Gilets jaunes : le syndrome du Fouquet’s

par Sylvain Rakotoarison
mardi 19 mars 2019

« Il y a trois sortes d’hommes politiques : ceux qui troublent l’eau ; ceux qui pêchent en eau trouble ; et ceux, plus doués, qui troublent l’eau pour pêcher en eau trouble. » (Arthur Schnitzler, 1987 posthume).



En feu. Le fameux restaurant où Nicolas Sarkozy avait passé sa soirée d’élection le 6 mai 2007 en bonne compagnie. Un symbole pour certains extrémistes de ce qu’ils haïssent le plus et qui, pourtant, n’est qu’un restaurant comme les autres, avec sa clientèle qui existe et qu’il sert, et qui fait vivre de nombreuses familles. Au moins, un restaurant ne vend pas d’armes.

C’est sûr que deux images se sont télescopées avec le très violent acte 18 des gilets jaunes de ce samedi 16 mars 2019. D’une part, la présence du très léger Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner dans une boîte de nuit dans la nuit du 9 au 10 mars 2019 (quelques heures après l’acte 17), et, d’autre part, la journée de ski du Président Emmanuel Macron à La Mongie le 15 mars 2019, à la veille d’une journée qui était annoncée comme très difficile et violente. Personne ne devrait reprocher aux responsables de l’État de se détendre entre deux stress, mais les images font mal et la moindre des décences reste qu’il leur aurait fallu se détendre avec discrétion et pas en fanfaronnant, volontairement ou pas.

C’est peut-être ce qui est reproché le plus à Emmanuel Macron, sa trop grande confiance en lui, penser que la résolution de la crise des gilets jaunes va passer par le grand débat national dont on ne sait pas vraiment s’il est déjà clos ou s’il joue aux prolongations. Déjà, ceux qui ont participé n’ont pas le même profil sociologique que ceux qui manifestaient au début sur les ronds-points. Ensuite, si la participation a été très élevée, et il faut le saluer, ceux qui ont participé n’ont aucune représentativité du peuple français, en tout cas, pas plus, mais pas moins non plus, que les gilets jaunes. Les sondages peuvent être trompeurs. Ils ne sont jamais faux, mais ils ne révèlent qu’une photographie instantanée d’un état d’opinion très versatile, très volatile, qui se périme très vite.

Le gouvernement a limogé le 18 mars 2019 le préfet de police de Paris. Il était déjà dans le viseur du gouvernement lors de l'affaire Benalla. Christophe Castaner a annoncé le même jour des sanctions dans la hiérarchie policière ; pense-t-il à lui-même ?

Samedi 16 mars 2019, les Parisiens ont vécu la même ultra-violence que le samedi 1er décembre 2018. Des actes honteux. Mise à sac. Vandalisme, notamment sur une plaque commémorative honorant la mémoire d’un policier victime de l’attentat du 20 avril 2017 aux Champs-Élysées, à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle (probablement par homophobie). Le pire fut l’incendie d’un bâtiment en présence, au deuxième étage, d’une mère et son enfant, particulièrement éprouvés mais heureusement sauvés. Ce n’est rien d’autre qu’une double tentative d’assassinat, ou même, car c’est bien le but, un acte terroriste. Le but de ces groupes violents d’extrême gauche qui ne représentent qu’eux, c’est de terroriser les Français, les dirigeants politiques, les institutionnels.

Ne parlons pas de l’image déplorable de la France à l’étranger ni même des effets économiques de la crise des gilets jaunes (au moins 70 000 pertes d’emploi en quatre mois). Car c’est trop tôt pour en parler, il faut d’abord arrêter cette hémorragie de l’intelligence collective de toute urgence. Le seul bilan qu’il faut réduire au maximum, c’est le nombre des personnes blessées ou tuées. Le bilan humain était déjà désastreux. Le bilan politique est autre chose, mais ce qu’on peut imaginer sans trop se tromper, c’est que, quelles que soient les mesures prises à l’issue du grand débat national, rien n’arrêtera ces manifestations de la violence tous les samedis dans les centres-villes, d’autant plus que le printemps apporte un temps plus clément qu’en hiver.



Je reviens au bilan humain. Il n’y a eu, à ce jour, heureusment aucun "Malik Oussékine", mais les provocateurs cherchent à ce qu’il y en est. C’est tout l’enjeu de la politique de sécurité que le gouvernement essaie de mettre en place. Il peut se rassurer sur les critiques qui lui sont adressées : si à gauche, pendant ces dernières semaines, on lui a reproché d’être trop violent, trop répressif, de blesser trop de manifestants avec des séquelles parfois irréversibles, à droite, on lui a reproché exactement l’inverse, de ne pas avoir assez riposté, d’avoir laissé faire les casseurs, d’être trop mou.

La vérité, c’est qu’aucun de ceux qui font ce genre de reproches ne ferait mieux que le gouvernement, même si le gouvernement pourrait sans doute mieux faire, et c’est ce qu’essaie de faire le Premier Ministre Édouard Philippe ce lundi 18 mars 2019 (notons qu’Édouard Philippe semble être redevenu le Ministre de l’Intérieur effectif, et qu’il semble compétent à ce poste).

