Covid-19 et éléments de langage : la mort du politique

par Régis DESMARAIS
samedi 2 mai 2020

Le pays est gouverné par des individus perfusés aux éléments de langage. Il suffit donc de quelques mots, mis dans le bon ordre, pour avoir le sentiment de (bien) diriger le pays. Les décisions prises dans cette crise sont pourtant calamiteuses. Il y a comme un divorce entre le peuple et les politiques mais ces derniers sont-ils vraiment des hommes politiques ?

L’opération résilience

En revenant de faire mes courses, muni de mon auto-autorisation de sortie, j’ai croisé deux véhicules militaires circulant sur une voirie déserte. Sur le haut du pare-brise des véhicules, une banderole affichait Opération Résilience. J’ai eu envie de rire en lisant ce slogan archétypal de la "boboïsation", de la novlangue et de la crétinerie contemporaine. Je n’ai pas rigolé car j’ai eu immédiatement un sentiment de pitié en observant ces pauvres militaires obligés de se promener avec un tel slogan au front. La juxtaposition du sentiment d’un devoir à accomplir, qui habite chaque militaire, et la niaiserie du slogan qui, comme un fer rouge, rend ridicule la mission exercée, a réfréné mon envie de rire.

Hier, le ministre de la santé, neurologue, a déclaré que les tests ne servaient à rien. Avant-hier, c’étaient les masques qui étaient accusés d’inutilité. Il y a quelques jours, le Premier ministre a déclaré à l’Assemblée nationale qu’aucun traitement ne permettait de soigner les malades du Covid-19.

En quelques clics sur internet, j’ai constaté que les pays qui avaient utilisés massivement des masques et pratiqués de façon importante un dépistage des personnes contaminées au covid-19 étaient les pays affichant un taux de mortalité parmi les plus bas au monde. La France, formidablement dirigée par des individus « surdoués », avait le triste privilège d’appartenir au groupe des cinq pays affichant le plus désastreux taux de mortalité au monde (373 décès par million d’habitants alors que la moyenne mondiale est de 30 décès par million d’habitants). Hier, j’apprenais que l’Italie distribuait gratuitement à tous les piémontais du Plaquénil. Je constatais aussi que les plus bas taux de mortalité étaient l’apanage des pays qui n’avaient pas interdit l’hydroxychloroquine. Les masques, les tests ne servent à rien, il n’y a pas de traitement et pourtant hors de nos frontières, et à Marseille, les choses sont bien différentes.

L’opération résilience m’est alors apparue pour ce qu’elle était : une préparation de la population à faire acte de résilience, de contrition, de pardon, de compréhension et au final de soumission à des dirigeants qui ont failli et qui sont de plus en plus terrifiés par un peuple qui semble ne pas comprendre leur stratosphérique intelligence.

La pensée politique réduite à des éléments de langage

Le slogan Opération résilience m’a décillé les yeux. Tous les jours, je me demandais comment nos politiques pouvaient être si décalés par rapport à la réalité. Comment pouvaient-ils affirmer des choses fausses car si facilement contredites par les faits. Je m’interrogeais jusqu’à ce que ces véhicules militaires me donnent la réponse : ce ne sont pas des politiques qui professent de telles inepties. L’infortune de notre pays est d’être dirigé par des purs technocrates, malheureusement pour nous, imbus de leur personne et nourris aux éléments de langage : « Opération résilience », « Les masques sont inutiles », « Les tests sont inutiles », « Il n’y a pas de traitement », etc… Des phrases qui sont des éléments de langage creux, vides de sens, des paravents verbaux qui cachent une absence de pensée, de vision, de conscience, de liens avec le monde réel. La politique française est désormais faite par des injonctions, des déclamations d’éléments de langage. Il ne faut pas s’étonner du décrochage avec la réalité. Il ne faut pas être surpris de ce divorce entre le pouvoir et le peuple. Il ne faut pas non plus s’effarer de l’agacement du Président de la République qui ne supporte pas que ses ministres fassent l’objet de plaintes. Le Président, le secrétaire général de l’Elysée, les conseillers, le Premier ministre, tous ces énarques formatés à la fiche de synthèse apprise par cœur, sont incapables de voir le monde tel qu’il est car seuls prévalent les éléments de langage, synthèse imaginaire du monde réel.

