La République française, une démocratie privatisée

par Don Quichotte
mercredi 19 février 2020

Quelques capitaines d’industrie et financiers milliardaires, ont pris le contrôle des principaux médias français, grâce auxquels ils inondent l’opinion publique d’une information orientée dans le sens de leurs choix et de leurs intérêts. Privilégiant en particulier cette mondialisation heureuse conduite par des anywhere hors sol dont les ambitions dépassent leur propre pays qu’ils n’hésitent plus à livrer aux multinationales pour s’y faire un nom. 

Leur pouvoir est tel qu’ils peuvent aujourd’hui sortir un inconnu de l’anonymat, et le pousser jusqu’à la Présidence de la République. Emmanuel Macron est le produit exemplaire de cette « fabrique de consentement » décrite par Noam Chomsky (cf) quand il a mis en évidence le pouvoir des industriels et des financiers, propriétaires de titres de presse, qui allient le poids de l’actionnaire à celui de l’annonceur dont dépend la survie de leurs titres. 

Ceux-là n’ont même pas besoin d’exercer des pressions sur les rédactions pour les mobiliser au service de leurs idées, la compétition libérale et l’instinct de conservation suffit à maintenir la plupart des rédacteurs dans la ligne de leur propriétaire.

Les membres les plus emblématiques de cette oligarchie, et les titres qu'ils contrôlent, ou sur le contenu desquels ils peuvent peser, sont (tirage approx. 000) :

Bernard Arnault (LVMH) : Le Parisien Aujourd’hui en France (100 000), L'Opinion (40 000), Les Échos (130 000), Investir, Radio classique, Connaissance des arts. BA serait par ailleurs en mouvement pour une entrée dans la presse régionale et notamment : Les Dernières nouvelles d’Alsace (130 000), Le Progrès (170 000), L’Est républicain (110 000), Le Dauphiné libéré (190 000) ;

Xavier Niel (ILLIAD, FREE) : Le Monde (320 000), L’Obs (220 000), M6, RTL. Xavier Niel serait par ailleurs en mouvement pour le contrôle de Nice Matin (70 000) ;

Patrick Drahi (SFR) : Libération (70 000), L’Express (210 000), BFM TV, BFM Business, RMC, L’Etudiant, NextRadio ;

Arnaud Lagardère (LAGARDERE SCA) : Paris-Match (500 000), JDD Journal du Dimanche (150 000), Gala (175 000), Closer (225 000), VSD (80 000), Europe 1 ;

Olivier Dassault (Groupe DASSAULT) : Le Figaro (320 000), TV Magazine (4 300 000) ;

Vincent Bolloré (Bolloré Logistics, Bolloré Energy, Vivendi) : Canal +, C8, I-Télé, CNews, France Catholique ;

Martin Bouygues (BOUYGUES, BOUYGUES Télécom) : TF1, Eurosport ;

François Pinault (KERING ex-Pinault-Printemps-Redoute) : Le Point (300 000), Point de vue (150 000) ;

Matthieu Pigasse (ex Banque LAZARD) : Le Monde, Les Inrocks, Radio Nova ;

Daniel Kretinsky (EPH, METRO, CASINO) : Le Monde, Elle, Télé 7 jours (1 000 000), Art & Décoration, et Marianne (120 000) ;

 

Ainsi, « Les quotidiens Libération, l’Obs, le Monde et l’Express totalisent plus de 8,000 articles (80/semaine) évoquant Emmanuel Macron de janvier 2015 à janvier 2017 » (Comment les médias ont fabriqué, Vincent Ortiz <lvsl.fr>, 2/02/17).

 

Cette force de frappe, déjà considérable, ne s’arrête pas au modelage de l’opinion, elle agit aussi au cœur du pouvoir :

Sous prétexte d’information, ses lobbies exercent des pressions sur les parlementaires et sur les hauts fonctionnaires de nos institutions au nom des intérêts privés qu’ils représentent. Rien ne justifie l’existence de ces regroupements d’intérêts privés dès lors qu’il existe des fédérations et des syndicats professionnels, des collectivités territoriales, des chambres consulaires, dont le rôle est précisément de représenter les intérêts de leurs membres dans un cadre institutionnel … mais peut-être trop transparent. Privés et discrets, les lobbies s’inscrivent dans ce « secret des affaires » néolibéral propre à exercer des pressions occultes sur les élus, et à tenter de les corrompre, et au nom duquel on ose pénaliser les lanceurs d’alerte.

Certains ont bien dénoncé cette situation malsaine : « À Bruxelles, les lobbies font partie intégrante du système, au quotidien. Les institutions européennes, insuffisamment pourvues, ont besoin d’eux pour s’informer… pour le meilleur mais surtout pour le pire. Dix mille organismes sont inscrits au registre européen des lobbies, dont plus de mille sont français (http://multinationales.org/A-Bruxelles-plongee-dan...) ».

Mais à Paris l’on n’a pas voulu y voir de mal  : l’Agence Française Anti-corruption allant même jusqu’à dénoncer des accusations injustement portées à l’encontre des lobbies : « Il faut se garder d'imaginer le « lobbyiste » sous les traits caricaturaux du dispensateur de pots-de-vin, confiné au rôle de maillon d'une chaîne de prébendes [...] ». L’on se demande ce qui peut bien avoir amené une prise de position aussi incongrue de la part du Service Central de Prévention de la Corruption, SCPC, Chargé de centraliser et d’exploiter des informations relatives au phénomène de corruption en France. Aussi incongrue et aussi précoce (rapport annuel 1993/94).

