Éloge politique de l’esprit olympique (1/2)

par Éric Guéguen
mardi 13 août 2013

Cet article en deux parties constitue un chapitre d'un ouvrage de philosophie politique en préparation intitulé Le Miroir des Peuples. Avant de contacter quelques éditeurs, j'en expose ici un extrait afin de recuillir les critiques les plus constructives (ou destructives) possibles. Certains passages pourront parâitre abscons au lecteur n'ayant pas eu accès à l'ensemble des chapitres précédents ; je me tiens à la disposition de chacun si la nécessité d'une précision se fait sentir. Voici donc la première partie du chapitre intitulé Éloge politique de l'esprit olympique.

Enquête préliminaire

Les deux précédents chapitres nous ont permis de dégager d’un nœud de contradictions quelques évidences. Il s’agissait avant tout, pour reprendre et taquiner la thématique rawlsienne, de dévoiler certaines contrariétés que notre siècle a quelque peu tendance à ignorer par commodité idéologique. Et tout d’abord que l’homme en société ne peut pas se déprendre du jugement de valeur. Mener sa vie raisonnablement c’est émettre des choix, discriminer, laisser de côté ce qui nous paraît mauvais, poursuivre ce qui nous paraît bon, même lorsque le bon et le mauvais caractérisent les agissements, les comportements, les traits de caractère de nos semblables. Le jugement de valeur nous est inhérent en tant qu’être éthique et politique ; il ne devient rebutant et dangereux que lorsqu’il ne s’accompagne pas d’un incessant regard introspectif, c’est-à-dire quand l’agent dont émane la critique se l’épargne toujours à lui-même. Par ailleurs, exercer correctement sa phronesis, c’est admettre que se puisse concevoir une critique objective, et non plus seulement devoir s’en remettre à l’avis des majorités et à la paix des ménages. En n’acceptant plus que le relativisme libéral, on peut certes déplorer la perte de repères communs, d’idées nobles, de conduites désintéressées, sans jamais cependant pouvoir être pris au sérieux. Le réflexe marchand se nourrit de tels paradoxes, il ne s’en cache pas et, par conséquent, ce n’est pas tant lui qu’il faut incriminer qu’un manque crucial de bon sens, voire de courage de notre part. Mais bien sûr, cela ne va pas sans consentir à regarder la réalité en face, que voici. L’homme est déterminé, individuellement et collectivement. Condamné à la communauté, fût-elle minimale, il est ainsi rendu animal politique. L’état de nature est donc déjà état social et fait droit à la pluralité des êtres. Or, dans les plis de cette pluralité doit s’entendre la disparité des individus, donc des capacités, en puissance ou effectives. Malgré tout, les impasses du formalisme ne doivent pas nous cacher qu’il faut, de toute nécessité, réconcilier l’un et le multiple d’une part, d’autre part tirer le meilleur parti du moindre déterminisme.

Une fois encore, commençons par recenser notre quotidien : nos sociétés sont individualistes, ce qui les astreint au consensus social, relativiste, qui se manifeste dans la seule autorité des majorités : atomisation non pondérée en premier lieu, empire du nombre subséquemment. Si le nombre est gage de succès, l’objet de son attention, lui, s’apparente au tout-venant. Nulle qualité particulière, nulle vertu spécifique ne sont promues sous l’empire du nombre autrement que de manière incidente. D’où une série d’interrogations permises : peut-on s’assurer d’une heureuse rencontre, sur quelque objet que ce soit, entre le nombre et le talent, sachant qu’il s’agirait pour le nombre de plébisciter la distinction, soit ce qui, par essence, échapperait à sa propre institution, l’excéderait, ne serait pas à sa portée immédiate ? Et derrière l’idée de talent, pour converger vers l’obtention de celui-ci, peut-on compter sur la promotion par le nombre de l’effort désintéressé de l’individu véritable, anticonformiste ? Enfin, cet effort peut-il être envisagé comme potentiellement contagieux, peut-on en escompter des effets salutaires, aussi bien vis-à-vis de comportements individuels que de toute vie en société ? On esquiverait ainsi l’empire du nombre le plus trivial, fin à soi-même, pour en voir émerger un appétit démocratique de grandeur, trop longtemps tenu pour illusoire ou suspect.