L’opération résilience ne va pas nous permettre de nous reconstruire demain mais nos dirigeants en sont persuadés. Il suffit de le dire pour que le monde se transforme. Basculons dans la résilience, unissons-nous, faisons un Gouvernement d'Union Nationale et nous aurons surmonté nos différends et nos malheurs. Les éléments de langage sont parés des vertus des formules magiques incantatoires. Il suffit de prononcer les mots dans le bon ordre et le miracle opère, le monde est tel que le décrivent les éléments de langage. Les fiches présidentielles auront beau comporter les éléments de langage du renouveau : résilience, union nationale, plus jamais ça, etc…. jamais ces quelques mots ne pourront habiller de chair et de sang des êtres déshumanisés et hors sols ni faire de formules faciles des projets politiques.

Les milliers de morts sacrifiés sur l’autel des éléments de langage méritent justice. Déjà, des avocats entament des actions pour mettre hors état de nuire les lecteurs obsessionnels de fiches de synthèse. Mais ce n’est pas cela qui va permettre de construire le nouveau monde ni d’honorer la mémoire des victimes sacrifiées.

Retrouver le sens du politique

Nous accepterons lentement et difficilement ces sacrifices, à la condition de remettre à plat le système et notamment les modalités d’accès à l’exercice des plus hautes fonctions politiques du pays. Il est urgent que la politique soit de nouveau exercée par des hommes politiques, des hommes animés du soucis de la chose publique, des hommes en phase avec la réalité vécue du pays et surtout des hommes indépendants de technocrates dont la formation est de diriger des services administratifs et non de diriger un pays. Il y a maldonne. Erreur de casting. Edouard Philippe est sûrement susceptible de faire le moins de dégâts dans sa maison d’origine : le Conseil d’Etat. Emmanuel Macron est formé pour l’inspection des finances mais sûrement pas en état de diriger la France. Les multiples conseillers qui donnent un profil ventripotent aux cabinets ministériels sont très certainement aptes à diriger un bureau ou une direction d’administration centrale mais ils ne sont pas qualifiés pour conduire la France.

Il est impératif de revoir les règles d’accès aux plus hautes charges publiques. Dans le fond, une saine démocratie serait une démocratie qui interdit les mélanges de genre. Se former et se destiner à la haute fonction publique ne doit pas être compatible avec l’exercice d’un mandat politique national. Avoir permis cette perméabilité entre haute administration et fonctions politiques nous a conduits au désastre actuel. Il n’y a plus de frontières entre la haute fonction publique et la politique, plus de contrepoids, plus de confrontation de cultures différentes, plus de débats, plus de contradictions, plus de conseils éclairés. L’Etat est devenu dans sa presque totalité une immense bureaucratie où tout le monde pense pareil, utilise les mêmes outils conceptuels et s’en remet aux mêmes éléments de langage. Cet espace où se cooptent les hommes du pouvoir constitue une sorte d’hétérotopie asphyxiante pour le pays avec ses codes, ses croyances, son langage et ses travers. Un espace coupé de la réalité du pays et des Français.

Cet espace bureaucratique et technocratique affiche le spectacle de sa suffisance et de son sentiment de supériorité à un peuple médusé, dévalorisé et parfois moqué. Les Français savent-ils mettre des masques ? Les Français peuvent-ils comprendre les enjeux systémiques d’une politique monétaire soucieuse du respect des fondamentaux ? Toutes ces expressions, compliquées à souhait pour être hermétiques au plus grand nombre, sont les pustules d’une maladie qui a corrompu une partie de nos élites et de nos institutions. Il faut avoir une vision bien malsaine et méprisante du peuple et être dans l’immunité absolue pour évoquer les obsèques nationales d’une femme exemplaire avec ces mots « Aucune idée, la meuf est morte depuis moins de vingt-quatre heures », pour qu’un président puisse dire qu’il y a des gens qui ne sont rien ou qu’un préfet déclare que ceux qui sont malades du Covid-19 n’ont pas respecté le confinement.

Il est temps de redonner le pouvoir aux politiques car les politiques, les vrais, sont l’émanation du peuple. Il est temps de doter la République de contre pouvoir capable de sanctionner les infamies. Il est urgent de remettre à plat notre système. La tâche est grande, immense même, mais de la réussite de cette remise à plat et de la réforme des modes d’accès au pouvoir dépend l’avenir de notre pays. Il y a urgence à renouveler les termes du contrat social unissant le peuple à son territoire, ses institutions, son histoire et à un projet d’avenir commun.

Régis DESMARAIS


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