Pourquoi ai-je écrit cela ? Parce qu’il n’y a pas à se voiler la face : ou les forces de l’ordre empêchent réellement les casseurs de casser, au point d’avoir contact et donc, confrontation physique, ou elle laisse faire. Dans la première hypothèse, il n’est pas exclu qu’il puisse y avoir des morts. D’où, pour l’instant, la seconde hypothèse qui a prévalu jusqu’à maintenant.

Dans sa chronique du 18 mars 2019, Laurent Joffrin explique assez clairement cette dualité : « Le gouvernement se pose en défenseur de l’ordre : il apporte donc une réponse avant tout répressive. Avec cette hantise compréhensible, qui est à son honneur : s’il provoque la mort d’un manifestant, il portera ce décès comme une croix et la situation risque de lui échapper encore plus. D’où les consignes contradictoires données aux forces de l’ordre : réprimez, mais pas trop. » ("Libération").

Il faudra aussi que les gilets jaunes prennent leurs responsabilités. C’est évident qu’il ne faut pas confondre gilets jaunes et casseurs, mais il est aussi clair que certains gilets jaunes sont des casseurs, et même, que beaucoup de gilets jaunes laissent faire d’un œil bienveillant. Sans gilets jaunes qui entourent les casseurs, les casseurs seraient plus facilement appréhendables.

On entend d’ailleurs beaucoup de gilets jaunes "pacifiques" dire qu’ils sont contre la violence, mais… : "c’est déplorable, mais la violence est le seul moyen de se faire entendre". "Se faire entendre" ? Mais que disent-ils vraiment ? Pour l’instant, on n’a toujours pas la réalité de "se faire entendre", quelles sont les revendications concrètes et explicites des gilets jaunes, à part être contre les institutions démocratiques ? Et vu comment les 15 milliards d’euros alloués le 10 décembre 2018 ont été accueillis, il est difficile de savoir ce qui satisferait réellement tous les gilets jaunes (en sachant en plus que les caisses de l’État sont complètement vides). J’écris bien "tous les gilets jaunes", car sinon, la crise se poursuivrait.

C’est cela aussi le terrorisme : face à des terroristes, un gouvernement même lâche ne pourra jamais leur montrer qu’il les a entendus. On frappe, on casse, on détruit, on tue seulement pour montrer qu’on peut le faire, certainement pas pour se faire entendre. Heureusement, on n’est pas encore au stade de tuer, mais les discours belliqueux de certains sur les réseaux sociaux peuvent faire craindre le pire.



Peut-être que c’est différent en termes d’échos : les médias sont plus friands d’actes violents que d’actes pacifistes, il suffit de voir comment la manifestation "pour le climat" (?) a été couverte en comparaison, alors qu’il y avait dix fois plus de participants.

Quatre-vingt-onze boutiques ont été détruites. S’en prendre aux boutiques et restaurants de luxe des Champs-Élysées (et même aux kiosques à journaux !), serait-ce vraiment le meilleur moyen de se faire entendre ? Au-delà des clichés habituellement entendus à cette occasion ("la plus belle avenue du monde") qu’on peut conjuguer simultanément avec des néologismes dont l’auteure est friande ("ensauvagement" selon Ségolène Royal le 17 mars 2019, mot qui existe déjà mais est très nouveau dans le vocabulaire politique, qui rappelle les "sauvageons" évoqués par Jean-Pierre Chevènement), ces dégradations s’en prennent autant aux riches qu’aux pauvres (au point d’avoir mis en danger la vie d’une famille), mais aussi révèlent l’archéo-idéologie de certains commentateurs.

Par exemple, comment peut-on parler de "lutte des classes" alors que ce sont des groupuscules extrémistes très violents qui ne représentent rien en termes démographiques ou sociologiques ? La grande délinquance et le crime organisé seraient-ils aussi l’illustration d’une "lutte des classes" ? À part le jeu d’enfants du gendarme et des voleurs, je ne vois pas où se situe la lutte des classes. Mais elle peut se révéler effectivement dans les commentaires de certains gilets jaunes disant en substance qu’ils ne vont pas pleurer le sort du propriétaire du Fouquet’s. C’est à cela qu’on perçoit les germes de totalitarisme et du terrorisme : quand la jalousie l’emporte sur l’État de droit.

Le gouvernement semble aujourd’hui changer de doctrine et le nouveau préfet de police de Paris va sans doute donner des consignes de confrontation directe avec les casseurs. Il y a un réel danger de bain de sang. Les responsables ne seront pas le gouvernement mais ceux qui, en actes ou seulement en paroles, prêchent depuis quatre mois la violence contre les institutions.

On a souvent moqué le "pas d’amalgame" entre terroristes islamistes et musulmans pacifiques. Pour éviter l’amalgame entre casseurs et gilets jaunes, il est temps que chaque gilet jaune dise clairement dans quel camp où il veut se placer : celui du droit ou celui du sang.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


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