Drôle de fascisme méthodologique ? L’Etat au service d’une France oligarchique et corporatiste

par Bernard Dugué
vendredi 21 juin 2013

Liminaire sur la pensée politique. Chaque époque de la civilisation délivre une pensée politique déterminante, écrite par quelques penseurs tout aussi déterminants. Aristote et Platon pour l’époque classique revisitée par la scolastique médiévale. Puis penseurs modernes avec des étapes successives, Machiavel, Hobbes, Rousseau, Hegel. L’Etat moderne est au centre de la pensée politique. Puis les maîtres du soupçon qu’on peut aussi désigner comme des génies égarés. Marx et Nietzsche. Le 20ème s’est trouvé face à un entrelacs de doctrines politiques parfois saisissantes mais bien impuissantes face au cours de l’Histoire et au développement des industries. Avec quelques penseurs à sauver, Ellul, Strauss et pourquoi pas Brzezinski et Lasch. A partir des années 1970, les maîtres du passé et les génies égarés ont fait place aux intellectuels pleurnicheurs, parfois amuseurs et aux bonimenteurs médiatiques. Un élève demande à son maître comment parvenir à l’état de zénitude. Le maître lui répond : tu vois cette pile d’assiettes dans l’évier, commence par faire la vaisselle. Un citoyen demande comment comprendre la vérité politique. Je lui réponds : tu vois cette pile de bouquins sur les étagères, BHL, Onfray, Attali, Bourdieu, Lordon, Todd, Rosanvallon, Jorion, Chouard, Stiegler, Lenoir, Ariès… eh bien commence par descendre tout ça à la cave !

A l’âge technumérique, il faut repenser la politique. Non sans prendre note des philosophies passées mais surtout en prenant acte du monde qui se trouve en face et va vers un inexorable cours technologique. Il faut être pragmatique (au sens de Peirce) pour comprendre le monde et savoir le réguler ou l’utiliser. Il faut être pragmatique transcendantal pour comprendre le monde et faire qu’il change.


L’actualité récente a offert aux Français l’occasion de redécouvrir qu’il existe des groupuscules anti-fascistes dont malheureusement, un des membres décéda lors qu’une bagarre violente. En face, des méchants, le crâne rasé et d’infâmes tatouages. Voilà, c’est évident, le fascisme est dans la république. Le fascisme, ce sont eux, les skinheads d’extrême-droite et bien sûr l’opinion publique gobe ce que racontent les médias de masse qui en fait sont les médias d’Etat. Vous verrez pourquoi. Mais avant, il est nécessaire de recadrer les événements et de qualifier les réalités. Ces groupuscules ne sont pas constitués d’éminences grises au service d’un concept de société fasciste. Ils sont en vérité, à droite comme à gauche, issu du croisement entre l’idéologie et l’hooliganisme. La mort de ce jeune élève de Science Po est tout aussi choquante que celle d’un jeune lors d’un affrontement entre gangs de cité, ou entre supporters de foot. Le fascisme comme régime politique caractérise non pas quelques agités de la société mais un système dans son ensemble qui rassemble un gouvernement, une population sur un territoire et l’ingrédient essentiel, un Etat. Sans oublier un autre élément sans lequel la mayonnaise fasciste ne prend pas. Il faut des médias complices, qu’on peut désigner comme médias de masse ou encore médias d’Etat. On n’accusera pas les médias d’être fascistes par essence. Ils ne sont qu’un moyen, qui peut se mettre au service de causes et intérêts divers.

La meilleure définition du fascisme tient en une formule énoncée par Mussolini : « Tout par l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État ! ». On trouvera une définition complémentaire selon laquelle le fascisme est le mouvement exalté, le mouvement d’un pays qui tente de retrouver une puissance perdue, un empire perdu, un honneur perdu. J’ajoute pour ma part que sans une adhésion massive de la population, le fascisme ne peut advenir. Dernière précision. Le fascisme n’a rien de commun avec les tyrannies de l’Antiquité, ni même avec les régimes autoritaires ou absolutistes de la première modernité, comme par exemple l’Ancien Régime et ses monarques prénommés Louis. Le fascisme est arrivé dans un contexte historique précis, avec l’Etat comme dispositif central et un autre facteur dont le rôle est souvent occulté. Ce facteur, c’est la technique et plus précisément les techniques qui relient, ordonnent, contrôlent les hommes et les choses sur un territoire, assurant ainsi la continuité d’un milieu façonné par les industries contemporaines. De ce fait, l’Etat, sorte de méga instrument social et politique, est devenu bien plus efficace et performant pour réaliser des tâches et des finalités que les régimes en place ont déterminées. L’Etat peut être au service de la démocratie, de la république ou bien du fascisme, du nazisme, du totalitarisme.

