La formation professionnelle des demandeurs d’emploi : contradictions entre discours et actions

par Ana´s
jeudi 7 août 2014

Cette lettre ouverte est adressée à Jean-Paul Huchon, Conseiller Régional d'Île-de-France, suite à l'annulation de la convention de financement pour une formation d'adultes réservée au demandeurs d'emploi et salariés en CIF.

L'objectif , en la relayant sur ce site, est de dénoncer ces décisions prises en catimini. Peu retentissantes et peu sensationnelles, elles ne font pas la une de l'actualité politique. Et pourtant, elles sont le parfait exemple des contradictions permanentes entre les discours politiques et la mise en oeuvre opérationnelle sur le terrain.

Ne pas dénoncez cette décision, c'est déjà l'accepter. 

 

Monsieur le Conseiller Régional, Jean Paul Huchon,

 

Mon cas n’est probablement ni isolé, ni inédit, mais je ne peux rester sans le contester ; mon avenir se voit lié à des décisions que je juge arbitraires, injustifiées, insensées, prises par votre Conseil Régional. Il semble être le parfait exemple pour souligner les contradictions entre les orientations politiques en matière d’emploi, de formation, d’économie, d’innovation et de mixité sociale, si chères aux discours des politiciens et la mise à l’épreuve de ces promesses dans la vraie vie des citoyens.

L’exécution de ces orientations politiques, je me permets de le rappeler, est en partie déléguée à votre collectivité, jugée compétente pour transformer ces paroles en actions.

Je vous laisse apprécier par vous-même le dénouement de ma situation.

Je m’appelle Anaïs Q*****, j’ai 28 ans, et je suis chômeuse. De profession conseillère en insertion professionnelle, et après 7 ans dans le secteur de l’éducation, la formation et l’insertion, je décide de procéder à une reconversion dans un domaine technique, en m’appuyant sur le dispositif du CIF-CDD. Après un parcours de 9 mois – bilan de compétences, travail sur le projet, identification de l’organisme de formation, passage des tests d’entrées, dépôt du dossier de demande de CIF, obtention du financement – c’est la douche froide. A peine j’apprends la prise en charge de mon projet par le FONGECIF, que l’organisme de formation m’informe que vous ne renouvelez pas la convention de financement des places réservées aux demandeurs d’emplois pour la rentrée de septembre. Je traduis : si les places financées par le Conseil Général sont supprimées, alors la formation complète est annulée car il n’y aura pas assez d’argent pour faire tourner la promotion avec seuls ceux qui ont obtenu un financement extérieur - ceux dont je fais partie donc.

Nous voilà donc en juillet 2014, à 2 mois de la rentrée prévue en septembre, en pleine période de congés d’été. Nous sommes 12 personnes voyant leur projet de formation voler en éclat suite à une décision unilatérale prise par un organe politique.

2 mois… 2 mois donc, voilà le temps que vous jugez convenable pour annuler vos engagements alors que les inscriptions sont closes, les stagiaires reçus, les dossiers de prise en charge finalisés, les financement obtenus.

Je m’interroge donc… Savez-vous ce qu’est un projet de reconversion et du temps nécessaire à son élaboration  ? 

Mais au-delà même des délais ahurissants ne prenant ni en compte les trajectoires professionnelles des personnes, ni de l’organisation des centres de formation et de leur pérennité, ni le temps consacré par les acteurs de l’insertion professionnellle, ni l’avenir des enseignants, je m’interroge encore…

Sur quel(s) critère(s) un élu décide-t-il, sans crier gare, d’annuler ses engagements de financement pour une formation qualifiante ?

Cette formation a pourtant fait ses preuves ; plus de 20 ans d’existence, unique en France pour les adultes, un taux de réussite à l’examen avoisinant les 100%, un retour à l’emploi à l’issue de plus de 90%. Ce n’est ni la qualification, ni l’emploi, ni même la rareté des compétences techniques développées qui justifient votre décision.

