Comment et pourquoi Mélenchon est devenu si populaire à gauche

par Boogie_Five
mardi 20 septembre 2022

Un petit parfum de congrès plane sur cette première rentrée de la NUPES. Suite aux défaites des élections législatives et présidentielles, la confrontation entre les différentes lignes stratégiques et partisanes nous rappelle, avec cette légère touche soixante-huitarde, les premiers congrès du PS aux années 1970. Division tant redoutée par celui qui tentait à tout prix de la surmonter, en excluant le centre-gauche de la partie, Jean-Luc Mélenchon a fini par être rattrapé par les démons qui le hantaient depuis la création du Front de gauche en 2008 : les discussions en vase-clos de la bureaucratie social-démocrate.

Malgré ce retour aux sources prévisible de la gauche petite-bourgeoise et éduquée, « catholique zombie » comme dirait Emmanuel Todd, la France insoumise est parvenue à réveiller et à cristalliser des espérances autour d’un projet fédérateur de construire « un autre monde », en tout cas assez différent de celui aménagé depuis les années 1980 par le capitalisme néolibéral.

Mais quel autre monde ? C’est précisément à partir de ce point, et non à propos du diagnostic, que commencent les divergences idéologiques et les polémiques de second ordre tel que l’opposition entre gauche des allocs et du travail, la laïcité, l’Europe…

Au milieu de ce congrès permanent qui brasse toutes les contradictions françaises en relation avec l’évolution du monde telle qu’elle se fait, il est bon de revenir sur ce qui a permis l’essor de Jean-Luc Mélenchon, personnage truculent suscitant beaucoup de sentiments antagonistes, mais dont la trajectoire est rarement analysée en elle-même, en dehors des polémiques du moment qu’il peut d’ailleurs lui-même provoquer.

 

Redressement des piliers de la gauche française : Révolution et Internationalisme

En le comparant aux autres grandes figures françaises de gauche, socialistes ou communistes, il est évident que Mélenchon paraît d’emblée assez atypique. Tous les autres, de Blum à Hollande, et de Thorez à Marchais, ont fait toute leur carrière dans leurs partis respectifs. La fidélité au parti, qui autrefois était si essentielle, n’est plus centrale dans l’organisation de la vie politique. Prenant acte de cette évolution et après avoir essayé de refaire un cartel de partis classique (Front de Gauche), Mélenchon et ses associés ont donc cherché à s’élargir au-delà de la sphère institutionnelle, en adoptant comme références la « France », le « peuple » et « la grande Révolution de 1789 ».

Bien que resté attaché à des filiations social-républicaines et anarcho-syndicales de la gauche française, ce choix de surmonter les clivages institutionnels en s’identifiant à la construction de l’État-nation et à la Révolution de 1789 permettait de retrouver une certaine radicalité sans passer par une lutte de classes qui s’était grandement affaiblie aussi bien au niveau national qu’international, et récusée par les gouvernements de gauche. Par la même occasion ce rappel à 1789 permettait de contourner les vieux instruments partisans qui avaient perdu leur fonction d’origine. C’est donc grâce à un retour aux sources primitives du socialisme français, avec un peuple révolutionnaire mythifié, que Mélenchon reconstitua à gauche un socle politico-culturel stable avant de créer le parti-mouvement de La France insoumise.

Mais limiter l’horizon de Mélenchon à un cadre strictement national serait bien sûr injuste et inadéquat par rapport à la stratégie visée, même si des contradictions profondes peuvent être causées par ce tropisme sur l’histoire et le peuple français. L’ambition étant aussi de construire une alternative globale au capitalisme mondialisé, en partenariat avec des partis et des mouvements contestataires de gauche en Europe occidentale, en Outre-mer et en Amérique du sud principalement. Et sur ce plan, il faut sans doute remonter jusqu’aux années 1960 pour trouver un leader de gauche français et même européen qui prenne autant en compte les mobilisations populaires ayant lieu dans le monde entier contre l’hégémonie libéral-conservatrice. Le deuxième pied sur lequel s’appuie Mélenchon, à côté de la Révolution française, est donc le mouvement altermondialiste, qui donne corps à la perspective d’un autre monde à laquelle peuvent s’identifier différentes catégories de populations, mais qui peut effectivement en rebuter d’autres plus craintifs envers l’avenir, l’altérité et le changement.