Revenons sur cette formule : « retrouver une puissance perdue, un empire perdu, un honneur perdu ». Puis essayons d’interpréter (en risquant d’être tendancieux) l’intervention de la France en Libye. La France, qui fut le pays le puissant d’Europe sous l’Ancien Régime, avec ses lettrés rayonnant jusqu’en Russie, puis son empire colonial, sa victoire en 1918… mais après, ça s’est gâté, 1939 puis la décolonisation et une restauration de la grandeur française sous le général de Gaulle. En 2008, la crise financière a semé le doute. La France s’est vue à travers le prisme du déclin industriel en se mirant dans la réussite économique allemande. C’en était trop, il fallait reprendre la main sur la puissance et l’honneur. Rien de tel qu’une belle intervention « humanitaire » en Libye, avec les Rafale, de quoi snober les Allemands. Ce n’est qu’une interprétation. A prendre ou à laisser. Un esprit facétieux nous rappellera que la Libye avait déjà été « embêtée » par un pays européen, l’Italie des années 1920. Le méchant dira alors que Sarkozy a plus de Mussolini que de Clemenceau et Jaurès.


Osons une sobre définition. L’Etat comme continuité politique, juridique, sociale et technique sur un territoire occupé par une population. L’Etat est un dispositif complexe capable d’ordonner et d’organiser le fonctionnement d’une société sur un territoire. Cela établi, une question se pose, sans doute la seule qui vaille pour chacun d’entre nous : qui décide de l’organisation d’une société et surtout en vue de quelles fins ? Mais pour configurer le questionnement, on ne peut passer outre la question de la technique qui, en tant que dispositif fonctionnant avec des interfaces, va influer considérablement sur le volet de la « continuité » et conférer à l’Etat des moyens démultipliés. Certes, des moyens mais pour qui ?

Le démocrate convaincu qu’il vit en démocratie saura répondre que les gouvernants élus par le peuple décident d’organiser la société pour que chaque citoyen y trouve son compte, s’épanouisse, en sécurité, avec des libertés et le droit de propriété sur ses biens. Dans l’idéal, le principe républicain devrait guider l’action gouvernementale avec en ligne de mire les valeurs et les finalités du bien (de l’intérêt) public à respecter et suivre (encore faut-il savoir ce qu’est l’intérêt public). Il faut néanmoins cesser de penser dans l’idéal et observer attentivement les faits sociaux et politiques. L’Etat n’est pas seulement un instrument (central et périphérique) permettant organiser la société. Il est une structure plastique, soumise aux transformations, avec deux pressions transformantes, celle de la société et celle des gouvernants oeuvrant de concert avec les technocrates régissant l’Etat. C’est justement cette pression de la société qui va infléchir les contours des mesures décidées par l’Etat. Et c’est en partant de ce fait que l’on va comprendre comment l’Etat dérive en servant quelques intérêts spéciaux, comme ceux des cadres dirigeants, des parvenus célèbres et des corporatismes.

Considérons l’Etat comme une sorte de cerveau central de la société, doté de courroies de transmission, d’antennes, de dispositifs perceptifs habilités à recevoir des demandes individuées, de la part d’une corporation, ou de représentants syndicaux et même d’un individu quand celui-ci a pour patronyme Tapie. Ces dispositifs sont connus lorsqu’ils sont publics. Ce sont principalement les Cabinets ministériels. Ensuite, il y a les réseaux pas si secrets mais oeuvrant à l’écart des institutions ; réseaux maçonniques, communautaires, cercles privés, dîners en ville, réceptions en villégiatures. L’Etat est sous pression. Mais dans une « démocratie réelle », la seule pression devrait être celle du peuple, et comme c’est irréalisable, alors le peuple exerce sa pression par l’intermédiaire de représentants qu’il élit, Parlementaires, élus locaux et aussi, spécificité française s’il en est, le président de la république, chef de l’exécutif selon les dispositions écrites de la constitution de 1958. C’est cette spécificité qui conduit un candidat au trône suprême à faire des promesses, ce qui n’est qu’un petit détail.

Si on observe bien, on constate que fonctionnement de l’Etat se révèle comme étant bien trop souvent au service d’oligarchies et de corporatismes. Alors qu’il use d’une sorte de « fascisme méthodologique ». Traduction simplifiée, emprise sur les citoyens mis à disposition d’intérêts particuliers. Le fait est que les ministres travaillent avec les cabinets qui reçoivent les doléances des intérêts particuliers, industriels, managers, syndicats. D’où les lois qui sont proposées au Parlement qui sert de chambre d’enregistrement le plus souvent, avec quelques correctifs. Soyons quand même honnête. Le gouvernement, s’il se réclame d’un pacte républicain, sert aussi des causes justes, à travers des mesures dites sociales mais avec de moins en moins de moyens. Pour l’instant, les partis de gouvernement n’ont pas encore rompu avec quelques exigences morales mais le pacte républicain est perçu comme déchiré par beaucoup de citoyens. Le moraliste se demande si les mesures sociales ont une intention éthique et humaniste ou bien ne sont dictées que par un intérêt particulier, celui de se faire réélire ou alors d’éviter le déchirement social ? Le RMI n’est-il pas une voiture balai récupérant les recalés pour qu’ils ne traînent pas trop dans les rues ?

