Dati off !

par Philippe Bilger
vendredi 28 mars 2008

Quelle surprise de découvrir, sur le site du Nouvel Observateur [via le site Bakchich, ndlr], une vidéo riche d’enseignement ! Un dialogue décontracté, spontané, familier, off, sur France 24, entre Rachida Dati, le garde des Sceaux, et la journaliste Roselyne Febvre, avant que la première soit interviewée officiellement par la seconde dans l’émission Politiques.

Je voudrais, d’abord, emprunter le chemin des blogueurs plein de sinuosités et de surprises tristes ou joyeuses.

La mort de Thierry Gilardi, pour moi sportif en chambre, est une épouvantable nouvelle. Sans dénier qu’il devait avoir l’esprit d’équipe, il était si bon commentateur, et si chaleureux, qu’on l’aurait volontiers voulu seul. Par gentillesse, il laissait trop parler les autres. Il va manquer. Le télescopage est étonnant, je l’admets, entre cette tragédie familiale et le bonheur de voir, enfin, le président de la République avec une épouse souriante et aimable, en France et à l’étranger. On finissait par croire, à voir la précédente, que c’était un pensum, une corvée d’être à ses côtés et de représenter son pays. Il y a maintenant une grâce d’Etat. Enfin, le président de la République a décidé qu’un comité de sélection trancherait pour la Villa Médicis, selon le site de L’Express : ce qui semble éloigner heureusement Georges-Marc Benamou de cet objectif. Plus de prime au perdant, en quelque sorte.

Mais revenons à cette vidéo qui nous fait entrer dans des coulisses médiatiques et quasiment politiques puisque Rachida Dati évoque, en termes élogieux, son activité de ministre.

J’ai bien conscience d’énoncer une banalité en regrettant la connivence, la collusion entre les personnalités des médias et celles de l’autre bord, entre ceux qui sont chargés d’informer et ceux qui doivent répondre à leur questionnement. En principe, il devrait y avoir une cloison étanche, sur le plan intellectuel, entre ces deux mondes puisque la légitimité et la fiabilité de l’un et de l’autre dépendent précisément de leur capacité à sauvegarder chacun leur indépendance. Celle du journaliste évidemment, mais également celle du politique qui ne devrait pas aspirer à une complaisance immédiatement rassurante, mais en définitive contre-productive. Dans cette vidéo, clairement deux amies sont en train de papoter de sujets divers qui, peu ou prou, vont sans doute être traités dans l’entretien télévisuel à suivre. Cette complicité qui aurait dû demeurer ignorée, occultée ensuite dans le dialogue diffusé, fait froid à l’esprit quand on songe probablement aux mille liens, affinités, solidarités, clientélismes et lâchetés entravant un journalisme libre et courageux, pesant sur une classe politique trop peu distante. La manière dont cette vidéo a été enregistrée relève à l’évidence du coup fourré, d’un procédé inélégant, mais il n’empêche qu’elle éclaire.

Je devine la réplique qu’on pourrait opposer à cette analyse en soutenant que tous les métiers d’autorité et de pouvoir connaissent ces risques de dépendance et de corruption intellectuelle. Peut-être, mais le danger est plus grand quand deux personnes sont seulement face à face et que rien d’autre qu’elles-mêmes ne peut les retenir sur une pente trouble. Combien de fois aux assises ai-je été amené à affronter des avocats qui par ailleurs étaient d’excellents amis ! Si nous avions été tentés de nous laisser aller en modérant notre pugnacité, nul doute que tous les éléments extérieurs à nous, la présidence, les parties civiles, nous auraient rappelés à l’ordre.

Dans les passages spécifiquement politiques de cet échange détendu, Rachida Dati laisse entendre qu’elle pourrait en effet être nommée au ministère de l’Intérieur même si son départ est paradoxalement freiné par tous ceux qui souhaitent trop ardemment la voir changer d’affectation.

Sur le plan judiciaire, outre un contentement de soi surprenant chez une personne de qualité, elle offre une vision purement quantitative de la justice comme si sa mission ne consistait qu’à faire augmenter le budget, octroyer des primes et calmer les mécontentements de cette manière. Il est évident que c’est l’une des tâches essentielles d’un ministre, mais au regard de l’immensité du chantier de la justice, il en est tant d’autres infiniment plus pressantes et susceptibles d’entraîner un changement qualitatif. Notamment, le plus urgent, c’est l’adoption de la future grande loi pénitentiaire et la nécessaire modification de la composition du Conseil supérieur de la magistrature.

Le garde des Sceaux, et c’est le point qui m’a le plus frappé, invoque le fort soutien politique dont elle dispose et qui est indéniable pour en tirer la conclusion que la magistrature approuve son action et le ministre qu’elle est. Etrangement, elle en donne pour preuve que lors de ses visites dans les juridictions celles-ci ne sont pas bloquées. Cet argument me semble sujet à caution car si la magistrature a évolué, elle n’a tout de même pas la fibre révolutionnaire et demeure à peu près décente et convenable quand elle s’oppose.

Pour ma part, je ne ferais pas le lien, qu’elle affirme, entre les encouragements politiques sans cesse formulés par le président de la République et le consensus favorable de la magistrature. Le soutien politique dont elle bénéficie rend la plupart de mes collègues timides, suscite l’incompréhension de quelques autres et n’est pas loin, aujourd’hui, de ne plus constituer un avantage. Quant à l’adhésion à son action et à sa personne, je lui suggère de tendre l’oreille. Je n’ose penser que la Chancellerie serait à ce point déconnectée du réel du pays pour pouvoir ignorer que le corps judiciaire - et je n’évoque même pas les syndicats pour lesquels la contestation est un réflexe - n’est pas enthousiaste dans ses profondeurs. L’argent n’est pas tout, le respect et la considération sont capitaux.

Rachida Dati, s’il fallait aller dans son sens, jouit d’une chance rare à souligner. C’est qu’elle pourra toujours compter sur une part de la magistrature, sur des promotions d’auditeurs de justice pour rendre insupportables aux citoyens notre corporatisme et notre frilosité habillés en progressisme et donc justifier sa politique. Celle-ci est d’autant plus perçue favorablement qu’une fraction de notre communauté s’acharne sans cesse à nous décrédibiliser. Les manifestations récentes à Bordeaux, soutenues par les syndicats, contre la réforme nécessaire de l’enseignement à l’Ecole nationale de la magistrature en constituent une éclatante et triste illustration.

Si j’avais un voeu à formuler, c’est que Rachida Dati, dans l’officiel, mette la liberté et la spontanéité de la pensée et du langage "off". Le ministre n’y perdrait rien, nous y gagnerions beaucoup.


NDLR : Le site Desourcesure vient de publier une nouvelle vidéo avec une révélation "fracassante" de Mme Dati au sujet du ministre Borloo :

Crédit photo de l’article : Patrick Roncen pour TF1


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