Edgar Morin nous explique indirectement le système politique

par Singe conscient
jeudi 23 janvier 2014

Edgar Morin est un philosophe. Ça se voit de toute façon sur la photo ; un homme qui se tient le menton est forcément un homme dont la matière grise fait des vagues et avec ses yeux plissés rieurs, Edgar Morin, aussi sociologue, semble voir ce que nous ne pouvons voir sur la société

Dans un article, daté de 2012, l'intellectuel qui sourit s'interroge sur le mot « crise » et sa pensée se déroule avec la lenteur d'une machine puissante mais bien huilée. Pour peu que le lecteur ne soit pas prêt, il se fera broyer comme un simple escargot sous les pneus d'un camion, car Edgar le malin n'écrit pas pour être clair, il fait marcher ses poignets pour mettre des baffes à une notion vidée de son sens, la crise, afin d'en faire un concept vivant sur le vivant. Ainsi, conceptuellement, l'article intitulé « Vers une crisologie » peut causer quelques hémorragies cérébrales. Tout en luttant pour la survie de mon cerveau, j'ai tout de même réussi à noter des éléments particulièrement intéressants à discuter dans le ici et maintenant transformé par le numérique.

 

Définir la société comme système pour étudier une crise

Afin pouvoir parler de crise dans notre société il faut d'abord définir cette dernière comme étant un système. La société a des règles et des normes et est composée d'une multitude d'éléments entrant en interactions les uns avec les autres. Bien entendu, quand il s'agit du social, il faut faire très attention en donnant une définition aux apparences mécaniques, parce que la bête qu'est le social ne se laisse pas facilement apprivoisée, surtout lorsqu'il s'agit de donner une application empirique aux projections théoriques. Ainsi, étant scientifique et pas oracle, Morin prend le soin de disséquer avec précision ce qu'il entend par système et ses composantes, non sans évoquer régulièrement la complexité d'un tel système (note 1).

Tout système fonctionne de manière organisée et, paradoxalement, cette organisation génère de la désorganisation. Par exemple, le système qu'est le football a ses propres règles, ne pas les respecter c'est désorganiser le pauvre millionnaire mais c'est bien parce que ces règles existent que l'un peut les outrepasser et introduire les germes du désordre. Ed va plus loin ; dans un système la complémentarité entre les éléments qui le compose est actuelle (elle se manifeste dans notre monde physique) mais, dans le même temps, l'antagonisme est virtuelle (il est présent mais n'a pas d'enveloppe visible). Autrement dit, tout système porte en son sein organisation et désorganisation, complémentarité et antagonisme, tel que tout système enfante et entretien ce qui le maintient en vie tout comme ce qui pourrait la lui ôter.

Vous comprenez maintenant le projet intellectuel de Momo. Parler de crise, c'est bien beau mais encore faudrait-il savoir sur quoi notre langue s'agite. De plus, la crise n'est pas une entité qui surgit de nulle part, à la façon d'un Van Rompuy non-élu qui semble avoir été catapulté. Il faut rattacher la crise à ce qu'elle met en difficulté. Dans le cas de notre fameuse crise boule à facette (éco-financiaro-socio-politico-etainsidesuito), c'est la société qu'il est nécessaire de relier à cette notion. À cet effet, il faut comprendre comment la société accueille de la crise et pour quelles raisons.

Pour résumer (pour ceux qui ont le processus cognitif flemmard), la société est un système dont l'organisation apparente entraîne une désorganisation potentielle.

 

Lutte contre les éléments nouveaux et dangereux

Certains éléments, peut être pas si nouveaux que ça puisqu'ils sont virtuels, présentent en tout cas un changement dans le comportement des braves citoyens. Le mouvement des bonnets rouges, par exemple, a été entraîne par le système. Ici, on voit très clairement pourquoi ; suite à une loi votée par l'instance même de production d'organisation, c'est-à-dire l'appareil étatique, des citoyens (et des entreprises ?) ont gracieusement contribué à redresser les comptes d'Armor Lux grâce à leur choix d'uniforme, que ne renierait pas le commandant Cousteau. En écrivant une loi, censée organiser, le gouvernement a crée sans aucun doute des hors-la-loi, des objections, des contestations, des jets de dahlias, du gaspillage d'eau, de la transpiration sur musique folklorique et des Bretons en colère.

