Jacques Chirac et sa Présidence abracadabrantesque !

par Sylvain Rakotoarison
lundi 28 novembre 2022

« En poésie ou en politique, nul ne peut ignorer la faculté magique des mots. » (Jean-Baptiste Pattier, "Vous avez dit, Monsieur le Président ?", éd. Armand Colin, 2022).

L'ancien Président de la République Jacques Chirac est né il y a 90 ans, le 29 novembre 1932. C'est l'occasion de revenir sur ce Président qui a été beaucoup aimé, aussi beaucoup haï, mais dont tout le monde a reconnu les grandes qualités humaines. Il était aussi cynique que les autres, aussi technocrate que les autres, aussi élitiste et érudit que les autres, mais il offrait au public une facette de sa personnalité plus populaire, plus triviale, plus représentative du peuple français. Bref, plus humaine que les autres.

Comme d'autres personnalités politiques qui ont passé un demi-siècle sous les projecteurs de la vie publique, Jacques Chirac a laissé dans la mémoire collective beaucoup de mots, expressions, phrases, malheureux (ses propos sur le bruit et l'odeur le 19 juin 1991) ou géniaux (son discours sur le Vel' d'hiv le 16 juillet 1995), avant ou pendant, ou même après sa Présidence (son vague soutien à François Hollande qui a fort déplu à Nicolas Sarkozy), que la petite histoire, plus que la grande, a retenus et que, par divertissement, certaines émissions repassent inlassablement.

À l'issue du premier tour de l'élection présidentielle qui l'a hissé jusqu'à l'Élysée, le 23 avril 1995, Jacques Chirac s'est fait voler la vedette sémantique par son rival gaulliste Édouard Balladur qui, en prononçant son nom ainsi que celui de Lionel Jospin devant des militants déboussolés navrés par leur défaite, a entendu des huées qu'il ne supportait pas et qui lui firent cette tirade répétée devenue célèbre : « Je vous demande de vous arrêter ! ».

Et Jacques Chirac a même été capable de faire un beau mot par une phrase on ne peut plus ordinaire et même ennuyeuse, le 21 avril 1997, lorsqu'il s'est laissé convaincre par Alain Juppé et Dominique de Villepin qu'il fallait précipiter les élections législatives pour convenance personnelle : « J'ai décidé de dissoudre l'Assemblée Nationale. ». Prononcée par d'autres Présidents, cette phrase aurait été entendue le plus sérieusement du monde, mais depuis sa défaite électorale en juin 1997 et le début de la troisième cohabitation, une cohabitation qui a duré cinq ans avec le socialiste Lionel Jospin, la phrase de Jacques Chirac a révélé un ressort comique inimaginable.

Ce qui a permis d'ailleurs de faire d'autres beaux mots à l'occasion, comme dire que François Mitterrand avait inventé le septennat de cinq ans (puisque, pendant deux fois de suite, ses mandats se sont terminés par deux ans de cohabitation), et que Jacques Chirac était allé encore plus loin dans le concept puisqu'il avait inventé le septennat de deux ans (avec une cohabitation de cinq ans). L'adoption du quinquennat aurait dû empêcher d'autres dissolutions, mais la situation actuelle pourrait remettre en cause cette ancienne certitude.

Toutefois, probablement que le meilleur beau mot de Jacques Chirac fut l'un des mots les plus long du dictionnaire, prononcé, en toute conscience, en guise de pirouette cacahuète lors d'un entretien télévisé le 21 septembre 2000. À l'époque, il était en Charente pour faire la campagne du "oui" au référendum sur le quinquennat. Mais le journal "Le Monde" venait de sortir un scoop avec les accusations posthumes de Jean-Claude Méry, ancien membre du comité central du RPR, qui aurait versé de l'argent liquide en 1986 au directeur de cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris, en présence de Jacques Chirac. Mort en 1999, le supposé financier occulte du RPR avait confié à un journaliste en 1996 qu'il avait ainsi versé cinq millions de francs. On se rappelle d'ailleurs que les cassettes de l'enregistrement de cette surprenante confession ont été étrangement retrouvées... dans le bureau du ministre Dominique Strauss-Kahn, qui aurait juste signalé qu'il ne les avait pas écoutées et les avait posées dans une étagère ou une armoire !



C'était donc à un moment extrêmement tendu de scandale politique en germe (à un an et demi de l'élection présidentielle) que Jacques Chirac devait répondre aux questions de la rédaction nationale du "19/20" de France 3, dans le studio régional à Angoulême. À la journaliste Élice Lucet, au regard médusé, le Président de la République a balancé : « Ma réaction ? Je suis indigné. Indigné par le procédé. Indigné par le mensonge. Indigné par l'outrance. Madame Lucet, il doit y avoir des limites à la calomnie ? Hier, on faisait circuler une rumeur fantaisiste sur une grave maladie qui m'aurait atteint, sous-entendu, je ne serais plus capable d'assumer mes fonctions. Aujourd'hui, on rapporte une histoire abracadabrantesque. On fait parler un homme mort il y a plus d'un an ! ».

Lâché, le mot : "abracadabrantesque". On peut vérifier dans le dictionnaire, il y est. Et il est suffisamment singulier pour que ce mot efface tout le reste de la mémoire collective, Jean-Claude Méry, ses accusations posthumes, mais aussi le référendum sur le quinquennat qui a subi une très forte abstention. L'objectif présidentiel était atteint : on ne parlait plus des cinq millions de franc, mais du joli mot abracadabrantesque. Aucun néologisme puisque le Larousse explique doctement : « Une affirmation abracadabrantesque suscite l'incrédulité par son caractère improbable ou incohérent. ». "Le Monde" a réagi au mot présidentiel en diffusant l'interview posthume du disparu. Mais l'affaire n'a pas pris. Le mot était bien senti.

Journaliste et historien, Jean-Baptiste Pattier a évoqué l'utilisation de ce mot dans son ouvrage sur les petites phrases des huit (premiers) Présidents de la Cinquième République ("Vous avez dit, Monsieur le Président ?", éd. Armand Colin, sorti en février 2022) et en a déterminé l'origine : « Cette idée serait venue de Dominique de Villepin, secrétaire général de l'Élysée et grand admirateur du poète Arthur Rimbaud. ». Et effectivement, dans son poème "Le Cœur supplicié", Rimbaud a utilisé avec précocité ce drôle de mot sans imaginer ce qu'il aurait comme destinée future :



« Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu'il soit sauvé !
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs insultes l'ont dépravé ! »
.

Avis aux personnalités politiques. Dans ces vers, deux autres mots singuliers ont été écrits par le poète romantique sans encore avoir été repris par vous : saurez-vous les réutiliser dans une phrase adéquate pour vous sauver d'une indélicate question ?

(Pour une autre affaire, des voyages à l'étranger payés en liquide à des proches collaborateurs, Jacques Chirac allait répondre à Élise Lucet et Patrick Poivre d'Arvor, à l'interview traditionnelle du 14 juillet 2001, une nouvelle phrase pour désamorcer les critiques : « C'est pas qu'elles se dégonflent [PPDA venait de lui demander : "Pour vous, les sommes se dégonflent"]... C'est que... Elles font pschiiiiittt ! ». Après instruction, la justice a aussi classé cette affaire-là).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 novembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
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