se limiter à ce qu’il est censé le mieux faire : trouver, vérifier et rendre l’information de la façon la plus claire et la plus neutre possible ».

Au même moment où il fonde Rue89 avec ses acolytes, en mars 2007, Michel Lévy-Provençal rejoint France 24 où, précise Gilles Bruno (Observatoire des médias), « il est aujourd’hui responsable technique « nouveaux média » de la chaîne d’information. Il y a introduit, entre autres, le système de gestion de contenu open source Drupal, après un audit de plusieurs solutions, mais aussi et surtout après l’avoir installé à Rue89.com ».

Depuis longtemps en désaccord avec ses camarades (« dès la semaine qui a suivi le lancement du site je leur faisais part de mon étonnement de voir Rue89 se transformer en un journal d’opposition constitué presque exclusivement d’articles ou d’éditos émanant de la rédaction ou d’amis de la rédaction, souvent journalistes »), Michel Lévy-Provençal estime dans son billet que le site qui devait selon lui « mettre les blogueurs et les internautes au coeur du projet », n’a pas tenu ses promesses.

Gilles Bruno, de L’Observatoire des médias, estime que, selon lui, «  Michel aurait dû quitter Rue89 avant. Michel a trop attendu. Non pas que je trouve que son idée de quitter le projet soit bonne, mais lorsque j’avais rencontré Michel chez France 24 il y a quelques mois, il m’avait déjà, à l’époque, fait part de ses réserves. Alors à ce moment-là, pourquoi rester ? C’est juste que le moment est singulier. Juste quelques semaines avant une levée de fond. [d’un million d’euros, me précise Pierre Haski] Une valorisation de près de 3 millions d’euros. Le voile est donc levé sur ce montant dont me parlait Pierre Haski lorsque je l’ai croisé aux journées Nexplorateur du Sénat... C’était "off", et c’est désormais public ».

Quelques commentateurs ont plutôt réagi favorablement à cette décision, la regrettant toutefois, mais encourageant le démissionnaire dans ses nouveaux projets ou encore s’interrogeant sur sa démarche : « Je ne peux que saluer ce post et l’honnêteté du combat que tu mène dans le respect d’une ligne de conduite », dit l’un, tandis qu’un autre tente de « comprendre si cet échec a pour origine l’âge du capitaine, la faute à pas-de-chance ou s’il existe une ou plusieurs raisons identifiables ? »

Parmi les cofondateurs, seul Pierre Haski, qui prend acte de la décision de Michel Lévy-Provençal, a réagi à la publication de ce billet : « c’est pas des méthodes entre actionnaires, fondateurs de surcroît, et surtout d’un simple point de vue pratique, tu ruines ton investissement au moment ou tu veux vendre tes actions !! ». Ce à quoi Michel Lévy-Provençal rétorque que s’il avait voulu s’enrichir avec Rue89, il n’aurait jamais agi comme il l’a fait. « Je souhaite, ajoute-t-il, que le capital issu de la vente de mes actions soit mis à profit d’un nouveau projet réellement d’intérêt public. Un projet auquel je réfléchis et qui est ouvert aux participants de bonne volonté ».

On peut s’interroger sur le bénéfice escompté suite à l’annonce de cette démission. Quand un de ses fondateurs fait savoir qu’il quitte Rue89 et qu’il planche au même moment sur un nouveau projet, est-ce anodin ?


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