L’affaire Clearstream compense l’affaire Clearstream

par LM
vendredi 5 mai 2006

Pour certains, gigantesque lessiveuse d’argent pas très clean, Clearstream passe aujourd’hui au tambour de Villepin, dont les couleurs délicates risquent de souffrir. Mais c’est aussi la vérité qu’on essore, en détournant l’opinion de la vraie nature du scandale Clearstream.

Le scandale Clearstream n’est pas celui qu’on croit. Quand l’écrivain Denis Robert publiait Révélations, il était persuadé d’allumer la mèche d’un énorme pétard, susceptible de faire trembler la planète finance tout entière. Son enquête était fouillée, spectaculaire et effrayante. Le journaliste, bien aidé par un insider (Ernest Backes) mettait en lumière le fonctionnement d’une société nommée Clearstream, qu’il définissait comme une gigantesque lessiveuse d’argent, officiellement une « chambre de compensation » ayant pour but de faciliter, à l’extrême, les transferts d’argent, d’une banque à l’autre, d’une multinationale à l’autre, d’un pays à l’autre, sans que l’origine de l’argent ne puisse être établie, sans que la « propreté » de cet argent ne soit garantie.

L’unité de valeur était le milliard de milliards, excusez du peu. Le clou de cette enquête, c’était l’existence d’un fichier, un listing informatique, une liste en fait de comptes « dissimulés », c’est-à-dire dont les propriétaires étaient difficiles, sinon impossibles à identifier. S’il y avait dissimulation au niveau des comptes, c’est qu’il y avait un problème au niveau de l’argent qui transitait par ses comptes. Simple comme bonjour. Qu’un établissement financier de l’envergure de Clearstream utilise de tels procédés avait de quoi intriguer, sinon choquer, non seulement Denis Robert, mais raisonnablement chacun d’entre nous, tous concernés par ces manipulations d’argent flou qui avaient pour conséquences diverses, ici des fermetures d’usine, là des délocalisations, ici encore la ruine de l’économie d’un pays, j’en passe et des pires.

Il était, et il est toujours là, le scandale Clearstream. A l’époque de son enquête, Denis Robert, plutôt isolé, se fait néanmoins aider par certaines personnes, dont le fameux Imad Lahoud. Il s’en explique aujourd’hui dans le magazine Challenge : il s’agissait d’une enquête très lourde, sur laquelle nous étions peu nombreux à travailler. Lorsque des gens se proposaient de m’aider, par exemple Olivier Toscer, journaliste au Nouvel Observateur, ou d’autres journalistes, j’ai accepté bien volontiers de leur donner mes documents. Imad Lahoud est venu me voir. Il était broker et se disait spolié par le système de dissimulation de transactions mis en place par Clearstream.

C’est de plus un mathématicien dont les connaissances pouvaient m’être utiles pour le film et le livre que je préparais. Ce n’est qu’un an plus tard que j’ai appris qu’il travaillait pour la DGSE. A l’époque, on peut penser que jamais le journaliste ne supposait que cet homme, Imad Lahoud, allait travestir, littéralement, ses travaux. Dans la suite de son entretien à Challenges, Denis Robert certifie même : « Il n’y avait aucun nom d’homme politique dans la liste que je lui ai donnée. » Aujourd’hui, ce fameux listing serait, selon certains journalistes, tout proche de faire « sauter la République ». Parce que le Premier ministre Dominique de Villepin, ayant eu connaissance de ce listing, et de la présence dans ce document d’un compte appartenant à monsieur Sarkozy, aurait demandé à un responsable des RG d’enquêter particulièrement sur ce dernier.

L’idée était simple : l’analyse du compte incriminé aurait montré que Sarkozy aurait reçu des pots-de-vin dans certaines affaires de vente de frégates... Tout cela est bien beau, ou bien laid, selon l’angle, mais tout cela n’a rien à voir avec la vraie affaire Clearstream, celle exposée par Denis Robert dans Révélations, dans La Boîte noire, dans son roman récent La domination du monde. Cette véritable affaire Clearstream-là est bien plus grave, bien plus importante que ces gesticulations politiciennes presque traditionnelles dans notre pays. Parce dans la vraie affaire Clearstream, il ne s’agit pas de la France, ni de son gouvernement, ni de son (ou ses ) Premier ministre, mais du monde dans son ensemble, et de ceux qui cherchent à faire main basse dessus.

De ceux qui, par leurs manipulations informatiques, habiles et hors la loi, changent le cours de la planète, l’air de rien, en silence, loin des gros titres, justement, de la presse. Cette presse française qui n’a jamais, ou alors du bout des lèvres, du bout du stylo, soutenu le combat de Denis Robert, mais au contraire l’a toujours considéré comme la lutte d’un illuminé qui n’aurait pas trop su quoi faire pour se faire remarquer. Aujourd’hui, tout le monde, en France, tous les jours, et même en Europe, entend le mot Clearstream. Souvent accolé au mot Watergate. Au mot démission. C’est un contresens grossier. Jamais Denis Robert, le « découvreur » de Clearstream, n’a eu pour objectif la tête d’un ministre quelconque. Il se moquait, et se moque sans doute encore comme de sa première chemise de savoir si oui ou non de Villepin doit démissionner. En revanche, il se moque moins, je pense, de la façon dont une certaine presse, notamment Le Monde, se régale aujourd’hui d’écrire Clearstream en gros, à la une, pour une histoire qui n’a rien à voir avec l’énorme scandale qu’auraient dû provoquer les révélations de Robert à la publication de son premier livre. C’est en quelque sorte la seconde mort de « l’affaire Clearstream », d’abord étouffée, puis dénaturée.

C’est le Luxembourg, finalement, qui s’en sort le mieux. Le Luxembourg et ses « institutions financières », qui devient subitement l’objet de l’attention des juges. On passe de « lessiveuse d’argent sale » à « pots-de-vin à ministre », du très impressionnant à du menu fretin. Car enfin, tout le monde se moque de savoir si oui ou non, Sarkozy possédait un compte à Clearstream, ce que tous réclament, c’est la tête de de Villepin. Pas celle de l’éventuel magouilleur, celle du probable accusateur ! Le monde à l’envers, là encore ! On se prendrait presque à penser que tout cela est une des habiles manœuvres dont la grande firme luxembourgeoise (rachetée depuis l’affaire originelle par un groupe allemand) avait, et a sans doute encore, le secret : une affaire en compense une autre, en quelque sorte. On lessive bien la Vérité.


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