La mondialisation social-démocrate n’aura pas lieu

par Boogie_Five
vendredi 5 août 2022

Après la tragique décomposition de la Seconde internationale ouvrière lors de la Première Guerre mondiale, puis dans les années 1930 la vampirisation du Komintern par Staline, partisan du « socialisme dans un seul pays », et quelques décennies plus tard l’entrée progressive en léthargie du mouvements des pays non-alignés, qui ont fini par troquer la révolution décoloniale contre la corruption despotique et bananière du capitalisme mondialisé, et actuellement face aux singularités anomiques d’un altermondialisme anarchisant et apolitique, la social-démocratie offrirait-elle la dernière chance de proposer enfin une alternative crédible à une échelle globale ?

À propos des alternatives au capitalisme mondialisé, lors des débats politiques il est habituel d’entendre des politiciens et des experts pointer les limites à la socialisation de l’économie dans un seul pays, qui risquerait de connaître le même sort que la Corée du nord en sortant du libre-échange globalisé. L’argument est désormais assez classique pour discréditer automatiquement toute alternative macroéconomique défendue par la gauche radicale et altermondialiste à l’occasion d’une élection nationale.

Mais en y prêtant plus d’attention, en se détachant un peu du spectacle de ces faux-débats, où tout est organisé pour convaincre à chaque fois que finalement que le débat n’a pas lieu d’être, une partie importante de la gauche se trouve largement épargnée par ce type d’objection : la gouvernance social-démocrate et sa petite sœur qu’est la shallow ecology (écologie peu profonde, superficielle). Bien que des accointances sociologiques bourgeoises évidentes ainsi que l’allégeance assumée au système néolibéral des derniers gouvernements de gauche l’expliquent, il n’en demeure pas moins que ce traitement différencié à propos de la compatibilité avec le capitalisme mondialisé ne recoupe pas tout à fait les divergences de fond entre les courants de gauche. Pourtant, à un moindre degré certes, la social-démocratie souffre de la même contradiction avec l’ordre néolibéral. Ou sinon à considérer que celle-ci ne soit devenue que la marque distinctive d’une organisation territoriale en particulier – les pays nordiques – qui cultiverait seulement la partie plus folklorique de son patrimoine idéologique, tel que le communisme en Chine et peut-être bientôt le régime cubain ?

Aussi bien que la convergence idéologique à l’ordre établi, cette absence de questionnement est corrélée à un manque de répondant et à une dévitalisation profonde de la pensée social-démocrate depuis une trentaine d’années, signant probablement sa relégation aux confins du champ théorique dans les décennies à venir. C’est bien simple, plus aucun ouvrage d’importance n’en fait son objet de recherche si ce n’est pour en signaler ses limites et ses échecs. Il est même possible que la pensée social-démocrate, dont le nom a été tant usurpé pour justifier des politiques purement néolibérales, connaisse une marginalisation encore plus poussée que le communisme suite à l’effondrement de l’URSS, qui avait été largement discrédité par le totalitarisme mais pas au point de devenir un champ d’étude vidé de sa substance, stérile et sans intérêt.

Car la social-démocratie triomphante post – Bad Godesberg, après avoir renoncé dès 1959 au marxisme comme grille de lecture idéologique en faveur de l’économie sociale de marché et de l’ordolibéralisme, est très loin de s’être universalisée à la même échelle que libéralisme anglo-saxon et le socialo-communisme bureaucratique militarisé au XXème siècle. Elle est toujours restée confinée dans un espace sous-continental, sous influence germanique et scandinave, et s’est peu exportée en dehors de celui-ci. Aujourd’hui, elle souffre même d’un recul dans ses bastions d’origine en Europe du nord et en Allemagne. Mais tout ceci n’empêche aucunement certains politiciens et idéologues français de s’autoproclamer comme leurs incarnations et de fantasmer à son grand retour vigoureux prochainement, malgré tout dans un territoire et une culture qui n’ont jamais été très réceptifs envers ce type de régime, et en faisant bien sûr l’économie d’une refonte intelligente et critique de leur (non-)positionnement idéologique…

Comme lors des délitements puis recompositions affectant tour à tour les différents courants de gauche, celui la social-démocratie doit néanmoins faire l’objet de certaines précautions, en raison de ses impacts globaux sur l’ensemble du spectre politique et de la gauche en particulier. La difficulté actuelle étant que certains de ses gestionnaires actuels n’ont jamais compris qu’en réalité ils ont toujours fait partie d’un ensemble auquel ils étaient autant soumis que les autres, même lorsqu’ils déclament des professions de foi libérales assez fracassantes, qui les acculent à la double imposture. La social-démocratie a certes régné un moment particulier au sein de la gauche, notamment comme opposition opportune à son « vrai-faux rival » hégémonique communiste pendant la Guerre froide, et utilisée comme cordon sanitaire par les capitalistes. Mais cet épisode glorieux a fini par occulter les phases antérieures comme les fronts populaires français et espagnol avant 1939, la confrontation interne à la social-démocratie allemande jusqu’en 1919, et a mis au second plan l’enjeu majeur de la question coloniale qui était fortement débattue dans toute la gauche depuis le XIXème siècle, voire la Révolution française. La social-démocratie avait aussi une histoire avant le tournant néolibéral et a donc été autre chose qu’un appendice de l’impérialisme américain et du capitalisme mondialisé décliné en autant de nationalismes autoritaires. Ceux qui s’en croient les héritiers feraient bien de s’en souvenir de temps à autre avant de répéter ad nauseam que la gouvernance centriste social-démocrate a toujours constitué le cap cardinal de toutes les conquêtes de gauche.

