François Léotard, l’enfant terrible aux rendez-vous manqués

par Sylvain Rakotoarison
mercredi 26 avril 2023

« Dans le monde sauvage des animaux politiques, il ne faut pas être sur le passage d'un prédateur. Je le sais, j'ai traversé imprudemment la savane. Chirac était un carnassier débonnaire. Avec lui, on était mort mais c'était sans rancune. Chacune de ses victimes, antilope déchiquetée et consentante, devenait digne d'une amitié nouvelle définitivement inoffensive. » (François Léotard, le 5 mars 2008 dans "Ça va mal finir", éd. Grasset).

J'ai été très ému en apprenant la mort de François Léotard ce mardi 25 avril 2023 à l'âge de 81 ans qu'il venait d'atteindre il y a tout juste un mois. Chose curieuse, cette nouvelle a été rendue publique par le Président de la République lui-même, Emmanuel Macron ayant publié sur Twitter un court hommage. La dernière prise de position politique de François Léotard a été son soutien au candidat Président à sa réélection : « Je crois qu’il y a chez Macron une extraordinaire bonne volonté. (…) L’énergie et l’intelligence du Président Macron sont incontestables. Il a assumé avec dignité ses responsabilités à la fois nationales et européennes. » (5 mars 2022). Auparavant, il avait soutenu Nicolas Sarkozy en 2007 mais avait été très déçu du quinquennat de celui-ci.

François Léotard, c'était l'homme mais c'était aussi la génération, une génération sacrifiée par la forte longévité des Jacques Chirac, Valéry Giscard d'Estaing, Édouard Balladur et, à gauche, François Mitterrand, Pierre Mauroy, Lionel Jospin, Michel Rocard. En effet, les quadragénaires dynamiques et pleins d'espoir des années 1980, ceux de l'opposition en pleine victoire de la gauche archaïque, qui avaient talent, ambition, opportunité à devenir les premiers, n'ont été finalement qu'une génération sacrifiée.

La liste est longue des personnalités issues de l'UDF ou du RPR qui avaient un avenir prometteur au milieu des années 1980, et François Léotard fut sans doute parmi les premiers, aux côtés de Philippe Séguin, Dominique Baudis, Bernard Bosson, Alain Juppé, Alain Madelin, Gérard Longuet, j'ajouterais aussi Michel Noir, Charles Millon, Philippe de Villiers, etc. Aucun ne fut une personnalité de premier plan au sein de l'État, ni Premier Ministre, ni Président de la République, ni même candidat à la Présidence de la République (en capacité d'être élu, j'exclus donc la candidature de témoignage d'Alain Madelin et celles de Philippe de Villiers). Seul Alain Juppé fut Premier Ministre (j'exclus Jean-Pierre Raffarin qui n'était pas une "star" dans les années 1980). Du reste, c'était valable aussi à gauche pour les Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius (seul Premier Ministre de cette génération à gauche), Michel Delebarre, Paul Quilès, Michel Charasse, Élisabeth Guigou, etc.

C'est la génération suivante qui fut les véritables héritiers, ceux nés dans les années 1950, à l'instar de Nicolas Sarkozy, François Bayrou, François Hollande, Dominique de Villepin, François Fillon, Ségolène Royal, Jean-Louis Borloo, Bertrand Delanoë, Martine Aubry, Jean-Luc Mélenchon, etc. (de même, la génération de ceux nés dans les années 1960 est également sacrifiée, celle de François Baroin, Jean-François Copé, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Manuel Valls, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, Olivier Faure, etc.).



Désigné en 1982 secrétaire général du Parti républicain (PR), le parti de Valéry Giscard d'Estaing, dans la longue tradition du courant républicain indépendant, composante majeure, avec le CDS, de l'UDF, la confédération centriste, François Léotard, énarque, député depuis quatre ans, maire de Fréjus depuis cinq ans, une revanche pour son père, se présentait à 40 ans comme l'improbable (et unique) renouvellement de la vie politique face aux dinosaures en place.

Ce qui fonctionnait bien avec lui, ce n'était pas seulement sa personnalité, sa jeunesse, son intelligence, mais aussi qu'il réussissait à renouveler le corps de doctrine d'une ancienne majorité qui n'avait pour programme que rester au pouvoir. Avec François Léotard, dans l'ère du temps avec Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux États-Unis, l'alliance UDF-RPR s'initiait au libéralisme, à la dérégulation et aux libertés plus généralement en s'opposant frontalement au programme passéiste du socialo-communisme victorieux (étatisation, nationalisation, suppression de la liberté de l'enseignement, endettement généralisé de l'État et clientélisme systématique, etc.).

Homme très médiatisé, je l'avais découvert dans ses doutes et ses origines : un homme politique capable de penser à la mort quand d'autres ne songeaient qu'à gagner du terrain pour assouvir leur ambition, un ancien séminariste, un homme cultivé et profond... mais paradoxalement, à l'époque, il m'agaçait car il se croyait une vedette médiatique alors qu'il n'avait encore rien fait. Une profondeur emballée de superficialité. Très haut dans les sondages, il croyait qu'il pouvait faire la pluie et le beau temps, mais, on le sait maintenant, être populaire dans l'opposition ne présage rien de bon pour la course présidentielle et pour un destin national (c'est pour cela que devrait se méfier des sondages Édouard Philippe).

