La folle campagne de 2017 sous un œil philosophique

par Bernard Dugué
mardi 28 mars 2017

Les observateurs français et étrangers se plaisent à nous confier qu’ils ne comprennent pas grand-chose à l’élection présidentielle qui aura lieu dans quelque 4 semaines. Pourtant, un regard phénoménologique permettrait de comprendre les caractères et intentions présentes dans les différentes mouvances politiques. Pour expliquer ce qui se passe, il faut regarder les médias, lire ce qui se dit sur Internet, écouter ceux qui parlent pour ne rien dire, observer et entendre les discours des candidats et se renseigner sur les gens de tous lieux et toutes conditions sans se restreindre à Paris et à quelques villes devenues symboles comme Trappes ou Sevran. Ensuite, il faut adopter le regard phénoménologique, autrement dit s’abstenir de tout jugement et laisser la vérité s’ouvrir.

Force est de constater que les analyses produites sur « l’InterNet citoyen » sont partisanes et surtout parsemées de préjugés. L’expression des soutiens aux différents candidats contourne souvent la raison en empruntant les idées reçues alors que d’autres préjugés sont employés pour disqualifier les adversaires. Les citoyens ne sont pas les seuls à s’enfermer dans les préjugés. Nombre de journalistes couvrent la campagne présidentielle en usant d’un style footballistique consistant à analyser les phases d’un jeu politicien de plus en plus violent. Oubliant de ce fait que le rôle d’une élection nationale est de propulser un pays dans un destin partagé. Et non pas de faire sortir du lot le vainqueur d’un jeu de télé réalité. Beaucoup de subtilités dans cette campagne ont échappé aux analystes. Rares sont les journalistes dont le propos est ouvert en offrant un levier pour penser. Yves Thréard n’est pas mauvais dans cet exercice. Une sensibilité de gauche ne m’empêche pas d’apprécier Le Figaro, d’être critique vis-à-vis du Monde et déçu (le mot est faible) par Libé et l’Obs.

Comme l’avait explicité Heidegger, la phénoménologie n’est pas un objectif mais une méthode ouvrant un champ de possibilité. S’ouvrir aux choses, découvrir des essences, capter l’éclaircie dans la clairière et s’agissant du monde partagé, saisir l’historialité du Dasein. Ce qui permet de mettre un peu de philosophie dans la politique. Un détail oublié prend tout son sens. C’est l’absence de François Hollande à la présidentielle. Ce retrait est concomitant avec une ouverture vers un avenir irrésolu ce qui confère un sentiment d’étrangeté et de désarroi aux Français. Avec l’impression d’une cassure dans le temps. L’absence du président marque le présent en le coupant partiellement du passé. Ce n’est pas François Hollande qui a causé une rupture dans l’histoire politique mais plutôt l’inverse. La défection de Hollande est la conséquence d’une histoire qui vacille et qui en ne trouvant pas d’horizon dans l’avenir, se sépare d’une gouvernance et en quelque sorte d’une transmission, d’un héritage à assumer face aux populations. La France a cassé le rétroviseur de l’Histoire. En regardant vers les décennies passées, nous voyons que la continuité a toujours été présente dans les élections présidentielles, soit avec la candidature d’un sortant, soit avec celle d’hommes d’Etat ayant exercé les plus hautes responsabilités, par exemple Jacques Chirac et Edouard Balladur en 1995. En 2017, l’éviction de Manuel Valls s’inscrit dans cette cassure. Il n’y a que François Fillon pour incarner le rétroviseur. Mais le regard dans ce rétro est brouillé par une batterie de casseroles utilisées par les citoyens facétieux sonnant le tocsin pour le candidat LR.

La philosophie du Dasein confère à l’historialité un mode de manifestation comme appel. Mais qui pourrait bien nous appeler ? Qui délivre un dire à entendre permettant un accord des consciences en vue d’un destin harmonieux ? Qui s’exclame en jouant la division et la discorde ? Savons-nous appeler les politiques ? Peuvent-ils nous entendre et savons-nous les entendre ? Cette campagne ressemble à un dialogue de sourds entrecoupés d’invectives.

Sans préjuger d’une quelconque analyse, nous pouvons établir un classement des orateurs de campagne dépourvu de parti pris. Indépendamment du contenu, on peut déclarer Jean-Luc Mélenchon lauréat du concours d’éloquence et lui attribuer un Cicéron d’or. Puis un Cicéron d’argent pour Marine le Pen, un Cicéron de bronze pour Emmanuel Macron. François Fillon devance la lanterne rouge Benoît Hamon. Comparé aux trois autres, Fillon et Hamon offrent un style pédagogique digne d’un professeur à l’ENA, avec des notes bureaucratiques et au final, un côté assez terne, en phase avec les quinquennats Sarkozy et Hollande. Faut-il chercher une explication dans ces styles oratoires assez différents ? Et s’il y en a une, elle ne préjuge pas d’une supériorité pour gouverner. Une chose est néanmoins acquise, c’est que Fillon et Hamon traînent avec eux le passé comme un boulet alors que les trois autres candidats sont libérés de ce fardeau sans pour autant être libéré d’un autre fardeau qu’ils prennent comme un levier, le peuple. L’avenir se construit en se libérant du passé mais aussi des pulsions populaires pour ne pas dire populistes. Sur ce point, Macron possède un avantage. Comme disait Nietzsche, le style c’est l’homme. L’élection se joue bien plus sur le style que sur un programme dont la réalisation est plus qu’incertaine. Les observateurs semblent avoir occulté un autre scrutin national tout aussi décisif, celui des Législatives. Cette occultation est aussi une question philosophique.

Toute cette campagne politique amène des questions philosophiques que je ne veux pas développer mais juste évoquer. Ces questions sont aussi sociétales. On se demande comment la France est arrivé à cet imbroglio politique avec des ambitions de pouvoirs déconnectées de la raison et d’une vie citoyenne qui elle aussi prend ses distances avec la raison. Le peuple pulsionnel habite un monde presque délirant. Le monde politique est lui aussi capté par un déni de réalité comme dans les années 30. Les votes sont moins déterminés par des clivages idéologiques que géographiques. Le phénomène a été étudié aux Etats-Unis, il a gagné la France. Pour le reste, les politiciens jouent un jeu duplice en sollicitant les pulsions populaires tout en se réclamant d’idéologies légitimes qui ne garantissent aucunement la solution des problèmes. La situation est complexe mais claire pour ceux qui accèdent aux émergences historiques, à la place de la technique et à la compréhension de l’essence humaine dans sa manière d’habiter un monde et de le bâtir.

Le monde des réseaux sociaux a engendré un immonde gâchis. La bulle artificielle du monde pulsionnel s’effrite. La charpente s’écroule. Les chaînes se brisent et les consciences ont peur alors qu’elles sont face au salut. La liberté en marche ou le renforcement des chaînes ! La lumière au bout du tunnel ou bien le tunnel qui s’effondre sous les pas de l’homme nihiliste, pauvre consumériste abruti qui dévore le monde au lieu de l’habiter, tel un zombi cannibale qui frustré de n’avoir pas satisfait ses désirs se repaît en nourrissant une vengeance contre le système qui aurait fort intéressé Nietzsche pour parfaire sa généalogie de la morale.

Salut et fraternité


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