La grande illusion social-démocrate à la fin du XXème siècle, qui a alors succédé à la grande illusion communiste avant 1989 (en tout cas telle que la considéraient les transfuges libéraux comme François Furet), fut de croire que cet arrangement était soluble dans le capitalisme mondialisé et pouvait être étendu au-delà du cadre national, sans s’appuyer sur des partis de masse plus radicaux et populaires disséminés dans le monde. C’est-à-dire que l’objection habituellement proférée à l’encontre des autres courants alternatifs – socialisme révolutionnaire, communisme, altermondialisme, deep ecology – s’applique en réalité dans les mêmes termes à la social-démocratie. Au sein de l’hégémonie néolibérale, le réformisme globalisé, si progressif, raisonnable et mesuré soit-il, ne dispose pas plus de chances de réussite là où les régimes révolutionnaires ont échoué, au moment où ils ont commencé à négocier leur intégration à l’ordre mondial – en cherchant finalement à prendre de l’avance sur les capitalistes occidentaux comme tentent de le faire les chinois...

Il faut bien comprendre que les capitalistes cherchent avant tout l’exclusivité, et la conquête des marges constitue leur point d’appui prioritaire et essentiel, leur permettant de régner sur l’ensemble. Cette dynamique de surexploitation des marges, couplée au droit de propriété, a toujours formé l’ossature du capitalisme depuis la fin du Moyen-Âge et la colonisation. Donc la négociation à la marge n’a lieu que dans le cas où elle renforce leur emprise, c’est-à-dire uniquement en se soumettant à leurs conditions. La social-démocratie a émergé à partir du moment où les faubourgs ouvriers gagnaient en importance et menaçaient les centres-villes. Si elle a pu obtenir autant de gains par le passé et notamment durant la Guerre froide, c’est parce que la négociation était dans le fond conditionnée par la menace des luttes voire des guerres autour des marges – les régimes révolutionnaires se sont quasiment tous instaurés dans des espaces périphériques – et l’illusion était de croire que le sort de la social-démocratie était totalement déliée de ces marges combattantes souvent modestes, donc forcément totalitaires, débiles et fanatisées par des tyrans. Après le grand triomphe néolibéral et la consécration de la fin de l’histoire, la bourgeoisie de gauche social-démocrate, alors festoyant dans le château de l’occupant, se livra soit à un nihilisme consumériste et écocidaire, soit à une utopie nostalgique limite réactionnaire des Trente Glorieuses – les deux allant souvent ensemble. Les moins fous d’entre-eux se sont suicidés politiquement et ont eu la sagesse de changer de parti.

La chute est alors bien plus pitoyable que chacun l’imaginait, bien moins grandiose que l’épisode spectaculaire de la Chute du mur de Berlin. La social-démocratie mondialisée n’aurait-elle pas méritée une fin plus tragique et glorieuse au fond ? Périr noblement au combat sur le front, comme à l’ancienne, en luttant jusqu’au dernier souffle ? Mais il n’y plus de murs ni de toit ni de fenêtres pour la sociale-démocratie actuelle, complètement noyée dans le capital. Il n’y a plus rien à défendre dans cette maison et la seule chose raisonnable qui reste à faire est de s’enterrer vivant, et continuer à nourrir la vermine. Tant pis pour la gloire. Car afficher son ralliement aux ennemis et arborer leur drapeau sans avoir aucun problème de conscience est une épreuve difficile, réservée aux animaux à sang-froid, impavides et amoraux, tenaces. Rarement le cas des sociaux-démocrates néolibéraux, souvent indécis et mollassons.

La guerre toujours et encore. S’il y a bien une chose que l’histoire contemporaine a révélé, c’est bien l’incapacité congénitale de la social-démocratie à se focaliser sur la lutte et à définir une stratégie en temps de guerre, en vue bien sûr de sa résolution pacifique. Principal outil de la gauche pour négocier en terrain assez neutre, où les différentes parties sont d’accord sur le cadre du débat et le respect des uns et des autres, la social-démocratie devient malheureusement inopérante dès lors que les parties adverses n’en reconnaissant plus l’utilité et se préoccupent davantage de leurs conquêtes impérialistes. La droite n’a plus toutes ces pudeurs d’après-guerre au sujet de son racisme colonial honteux et son amour immodéré de l’ordre inégalitaire, depuis le lancement de sa grande guerre contre le terrorisme globalisé, sans parler de la résurgence du fascisme. Face à cela, l’enjeu sécuritaire pour la gauche devient celui de pouvoir redéfinir le périmètre de la lutte qui permette dans la foulée de rétablir les conditions d’une véritable discussion négociée, en évitant le plus possible de contribuer à l’aggravation entre puissances impérialistes.

Complètement désarmée, discréditée sur le plan idéologique et éloignée des populations, actuellement la social-démocratie dispose encore moins de capacité de réformer l’économie internationale que n’importe quelle autre courant de gauche. Son projet mondialiste a débouché sur le règne total d’un marché néolibéral qui enflamme toute la planète et favorise le retour en grâce des partis fascistes. Contrairement aux fables avec lesquelles certains aiment se faire bercer, la globalisation social-démocrate n’a jamais eu lieu et dans un avenir proche elle n’est même pas souhaitable, vu les résultats calamiteux de sa cogestion ces dernières décennies. La véritable social-démocratie sera de nouveau utile et compatible avec la mondialisation le jour où une alternative d’ampleur s’imposera à l’ensemble de la gauche, comme l’avait tenté le socialo-communisme international durant tout le XXème siècle.


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