La concurrence des intellectuels

par Orélien Péréol
samedi 5 décembre 2015

Tout se passe comme si nombre d’intellectuels s’empressaient de tenter d’être le premier à dire l’analyse globale qui va obliger tout le monde par sa pertinence. Tout se passe comme si cet effort pour se distinguer les amenait à prétendre à la plus grande originalité, c’est-à-dire au plus grand écart avec ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on ressent, des pensées qui sortent toutes habillées de la situation. Tout se passe comme si cet effort pour se distinguer les amenait à exprimer la plus grande subversion possible, jusqu’à l’inversion du sens commun. Et le maximum est atteint quand on inverse le bourreau et la victime. A mon sens, les discours tenus publiquement en ce moment ne sont pas tendus par des constats interprétés, mais par un état émotionnel des intellectuels reconnus qui les amène à être dans un excès (hubris) concurrentiel. Cela construit la violence des discours qu’on lit en ce moment : ils sont péremptoires, univoques, ne laissent de place à aucun débat, méprisent voire insultent assez facilement les élus et décideurs politiques, n’admettent ni critiques, ni doutes : « c’est comme ça, je le sais, je vous l’avais dit, je vous le dis ». Les lignes directrices sont : « vous avez tout faux »… « la source du mal est ceci ou cela » (que je suis seul à voir, ou que je vois mieux que les autres), sous couvert de penser. Certains mettent des dates de début, parfois plusieurs, ce qui n’est guère possible mais passe sans se faire voir… Ces discours suggèrent qu’ils tiennent leur force de la conviction de celui qui le proclame (alliée à l’étrangeté du discours qui a l’air de garantir qu’il s’agit bien de pensée et non du sens commun). Comme le dit dans ce journal André Manoukian : « Depuis la tragédie du 13 novembre, j’ai décidé de zapper les paroles des experts, qui tournent au café du commerce. » http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/22/andre-manoukian-dans-un-plan-malefique-un-tartuffe-dementiel-a-decide-d-eradiquer-l-humour-et-la-musique_4815067_3232.html?xtmc=manoukian&xtcr=2

A l’heure où j’écris, j’en entends un qui va dans l’autre sens : les tueurs sont des petits voyous plus proches de Mesrine que de soldats. Et de tout hacher menu et séparer : ce qui se passe du côté de la Syrie et de l’Irak c’est une chose ; ici, c’est autre chose, cela ne suit pas les mêmes fils de causalité…

Il y aura d’autres surprises encore du côté de « vous n’avez rien compris ».

Dans ce paradigme de la distinction à tout prix, les discours finissent par se ressembler, ce qui est la conséquence de la concurrence, d’une manière générale, et les intellectuels devraient savoir que la concurrence produit de la ressemblance. Ils accablent la France, les Français, la société française, l’Occident… la politique étrangère… les victimes sont en fait les bourreaux, vous aviez mal vu. DAESH, c’est nous, nous avons fait DAESH…

Un certain philosophe en arrive à faire partie de la propagande de DAESH. C’est une évaluation en acte de ses textes de son discours. Du coup, il replie tout, se pose en victime, il est instrumentalisé, on l’est tous ou on risque tous de l’être, pourquoi m’ennuyer, moi, avec ça ? Il nous accable tous, il continue à nous accabler, en fait, « hystérie » selon, lui, on ne peut plus traiter le sujet. Philosophe dans sa tour d’ivoire, il prétend n’avoir aucune responsabilité, il n’a que de la conviction ; il met en perspective, lui, et comment on lit ce qu’il écrit ne le concerne pas. Il ne parle plus et annule en France la parution de son prochain livre. C’est un état extrême de cette posture intellectuelle qui prétend penser en inversant le sens de ce qui se passe, ce qui amène à ce que DAESH le publie (il n’avait sûrement pas pensé que cela pouvait arriver. Mais, justement, à quoi pense-t-il ?).

Un autre intellectuel insulte la jeunesse, insulte les morts. Toujours cette inversion et cet orgueil implacable : la jeunesse exprime « un mépris de soi ahurissant ». Et lui qu’exprime-t-il ? Ces attaques sur la jeunesse sont du plus commun et traversent les écrits de toutes les époques. Il y a un temps pour enterrer les morts et le respecter serait mieux venu que cette condamnation globale et qui mythifie un passé où ça ne se passait pas comme ça.

Le philosophe Pascal
Bien préférable, à mon sens, à Descartes, qui a l’air de représenter l’esprit français

Les intellectuels devraient savoir qu’accabler les victimes et les rendre responsables et coupables de leur malheur est le premier mouvement humain qui vient spontanément, c’est classique, ordinaire, connu et le savoir justement a pour utilité de s’en départir. Devant des malheurs indus, devant des agressions, la question qui vient (au sens commun justement) est : « pourquoi vous a-t-on fait ça, à vous, précisément à vous ? »

Alors qu’on ne nous a pas fait ça, précisément à nous (un avion dans le Sinaï, maintenant une tuerie en Californie, deux tueries en Tunisie… plus ancien, Londres, Madrid…) Ce serait la première chose à considérer et ne pas oublier.

D’autre part, cette idée est une forme subtile de supériorité, d’ethnocentrisme européen : les pays arabes sont faits par nous, quoi que nous faisions, ils répondent. Il y a tout de même un extérieur, des choses arrivent de l’extérieur, il n’y a pas de justice qui ferait que tout événement serait la compensation d’inégalités antérieures.

Nous en sommes là. La puissance de nos moyens de communication de masse donne une énergie forte à ce type de phénomène anthropologiquement connu et prévisible et que ceux qui s’y livrent devraient connaître et modérer.

Clarisse Gorokhoff propose un moment d’échange intellectuel avec Olivier Roy (qui ne répondra pas) : http://www.nuitetjour.xyz/aujourdhui/2015/12/2/le-terrorisme-djihadiste-est-il-un-nihilisme Un début de travail ?

Viendra ensuite le temps où pourront s’exprimer ceux qui ont des informations que nous n’avons pas, qui nous les donneront et en tireront des interprétations analytiques prudentes. Messieurs les intellectuels, relisez-vous, écoutez-vous, ayez un peu d’humilité. Nous n’avons pas besoin qu’on nous dise ce que nous devons penser ; nous avons besoin d’être informés et nous sommes capables de nous faire notre avis nous-mêmes.


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