On découvre ainsi ce que la plupart connaissaient sans y porter une attention spéciale. Le fascisme méthodologique ou la mise à disposition de l’Etat au service d’intérêts particuliers tout en asservissant le citoyen devenu pour une part une machine humaine instrumentalisée. Par exemple avec le système de santé faisant des citoyens des patients potentiels pris en charge par les intérêts médicaux, pharmaceutiques, hospitaliers. D’ailleurs, une affaire récente porte sur une fondation qui aurait siphonné un hôpital de quelques dizaines de millions d’euros. Quelques pressions sont exercées pour que les rapports d’inspection ne soient pas divulgués. Un article du journal très frondeur Le Figaro nous informe qu’au sein du conseil d’administration bien fourni de cette fondation siègent nombre de personnes ayant des accointances avec les hauts services de l’Etat. Pareil pour l’affaire Tapie qui aurait été impossible sans ces relais dans les rouages étatiques, sans compter le reste, ce qu’on a lu dans les journaux et ce que l’on ne sait pas.

Autre dispositif, la niche fiscale Scellier puis Duflot (qui en fait remonte à 20 ans, étant baptisé d’autres noms de ministres). Aucun candidat à la présidence n’a jamais proposé dans son programme ce dispositif permettant à des ménages aisés de se voir payer une bonne partie d’un investissement locatif sous forme de réduction d’impôt. Pourtant, chaque gouvernement depuis 20 ans fonctionne avec cette loi qui arrange les promoteurs, les élus locaux et les propriétaires de terrain d’un côté et les ménages aisés d’un autre. C’est cela l’Etat au service de l’oligarchisme. Beaucoup y tirent quelques avantages, régimes spéciaux de retraites, cadres fonctionnaires, gestionnaires de diverses structures vivant sur des fonds publics… et après, on s’aperçoit que le pacte républicain est rompu. On comprend pourquoi mais n’attendons rien des politiques. Que ce soient les Fronts de gauche et de droite, le PS, l’UMP et le Centre, aucun n’a jamais dénoncé la loi Scellier !


Il se peut que l’on enfonce des portes ouvertes mais je suis persuadé qu’il faut creuser cette idée du fascisme méthodologique qui se présente à nous dans ce contexte de développement surdimensionné de la technique et donc de l’Etat qui va avec. Plus il y a de technique, plus l’Etat peut accroître son emprise sur des citoyens qui, avec le jeu de la technique, sont eux aussi demandeurs d’Etat. Cette notion de fascisme méthodologique me met mal à l’aise. Elle est expérimentale en philosophie. Je n’en ai pas d’autres disponibles, à part la notion d’étatisme. Je précise en complétant mon choix. Le fascisme méthodologique n’a rien de commun avec Mussolini. Il est méthodologique, ce qui signifie qu’il utilise des moyens similaires pour des fins autres. Moyens tels que la technique, la police, l’Etat et les médias. Moyens qui sont utilisés diversement selon la place que l’on occupe dans le dispositif.

Il reste le rôle des médias. A éplucher d’un œil scrupuleux et attentif dans une prochaine analyse. Car les médias de masse servent l’Etat et oeuvrent dans le sens du « fascisme méthodologique ». Cela étant, on ne fera aucune confusion avec le fascisme idéologique et ses mesures autoritaires et policières. Le fascisme méthodologique est plus subtil, il joue sur l’ignorance et l’indifférence des citoyens en perte de sens moral ou dans un autre sens, avec la complicité d’autres citoyens qui y tirent avantages. Cette société pas « vraiment démocratique » s’accommode très bien de la liberté d’expression car à l’époque du divertissement technumérique, c’est le cause toujours du m’intéresse auquel s’adresse le libre orateur. Il faut admettre comme plausible l’hypothèse qu’on ne sortira pas du fascisme méthodologique puisque c’est le système le plus abouti qu’a connu l’humanité et qui est parfaitement consolidé, avec des fluctuations sociales et des régulations. Plausible ne voulant pas dire définitif !

Cette entame de réflexion politique peut éventuellement se prolonger en un livre, avec les autres analyses sur le monde technumérique. A bon entendeur !


Lire l'article complet, et les commentaires