J’entends pourtant notre Président, François Hollande, s’attaquer à l’épineux dossier de la formation des demandeurs d’emploi en déclarant « qu’un chômeur sur deux doit se voir proposer une formation dans un délai de 2 mois ». Au-delà de d’une déclaration surréaliste - mais ceci est un autre débat - nous sommes loin du compte en prenant des initiatives de coupe budgétaire dans la formation. Vous-même, dans votre programme électoral - qui a permis votre réélection en 2010 - nous promettez la mise en œuvre du Plan de Développement des Formations portant un objectif de 100.000 demandeurs d’emploi formés chaque année. Je serais curieuse de connaître la réalisation de ces objectifs.

Je m’interroge encore … Pourquoi supprimez-vous les financements d’une formation qui va permettre d’éviter, réduire ou limiter le chômage ?

Se former, c’est acquérir de nouvelles compétences, améliorer son employabilité et s’adapter au marché de travail pour trouver un emploi ou même créer son propre emploi.

La réduction du chômage n’est donc pas plus un critère qui semble peser dans la balance. Au contraire un telle décision plonge les enseignants dans la précarité, les demandeurs d’emploi dans un chômage longue durée, et les salariés dans une position de licenciement potentiel car inadaptés aux changements.

J’entends pourtant parler de la réforme de la formation professionnelle promulguée en mars dernier et de promesse d’inversion de la courbe du chômage. J’entends Michel Sapin, ex Ministre de l’Emploi, nous faire la publicité des différents dispositifs d’insertion professionnelle. Ne faites pas la promotion de dispositifs que vous ne soutenez pas en fin de course ; c’est comme faire de la pub pour un produit qu’on ne trouve pas dans les rayons, au-delà de la frustration, cela n’a d’intérêt pour personne.

Je m’interroge encore… Pourquoi supprimer vos financements d’une formation technique, spécialisée dans le secteur de l’imprimerie, faisant le pont entre l’industrie et l’artisanat ?

À seul titre d’exemple, nous sommes à l’aube de la généralisation de l’imprimante numérique 3D, méthode de conception révolutionnaire, qui va s’introduire dans de nombreux secteurs, de la micro-création à la macro-industrie. Le fait que vous vous désengagiez financièrement souligne votre manque de soutien à la formation de professionnels du secteur industriel. Anticiper et innover ne sont donc pas plus des critères recevables pour vous.

J’entends pourtant que les pouvoirs publics souhaitent soutenir le secteur industriel et artisanal au fort potentiel économique et social valorisant la « transmission, comme la création, l’innovation ou l’esprit d’entreprise ». J’entends Arnaud Montebourg faire de l’industrie son cheval de bataille pour le redressement productif de la France et Sylvia Pinel faire de l’artisanat son arme de sauvegarde des savoir-faire.

Je m’interroge encore… Pourquoi supprimer vos financements d’une formation qui se déroule en collaboration avec une Ecole Prestigieuse des Arts et des Industries – l’École Estienne ?

 

Ce type d’établissement, réputé pour son élitisme, possède à la fois de moyens techniques et humains importants et une image de marque incontestable ; l’intégrer n’est pas la portée de tous mais un avantage indéniable sur le CV. En ouvrant ses portes aux stagiaires de la formation professionnelle, l’École se montre garante d’une forme de mixité sociale, générationnelle disciplinaire et culturelle.

Allons un peu plus loin encore, s’orienter vers un métier technique, en tant que femme, c’est s’inscrire dans un projet plus global de société, montrer qu’on peut bouger les lignes tracées et valoriser la représentation féminine dans des secteurs encore trop souvent dominés par les hommes.

Lutter contre la reproduction sociale et le machisme ne sont donc pas plus des critères déterminants dans votre choix.

 

J’entends pourtant … que le projet de loi sur l’égalité hommes-femmes est adopté par l’Assemblée nationale. J’entends aussi parler d’un nouveau décret visant à lutter contre la ségrégation sociale dans le système scolaire.

J’étais enchantée de voir les institutions de mon pays m’offrir une telle opportunité ; vous m’avez vendu du rêve. Il me reste 2 solutions, soit m’enfoncer dans le chômage longue durée, soit reprendre mon métier de conseillère en insertion professionnelle – précaire - pour à mon tour, aller vendre du rêve à d’autres personnes.

 

En conclusion, je vous invite donc à prendre en considération les éléments que je vous rapporte et réviser votre décision.


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