 

Montée du désir d’un autre monde

En mettant de côté les vieux appareils politiques, comme le font certains dirigeants néolibéraux avec les partis conservateurs traditionnels, l’ouverture d’une perspective d’un autre monde a fait beaucoup d’émules chez les jeunes et les classes éduquées. Et moins chez les populations rurales et péri-urbaines, étant donné que leur environnement ne s’est pas autant transformé, ou du moins d’une façon pas aussi étendue. Nous y reviendrons.

Pour bien comprendre comment le discours sur un autre monde a contribué au succès de Mélenchon, il faut le mettre en perspective face aux représentations données par les pouvoirs et les médias dominants. Le « monde réel » que ceux-ci représentent est généralement un calque ou une émanation de l’organisation des grands flux de capitaux, d’images et de marchandises, ainsi que des expéditions militaro-policières envoyées pour gérer la sécurité des échanges. Et pour s’assurer le consentement passif des populations, l’industrie des médias et du divertissement enrobe cette grande machine d’exploitation inégalitaire avec un discours infantilisant et paternaliste. Les conséquences négatives qui remontent inopinément à la surface, comme la corruption et la délinquance, sont présentées comme des causes exogènes irrationnelles sans rapport avec l’exploitation productive elle-même.

Face à ce monde réel qui s’impose de lui-même et que le pouvoir veut intensifier, un besoin de signification a pris de l’ampleur à mesure que l’existence du monde figurée par le pouvoir perd de sa cohésion et devient de moins en moins intelligible, sombrant dans une forme larvée de barbarie incompréhensible. Émerge progressivement un autre monde, en grande partie inconnu ou pas encore décodé. Des archipels ici où là de résistances et de modes de vie alternatifs, qui apparaissaient totalement isolées et autarciques, forment désormais un ensemble cohérent et plausible. Des nouvelles technologies plus durables, encore assez inexploitées car non rentables, sont expérimentées. Et à partir de là, une action politique est envisageable, mais seulement en bifurquant radicalement des pratiques imposées par le capitalisme mondialisé.

Tous ces petits bouts d’utopie paraissant à l’agonie et en ruines, délaissées par les partis de gauche traditionnels, « de gouvernement », Mélenchon a réussi à les rassembler dans une vision porteuse d’avenir et à redonner du crédit à la promesse d’alternative. Ça peut paraître simple et naïf sauf qu’il s’agit certainement d’un travail beaucoup plus long et difficile que de gouverner en lisant et en appliquant les rapports des grands corps d’État et des cabinets ministériels. Parce que ce projet de refondation de la gauche a nécessité un grand travail de conceptualisation, de calcul et de paramétrage. Les parties les plus réussies étant incontestablement les parties sociales et écologiques, mais moins les parties culturelles et institutionnelles, se contentant souvent d’affirmations de principes sur la laïcité et la République, qui sont pourtant à moderniser et à transformer radicalement de bout en bout.

 

La science et le progrès social, face à la crise de la modernité et du capitalisme

Cet autre monde, cosmopolite et ethniquement plus mélangé, est davantage un produit de la ville qui ne cesse d’être réaménagée, de grossir et de s’étaler. Ici aussi, la nouvelle société s’offre déjà au regard de ceux qui prennent la peine de l’observer et d’y participer. Cependant, le processus d’urbanisation et de transformation sociale est bien souvent le fruit de choix qui sont loin d’être démocratiques et qui répondent en grande partie aux intérêts d’une caste oligarchique. Et à partir du moment où les citoyens ne sont plus acteurs de la politique territoriale et ne peuvent pas connaître ni déterminer les finalités que les pouvoirs leur imposent d’appliquer, l’impuissance face à la « réalité du capital » engendre davantage de confusion que de clarification idéologique et socio-politique. Une crise de la modernité émerge, ainsi qu’une forte contestation du capitalisme.