 

Enfin, les députés, qui ont peu de chances d’être élus sans l’investiture d’un parti politique, sont redevables de leur élection au parti qui leur en a donné les moyens, en même temps que son étiquette, et ils devront respecter ses consignes de groupe. Ce qui conduit à l’inversion de notre représentation parlementaire, au sein de laquelle le député n’est plus le porte-parole des électeurs d’un territoire pour légiférer et contrôler l’exécutif mais le représentant d’une idéologie partisane auprès de ses électeurs, à charge pour lui de se faire élire par eux grâce à la visibilité que le parti lui a donnée avec son investiture. Le parti majoritaire orientant l'exécutif et le choix des principaux membres du gouvernement.

 

Ainsi, ces élus, qui incarnent notre démocratie représentative, pour défendre notre constitution et élaborer nos lois au nom du peuple français, sont-ils réduits à l’impuissance par les influences directes et indirectes de cette oligarchie financière qui contrôle les activités économiques et peuvent animer ou désertifier leur région ; une oligarchie dont ils craignent en outre les médias avec leur pouvoir sur l’opinion publique et leur capacité à faire ou défaire une réputation ; dont les lobbies développent une panoplie de services et de promesses de confortables pantouflages ou de reconversions en fin de mandat ; et enfin par leur subordination aux partis politiques qui subissent les mêmes influences en amont et qui imposent des consignes de groupe dont le non-respect impliquerait la perte de leur investiture et leur retour à l’anonymat.

Alors, l’on s’interroge sur la fiabilité des élus qui acceptent une telle situation après s’être portés candidats pour représenter le peuple. Sont-ils à ce point aveugles et incompétents ? Naïfs puis résignés ? Professionnels cyniques ? Idéologues pathologiques ?

 

Cette perversion du système, et le divorce qu’elle a entraîné entre le peuple et ses représentants, a atteint son apogée avec l’approbation en 2007 par une chambre de députés godillots du Traité Constitutionnel Européen néolibéral qu’un référendum populaire avait rejeté en 2005. Et l’on voit aujourd’hui que l’opinion, qui cherche dans le paysage politique qu’on lui propose une alternative au néolibéralisme de Macron mais qui reste manœuvrée par les mêmes propagandes, se tournerait à nouveau vers un Sarkozy, celui qui fut le maître d’œuvre de ce tour de passe-passe anti-démocratique. Honte à eux, Honte à nous !

Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que notre république prétendument démocratique, mais privée en son sein de l’équilibre des pouvoirs et contre-pouvoirs sur lesquels elle se fondait, et malgré le choix contraire exprimé par la vox populi, a approuvé une Union Européenne néolibérale, et s’est livrée aux multinationales mondialisées. Pas étonnant si le corps électoral boude les urnes devant ce détournement des outils de la démocratie au service d’une idéologie indifférenciée et mortifère qui prive les états d’influence sur leur avenir.

Quel niveau d’abstention faudra-t-il atteindre pour que le personnel politique, élu dans de telles conditions et réduit à l’impuissance, comprenne qu’il n’est plus représentatif ni légitime ? Et quelles colères ne risquent-elles pas d’exploser avant que les « élites » auto-reconductibles qui pérennisent ce système ne prennent conscience qu’il ne suffit plus de dégager les sépulcres blanchis, et que l’on vomit aussi le système qui les reproduit ?

Une démocratie authentique, décemment opposable à la critique de ses imperfections, exige une vraie représentativité du parlement, et son retour au centre de la vie politique comme actionnaire de l’exécutif et non pas son instrument.

 

Elle appelle donc une réorganisation du jeu de nos institutions, lequel ne doit plus permettre à un président constitutionnellement tout puissant d’être élu par défaut, et de contrôler le parlement pendant tout son mandat via des députés godillots élus sur son nom dans la dynamique de l’élection présidentielle. Ni de se référer ensuite pendant toute sa mandature à un programme choisi par seulement 18% des électeurs inscrits au 1er tour (24% des suffrages exprimés).

Une démocratie authentique implique aussi une presse d’information indépendante, sans lien avec le capitalisme industriel ou financier, et la qualification sans ambiguïté du lobbying en trafic d’influence.

Elle exige de même la plus grande vigilance quant aux allées et venues des technocrates entre la haute fonction publique, les états-majors du CAC 40, et l’exécutif. L’omniprésence en politique des crânes d’œuf issus d’une école en charge de la formation des permanents de l’appareil d’État, conduit à la pérennisation d’une France techno sans âme et sans affirmation volontariste de ses choix de société. Un pays mérite et attend des talents, des candidats porteurs d’une vision d’avenir qui ne s’acquière pas à l’école. Il ne s’agit pas seulement de gérer plus ou moins bien l'intendance d'un système en survivance, mais d’imaginer et de projeter une évolution du monde qui réponde aux attentes des populations, et pas seulement de quelques privilégiés métaphorisés en "premiers de cordée" au nom d'une fumeuse théorie du ruissellement.

 

Enfin, pour mériter la qualité de démocratie à laquelle elle prétend, la France doit respecter chez elle les libertés individuelles et collectives promises par sa constitution, sérieusement mises à mal sur la période récente. Et évidemment elle doit être libre de ses choix au plan international. Ce qui implique qu’elle rétablisse ses souverainetés, nationale et européenne, et toutes ses prérogatives abandonnées à l’impérialisme US via l’OTAN, et aux multinationales via des traités commerciaux négociés en catimini par une Commission européenne qui s’efforce de les rendre irréversibles.

Aussi longtemps que le peuple n’aura pas repris en mains son destin et rétabli l’esprit de ses institutions, la démocratie française restera un mot vide de sens, obligeant ceux qui prétendent la représenter à se comparer aux pires régimes pour dire qu'ils ne sont pas aussi mauvais.

Certes, il y a du boulot, mais c’est le prix à payer pour que la démocratie française sorte du bourbier où elle est enlisée, et pour que le personnel politique retrouve la confiance perdue.


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