À supposer qu’une affinité entre le nombre et la compétence soit objectivement viable, il est en tout cas exclu d’envisager une telle rencontre dans l’activité politique contemporaine. Nous avons vu en quoi la démocratie cardinale empruntait des sentiers marchands (Livre II, chapitres 5 et 6) et nous reviendrons plus loin sur la lente agonie du régime représentatif. Quand le peuple est invité à élire ses représentants, il espère certes déceler les plus aptes, mais à aucun moment il ne s’identifie à eux. Une distance est maintenue à deux niveaux corrélatifs. La représentation la plus aboutie a été fondée d’une part dans la défiance du pouvoir (suffrage universel), d’autre part dans l’éventualité d’un désintérêt massif pour la chose publique (professionnalisation). On ne peut miser davantage sur la sanction commerciale. L’activité économique, en effet, promet à ce qui fait nombre une aura incroyable, sans toutefois s’enquérir le moins du monde à son sujet de soin, de qualité, de mérite : le best-seller, le hit-parade ou le box-office n’en sont absolument pas gages. Ils témoignent plus souvent d’un engouement passager, d’un effet de mode, d’une publicité efficace que d’une réelle et objective rétribution de l’excellence. Ainsi y a-t-il des œuvres littéraires ou prétendument philosophiques qui se vendent aussi bien qu’un hamburger, qui se consomment aussi vite qu’un hamburger, et qui, comme un hamburger, flattent le goût et détériorent à forte dose les facultés d’un organisme. Comme il y a du fast food, il y a du fast thought. Que reste-t-il alors ? Sur quel phénomène pourrions-nous nous appuyer afin d’éprouver l’attrait du nombre pour une certaine forme d’excellence, reconnue objectivement ? Ce pourrait-il qu’il y ait un champ d’activité qui fasse nombre du fait même d’une quête d’excellence ? Ce pourrait-il qu’une telle activité puisse favoriser en outre la cohésion sociale ? C’est beaucoup demander.

En fait, il nous faut sortir des pensées battues et des grands principes philosophiques pour nous pencher sur un phénomène social allant croissant. L’essor de l’activité sportive au cours du XXe siècle, à de nombreux égards, a peut-être beaucoup à nous apprendre. Au-delà des conflits de chapelles ayant présidé à son éclosion dans la France de la Troisième République, il semble véritablement se dégager de l’engouement grandissant pour le sport certaines vertus non négligeables, vis-à-vis desquelles nous aurions tort d’être fines bouches. Non que le sport soit exempt de vices en puissance, mais lorsque ceux-ci se manifestent, le nombre s’exerce comme jamais au jugement de valeur. Le public ne tolère pas d’être trompé et n’accepte, dans son panthéon sportif, que des êtres que distinguent à la fois une parfaite maîtrise de leur discipline et une probité sans faille. Précisément ce dont nous aurions besoin en politique, en économie, et dans tous les domaines où se font sentir des dépendances interindividuelles. Par curiosité, nous allons tenter d’établir un parallèle implicite en disséquant les vertus sportives en trois temps : accomplissement de soi, communion des affects, juste rétribution.

 

L’accomplissement de soi

Le sport est une activité physique. Il fait donc intervenir le corps, dont l’entretien importait aux Grecs autant que celui de l’âme. La gymnastique s’exerçait dans la palestre et son enseignement relevait de la paideia (éducation) au même titre que la grammaire et la rhétorique, que la musique ou les mathématiques. À Athènes, l’enfant devenu éphèbe était accueilli dans le gymnase, édifice public pourvu de tous les équipements propres à l’entraînement et à l’entretien corporels. Les exercices gymniques ou athlétiques n’avaient pas pour seule fonction de préparer le citoyen à la défense de la cité, ils répondaient chez lui à un besoin d’hygiène psychique (psukhè, l’âme) et somatique (sôma, le corps), besoin perpétué par un environnement culturel résolument esthétisant. À tel point que même l’éthique sera impactée : si l’esthétique s’emploie à définir le beau qui se voit et s’expose, l’éthique promeut quant à elle le beau qui ne se voit pas et ne s’expose pas. Le culte de la belle âme fera peut-être rire ; le Grec, lui, n’en riait pas. Platon fera du beau le sujet de nombreux dialogues, lui qui, à en croire Diogène Laërce, avait installé son Académie aux abords du gymnase éponyme. Le deuxième grand gymnase d’Athènes verra d’ailleurs s’établir le Lycée, l’école philosophique fondée par Aristote, et le troisième l’école cynique d’Antisthène. Peut-être n’était-ce là qu’une simple coïncidence, peut-être ne voulaient-ils tous que bénéficier d’un cadre approprié. Peut-être aussi y avait-il affinité dans la constante recherche de l’excellence (ou vertu, areté).

Le Grèce n’a pas été le premier foyer d’épreuves sportives. L’Égypte, au moins, l’a précédée. Mais la dimension spirituelle du phénomène semble inédite chez les Grecs. Entendons par là que c’est dans la perspective d’une nature à accomplir que s’inscrit pour eux l’activité corporelle, au même titre que l’activité cérébrale. La nature ayant pourvu chacun de facultés éparses, l’individu est invité à se saisir de son potentiel et à le faire advenir, à passer de la puissance à l’acte. Il y a, dans le sentiment d’une nature réalisée, un critère esthétique qui n’est pas sans rapport avec le plaisir de l’action menée à son comble, avec la satisfaction d’avoir mis en regard deux pièces parfaitement entées, l’une décelée, l’autre façonnée, l’une naturelle, l’autre volontaire. Ainsi en va-t-il de l’esprit grec ramené à sa plus typique expression, celle qui commande «  connais-toi toi-même ». Se connaître soi-même – ce qui est déjà pas mal –, ce pourrait bien être se rendre humble, découvrir sa vraie nature et la mener à bon port. Ceci implique de se maintenir entre deux écueils, subir sa vie d’un côté (déterminisme intégral), rejeter toute hétéronomie de l’autre (arbitraire de la volonté). L’homme doit apprendre à ensemencer son terreau naturel ; la liberté n’a de sens que dans la compréhension de cette règle, pas dans sa révocation.