Cette concentration métropolitaine et oligarchique provoque alors deux types de résistance populaire diffuse (au sens de frein et non de combat organisé), dont les oppositions antagoniques se renforcent mutuellement et accroissent les risques de conflit social : l’une plutôt conservatrice et réactionnaire, tournée vers le passé et cherchant la protection en renforçant les autorités déjà en place, et l’autre davantage soucieuse de justice et de progrès social, plus confiante dans la construction d’une véritable alternative. En dehors des milieux très politisés, tel que les catégories socio-professionnelles des cadres, de la force publique ou du personnel des transports, le départage entre ces deux types de « résistance » ne se fait pas a priori car il est d’abord le produit des situations concrètes et des trajectoires de chacun, qui sont par définition mouvantes et complexes.

Bien que le volant culturel et institutionnel demeure le point faible du programme de la NUPES, malgré les efforts pour définir une hypothétique Sixième République, la stratégie adoptée par La France insoumise pour répondre à la crise sociale engendrée par le capitalisme mondialisé ne fait quant à elle aucun doute : c’est le développement concomitant d’une science écologique égalitaire et d’une nouvelle ingénierie sociale permettant de l’appliquer qui donne un horizon transcendantal à toutes les catégories socio-politiques et communautaires. Cette orientation stratégique était particulièrement flagrante dans la dernière campagne présidentielle de Mélenchon, qui insista sur les ravages environnementaux et la nécessité d’une planification écologique, inspirant même la campagne d’entre-deux tours du président Macron et mettant en sourdine un petit moment la traditionnelle rengaine de l’invasion migratoire et de l’insécurité déversée par les médias mainstream.

Nul besoin de chercher ailleurs une autre stratégie pour récupérer des électeurs tentés par le fascisme et la réaction, ou complètement désabusés par le système en imaginant des complots partout. Tous les ingrédients sont là et il suffit de les « acclimater » aux couleurs locales, afin que les différentes populations peuvent plus facilement se les approprier. En revanche, il est vrai qu’il reste à effectuer un gros travail idéologique et culturel, et même osons le mot, historiographique, sur la conception d’une nouvelle histoire populaire de gauche, qui arrive à associer dans une nouvelle synthèse dynamique les différentes communautés minoritaires et les peuples ultra-marins, en rapport avec l’évolution globale de la France, de l’Europe et même de l’Occident, qui se détache d’une lecture bourgeoise centraliste, parisienne et autocentrée, ayant justement cours au moment où la laïcité française a été conçue. N’oublions pas qu’en 1905, la France n’avait jamais eu un aussi grand empire colonial et la laïcité n’avait pas été mis en œuvre pour répondre à des enjeux politiques survenant en Afrique ou en Indochine. Et puis ensuite avec la mondialisation, l’intégration européenne et l’influence du modèle anglo-saxon, la laïcité républicaine à la française est à bien des égards très dépassée…

 

Aux successeurs intéressés et voulant reprendre le flambeau, afin d’éviter de dilapider tous les efforts consacrés à la reconstitution de la gauche institutionnelle, en détricotant tout le programme ou en cherchant à l’amender par tous les moyens pour plaire aux patrons et au centre néolibéral, il faut au minimum retenir ces trois axes qui ont fait le succès de Mélenchon, si vous ne voulez pas perdre au moins 15 % des électeurs :

- Garder la référence à la tradition révolutionnaire et internationaliste, en l’adaptant bien évidemment au contexte et au langage du moment. C’est le minimum du minimum à gauche.

- Cultiver le désir utopique, a fortiori lorsqu’il paraît dérisoire et insensé, c’est à ce moment qu’il faut le retravailler pour lui redonner son véritable sens. C’est la partie la plus subtile et intéressante de la gauche. C’est même son a-théologie.

- Et face à la barbarie, l’ignorance et la bigoterie, armez-vous de rien d’autre que la science et du savoir, y compris en analysant et en faisant le jeu de vos adversaires. La violence en réponse à la violence ne peut que déboucher sur toujours plus de violence. Le sens du devoir à gauche a toujours été problématique et il ne faut pas trop la titiller sur ces sujets… La dictature de l’avant-garde prolétarienne n’est jamais trop loin.

 

Maintenant, la course au leadership au sein de la NUPES peut enfin commencer.


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