En 1984, il se croyait l'irrésistible candidat à l'élection présidentielle de 1988... mais au cours de sa vie politique, il a raté de nombreux rendez-vous. Le premier aurait été sans doute de mener une liste pro-européenne aux élections européennes de 1984 mais Jacques Chirac, habile tacticien, a préféré faire une liste unique UDF-RPR (malgré les divergences du RPR sur le sujet !) menée par Simone Veil (ce qui fut une réussite électorale exceptionnelle).



En 1986, nommé Ministre de la Culture alors qu'il voulait la Défense (refusée par François Mitterrand), François Léotard devait, pour exister, se désolidariser du RPR en évoquant les "moines soldats" du parti chiraquien... mais sans aller jusqu'au bout, c'est-à-dire, sans démissionner du gouvernement de la cohabitation et envisager sérieusement une candidature à l'élection présidentielle. C'est vrai que les places étaient déjà prises, si bien qu'il a soutenu très mollement Raymond Barre au premier tour tout en se faisant l'allié objectif d'un Jacques Chirac qui allait toujours se méfier de lui.

Le dernier rendez-vous manqué fut au printemps 1989, en refusant de rejoindre les Rénovateurs de l'opposition, pourtant la seule initiative qui aurait permis un véritable renouvellement de la vie politique. Accroché aux appareils des partis existants, François Léotard (au même titre qu'Alain Juppé et Nicolas Sarkozy) a préféré rester dans l'ordre établi des rapports de force. À son propre détriment.

Il avait alors raté ces occasions qui ne se présenteraient plus par la suite. Les années 1990 furent celles de la décrue dans les sondages, attaqué par la justice pour le financement du PR, calomnié même par un livre interdit par la justice qui l'accusait d'être un commanditaire de l'assassinat de Yann Piat, députée PR du Var et ex-FN, qui fouinait trop dans les affaires financières du Var (bien que député-maire de Fréjus, François Léotard ne s'est jamais vraiment mêlé de la gestion du département, principalement géré par le tout-puissant sénateur-maire de Toulon Maurice Arreckx), il ne s'en est jamais relevé malgré la présidence de l'UDF de 1996 à 1998 (il a succédé à VGE et il allait la laisser à François Bayrou avec qui il s'était allié contre Alain Madelin qui a finalement quitté l'UDF avec Démocratie libérale). La dissidence interne qu'il menait contre le gouvernement d'Alain Juppé ne lui profitait pas et l'ostracisait même, lui qui avait soutenu beaucoup trop tôt le balladurisme triomphant (Édouard Balladur avait finalement réussi à convaincre François Mitterrand de le nommer à la Défense en 1993, lors de la deuxième cohabitation).





La mort de son frère Philippe Léotard acheva les dernières ambitions politiques de François Léotard qui a quitté progressivement tous ses mandats (et s'est fait nommer inspecteur général des finances pour terminer en beauté sa carrière de haut fonctionnaire) : « Plus que la disparition du corps, c’est celle de l’esprit qui me frappe. L’esprit et la culture d’un homme qui lisait Homère dans le texte. Un artiste ne part jamais seul. Il emporte avec lui tout ce qu’il a créé et ceux qui l’ont accompagné. » (26 juillet 2017). Depuis ce jour, son esprit est parti ailleurs.

Par une drôle de coïncidence, j'étais pas loin de lui, à quelques mètres, quand il a appris la mort de son frère. François Léotard, en tant que voisin, était venu à l'université d'été des jeunes de l'UDF à Ramatuelle à la fin du mois d'août 2001. Il avait un bras dans le plâtre mais plein de dynamisme. Je m'étonnais de cette vigueur à désormais aider la carrière politique de François Bayrou en renonçant à ses propres ambitions nationales. C'était alors une ambiance bon enfant. Quand j'ai vu sa réaction, c'est-à-dire son effondrement, j'ai compris que sa vie venait de se basculer définitivement. À partir de cette date, il a délaissé l'action politique pour l'écriture et la culture.



Soutien de Nicolas Sarkozy en 2007, il a vite été déçu, ce qui lui a valu de publier en 2008 un essai politique assez caustique, "Ça va mal finir" (chez Grasset), de manière plutôt "gratuite" dans la mesure où il confiait à qui voulait l'entendre que plus jamais il ne reviendrait dans la vie politique, un théâtre de postures désormais trop hypocrites et trop vaines pour lui.

Sa disparition laisse aujourd'hui un goût d'amertume infini sur cette personnalité hors du commun : l'idée que, un peu comme Philippe Séguin, François Léotard, destiné aux plus hautes fonctions de l'État, n'a pas été "utilisé" au maximum de ses capacités par la République. Celle-ci lui rendra sans aucun doute un hommage appuyé et peut-être unanime. Mais lui s'en moquera : son rêve se réalise, il rejoint son frère. Au revoir.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 avril 2023)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La posture libérale en France.
Sous le soleil d'Emmanuel Macron.
Son frère.
François Léotard.
Valéry Giscard d’Estaing.
Claude Malhuret.
Michel Poniatowski.
Jean-Pierre Raffarin.
Philippe de Villiers.
Jean-Pierre Fourcade.
Jean de Broglie.
Christian Bonnet.
Gilles de Robien.
La France est-elle un pays libéral ?
Benjamin Constant.
Alain Madelin.
Les douze rénovateurs de 1989.
Michel d’Ornano.
Gérard Longuet.
Jacques Douffiagues.
Jean François-Poncet.
Claude Goasguen.
Jean-François Deniau.
René Haby.
Charles Millon.
Pascal Clément.
Pierre-Christian Taittinger.
Yann Piat.
Antoine Pinay.
Joseph Laniel.



 


Lire l'article complet, et les commentaires