L’athlète antique, néanmoins, n’était pas totalement sourd aux sirènes d’une gloire à tout prix et une certaine forme de stimulation alimentaire avait sûrement cours, mais le principe de dopage ne se révèlera qu’une fois comblés les espoirs placés dans la science moderne. Dans le projet d’une nature, non plus à accomplir, mais à dépasser, le dopage prend alors tout son sens. Qu’il provoque ou non l’indignation, le dopage traduit la volonté de s’affranchir des entraves de la nature, de ses limites, de dépasser celles-ci, de se trouver en quelque sorte une surnature (au sens organique). Pour des besoins d’efficience, le naturel est congédié. Est gagné en performance ce qui est perdu en pureté. Sans entrer dans des détails d’ordre biologique, il est évident que la vie même est de ce fait mise en danger ; le métabolisme est soumis à rude épreuve et l’homéostasie n’est plus assurée. Ce qui constitue un déséquilibre sur un plan physiologique trouve un écho défavorable dans le champ de la morale. Hormis la tricherie qui en ressort à l’encontre d’éventuels concurrents, le dopage se voit condamné comme étant le fait de celui ou de celle désirant tirer partie de ce qui ne lui appartient pas en propre, le vice d’une grenouille récusant sa nature en se voulant bœuf. Lorsque le tricheur est démasqué, aussi haut qu’il soit monté dans l’estime populaire par quelque exploit, le voilà immanquablement et à jamais refoulé dans les ténèbres d’un anonymat forcé. L’opprobre, ensuite, est en raison des honneurs usurpés. La liste s’allonge sans cesse de ces sportifs tombés de haut sans le moindre avocat, personne ne se risquant alors à atténuer l’outrage de la vanité.

C’est donc en tant qu’être pur, apte à l’effort circonscrit dans une nature à réaliser que l’athlète fait naître le respect, l’estime du nombre. Mais bien entendu, la notion même d’effort implique de sa part toute une série d’entreprises, d’actions, de mises en branle de sa volonté, tel un sculpteur devant la matière à ouvrer. De sorte que l’on peut s’interroger sur la part véritablement prise par l’inné dans l’accomplissement de soi et l’exécution d’un exploit. Quand un joueur de football comme Zinedine Zidane suscite par millions des vocations, nous sommes amenés, selon l’appel du nombre, à nous pencher sur son cas. Or, un œil attentif, spectateur d’un match auquel participe Zidane, ne peut que se rendre à l’évidence de son coup d’œil singulier sur le terrain, de sa manière propre de se mouvoir comme de sa capacité à conserver le ballon malgré deux ou trois adversaires autour de lui. Quid de l’origine de tels talents ? Sont-ce entièrement des cadeaux de la nature ? Si tel était le cas, quel mérite reviendrait à Zidane de briller sur un terrain de football ? Ne devrait-on pas plutôt honorer ses parents d’avoir engendré un tel prodige ? Ou bien, poussant plus avant la même logique, ne serait-on pas seulement redevable au hasard de la distribution naturelle ? Qui soutiendrait une telle chose ? Inversement, peut-on imaginer que Zidane puisse ne devoir ses aptitudes qu’à son entraînement assidu, qu’à l’aide de son entourage, qu’à la qualité et au soin apportés à son équipement ? Cette fois, cela reviendrait à admettre que n’importe quel individu, dans les mêmes conditions d’entraînement dès le plus jeune âge, de prévenance à son égard et de sponsoring serait capable de performances identiques. Est-ce plus crédible ? Dans le premier cas, Zinedine Zidane serait extraordinaire (au sens propre de phénomène) sans cependant être méritant, dans le second il serait méritant sans être extraordinaire. Or, l’on s’accorde à voir en lui, et un sportif extraordinaire, et un champion méritant.

Lorsque les 50 000 spectateurs d’un stade à être acquis à Zidane se lèvent d’un même élan dans l’ivresse d’un but de sa part survenu après une abondance de dribbles, au-delà du score obtenu, ces spectateurs ne célèbrent ni ses années d’entraînement, ni l’argent de son sponsor, ni même l’heureux amour de ses parents. Ce qu’ils célèbrent implicitement, c’est l’enture parfaite, l’exacte coïncidence entre des prédispositions à exercer le football et les efforts accomplis pour en tirer le meilleur parti, soit l’actualisation la plus achevée dans ce domaine. Il y a là une dimension esthétique, la joie d’avoir été témoin de l’un de ces moments où l’homme se fait artiste de lui-même, où il s’établit dans l’univers et semble ainsi remplir une lacune par l’épiphanie de sa condition. Un tel accomplissement de soi est à ce point authentique qu’il se fait sans que ne vienne interférer une quelconque réclamation comparative : Zinedine Zidane a bien peu d’égaux dans sa partie et, curieusement, au mieux on s’en moque, au pire on s’en félicite.


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