Pour lutter contre ce mouvement désorganisant, et donc dangereux pour la stabilité du système, (certainement aussi pour éviter que son approvisionnement en quatre-quarts ne cesse), le gouvernement a plusieurs solutions. Il peut intégrer les bonnets rouges dans ses mécanismes. Il s'agit de l'intervention des syndicats pour recadrer ce mouvement qui montre les crocs et les limer afin d'être tranquille. Ensuite, le gouvernement a la possibilité de s'auto-défendre. N'imaginez pas que Franfran et Manu sont allés distribuer des mandales aux manifestants, les CRS le font bien mieux. Enfin, il lui est possible de multiplier les efforts pour conforter son autorité, le bien-fondé de sa décision, décrédibiliser son adversaire etc. En fait il est question ici d'accentuer sur les points qui font tenir le système. En ce qui concerne les porteurs de vêtements Armor Lux, on verrait le confort de l'autorité par un ministre qui nous joue le morceau célèbre de «  nul n'est censé ignorer la loi, surtout quand elle date de 2009 » et la décrédibilisation par les médias décrivant les bonnets rouges comme des révolutionnaires affamés de sang à coups de « euh les gars le bonnet il est pas bleu à la base ? ».

Pour résumer (toujours pour les mêmes), il existe trois solutions pour lutter contre le danger de mise en difficulté du système ; intégration des éléments dangereux, auto-défense face à ceux-ci et multiplication de ce qui fait que le système fonctionne.

 

Un jeu intelligent pour garder la maîtrise

Le philo-sociologue fait une remarque particulièrement pertinente par rapport aux outils requis pour tenir le volant de la machine étatique. Il note que les États totalitaires face à ceux qui désorganisent préfère la solution bruyante de la destruction. Pour demeurer au pouvoir, les pays sud-américains se sont montrés, grâce à l'aide de la CIA diront les mauvaises langues, tout à fait aptes à la torture, le meurtre et l'installation d'une peur constants de la population.

Notre système « démocratique » (je ne peux qu'insister sur l'absolue nécessité des guillemets) joue avec infiniment plus de finesse pour rester en vie. Les fils qu'il actionne dans des objectifs de maîtrise sont plutôt discrets, même si les médias commencent clairement à montrer leurs limites dans ce sens. Le rôle des syndicats, des hommes politiques et autres personnages faussement anti-système mais nourris par lui, la domestication d'associations et de mouvements sociaux (note 2) passés sous la main du gouvernement qui donne une petite tape amicale sur la tête, les débats (de préférence télévisés) sur des sujets dit sensibles mais où le consensus est déjà tout trouvé avant que le premier mot ne soit même pensé (note 3), les discours tout en pâté de pathos qui enflamment les auditeurs sans pour autant pouvoir résister une seconde à la logique du logos. Et ainsi de suito.

Le gouvernement français agit comme un système avec ses règles et ses normes. Il tient une organisation précise qui produit une désorganisation et là où il y a complémentarité avec les éléments qui composent ce système, il y a aussi antagonisme. Quelque part, et je me risque à une métaphore de maçon, en posant un cadre dans la société comme on construit une maison dans la nature, on fournit des limites, certes indispensable pour la vie en commun, et celles-ci sont les mères d'opposition situées justement hors de ces limites, tout comme tout ce qui est situé en dehors de la maison lui est extérieure.


 

Nous pourrons constater que ces limites se font tout de même de plus de plus infranchissables et les moyens qu'utilisent notre système pour se maintenir sont aussi de plus en plus autoritaires. Une question pointe le bout de sa courbe ; que nous réserve l'avenir ?


 

Note 1 : Ce n'est pas pour rien que Morin s'est aussi interrogé sur la notion de complexité dans son ouvrage « La pensée complexe ».

Note 2 : Voir un article de Catherine Neveu pour les intéressés ; « Démocratie participative et mouvements sociaux : entre domestication et ensauvagement ».

Note 3 : L'émission sur Dieudonné chez Taddei ; peut-on faire pire en matière de simulation de débat ?

 


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