La sagesse de Nicolas Sarkozy

par Sylvain Rakotoarison
mardi 13 décembre 2022

« La France est aujourd’hui majoritairement du côté du parti de l’autorité, de la fermeté, de la liberté. Appelez cela centre droit, centre, droite républicaine, peu importe : l’axe stratégique du pays se trouve ­clairement là. » (Nicolas Sarkozy, "Journal du dimanche", le 22 octobre 2022).

C'était sa fête le 6 décembre. Depuis lundi 5 décembre 2022 se déroule son procès en appel sur l'affaire des écoutes téléphoniques et la suspicion de corruption. Si l'ancien Président de la République Nicolas Sarkozy défraie plutôt la chronique judiciaire actuellement, il n'en reste pas moins présent sur le plan politique alors que son (ancien) parti est en train de se chercher un nouveau président. Retour sur sa longue interview au "Journal du dimanche" publiée le 22 octobre 2022.

C'est vrai que Nicolas Sarkozy, qui a définitivement quitté l'avant-scène de la vie politique depuis son échec dès le premier tour à la primaire ouverte de LR en novembre 2016, ne peut pas s'empêcher d'être un observateur passionné de cette vie politique qui l'a si longtemps tenu en haleine. Depuis 2017, il nourrit une sorte de fascination, un mélange d'admiration et de jalousie, vis-à-vis du Président réélu Emmanuel Macron. Bluffé par son audace, son volontarisme. Bien sûr aussi par son exploit de se faire élire Président de la République à 39 ans, alors que lui a dû attendre 52 ans, et pourtant, on ne pouvait pas dire que son ambition et son impatience n'étaient pas de mise (maire de Neuilly-sur-Seine à 28 ans). En connaisseur, il a salué la performance. Plus encore après la réélection.

La campagne présidentielle de 2022 a été très étrange pour Nicolas Sarkozy : son objectif était de ne pas mettre de bâtons dans les roues de son ancien parti, mais pourtant, il ne pouvait pas soutenir sa candidate officielle Valérie Pécresse, une de ses meilleures ministres pendant son quinquennat, plus perspicace qu'on pourrait le croire, qui avait réussi à réformer les universités de manière magistrale, sujet généralement très sensible (se souvenir du projet Devaquet).

Au contraire, Nicolas Sarkozy a choisi de voter pour Emmanuel Macron dès le premier tour en avril 2022. Il ne l'avait pas annoncé publiquement mais dans le JDD, il l'a finalement confirmé : « Comme chacun le sait, puisque j’ai été très transparent pendant la campagne présidentielle, je l’ai soutenu. Et si c’était à refaire, je le referais. ». Au second tour, ce fut publiquement qu'il a soutenu le Président sortant, au risque d'être critiqué pour une sorte de corporatisme d'anciens Présidents de la République.

C'est probablement ces petites phrases qui ont conduit les trois candidats à la présidence de LR à se démarquer de l'ancien Président de la République, certes avec courtoisie mais aussi avec fermeté. C'était même le concours du plus antisarkozyste ! Ce qui est assez incroyable quand on sait que LR et l'UMP, c'était Nicolas Sarkozy depuis 2004. Que c'était Nicolas Sarkozy qui a transformé le nom en Les Républicains en 2015. Et que, pour de nombreux sympathisants et électeurs, Nicolas Sarkozy reste le dernier leader identifié de cette famille politique, faute d'avoir des successeurs (chefs de parti, candidats) à la hauteur des enjeux.

Nicolas Sarkozy a expliqué son vote du premier tour en insistant sur le fait qu'un vote, ce n'est pas forcément voter pour ses préférences, mais c'est aussi empêcher un cauchemar pour la France, comme, par exemple, se retrouver avec un second tour présidentiel entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon : « La politique n’est jamais un choix de valeur absolue, toujours un choix de valeur relative. C’est la différence entre les intellectuels et les praticiens, entre les idéologues et les politiques. On prend la meilleure des possibilités. Je ne voulais pas de M. Mélenchon ni de Mme Le Pen. Dans l’intérêt de la France, la meilleure décision possible était donc d’aider le Président Macron. ».

Parce que dans les sondages, seuls Emmanuel Macron pouvait atteindre le second tour, et en votant pour Valérie Pécresse, on l'aurait handicapé et on aurait risqué de l'en empêcher. L'ancien Président n'en était ainsi pas moins dur pour son ancienne ministre : « Pour pouvoir choisir un candidat au second tour, encore fallait-il qu’il y soit qualifié. Ou qu’il ait une chance crédible de l’être. ».

Du reste, Nicolas Sarkozy n'a pas été le seul de LR à faire la même d'analyse puisque de nombreux élus ou anciens élus de LR ont fait de même, alors qu'ils étaient restés à LR en 2017 : Jean-Pierre Raffarin, Éric Woerth, Christian Estrosi, Renaud Muselier, Hubert Falco, Christophe Béchu, Damien Abad, etc. ont, eux aussi, franchi la frontière de la majorité présidentielle parce qu'ils ont compris que le paysage politique avait été profondément et durablement modifié en trois pôles : extrême droite populiste, extrême gauche populiste et centre modéré. Pour eux, il n'y aurait plus de place pour LR, phagocyté électoralement par Renaissance.

Certes, Nicolas Sarkozy est resté prudent dans son analyse en s'écartant d'un soutien sans faille : « Est-ce à dire que je suis d’accord avec tout, ou satisfait de tout ? C’est une autre histoire. ». Mais il a surtout songé à l'intérêt national dans ces temps troublés : « J’ai toujours pensé que, face à un pays qui a démontré, à travers son histoire, ses capacités éruptives, avoir un Président calme, modéré, refusant toute forme d’excès, était la meilleure solution. On ne répond pas à une situation éruptive en étant éruptif soi-même : il faut du sang-froid, de la mesure et de l’expérience. Il me semble que le Président Macron possède ces qualités. (…) Le Président a des intuitions et une expérience incontestables. ».



La dureté de Nicolas Sarkozy à l'égard de Valérie Pécresse se ressentait implicitement dans son analyse : en gros, le pays est de centre droit, mais sa représentante est incapable de l'incarner. Si bien qu'il faut se contenter d'Emmanuel Macron : « Je me suis toujours méfié des donneurs de leçons. Mais si j’avais un souhait, c’est que la matrice politique du Président se rapproche davantage de la matrice du pays telle que je la ressens. (…) J’observe qu’il peut parfois avoir la tentation de s’arrêter au milieu du gué. Ce sont les inconvénients du "en même temps".  ».

En outre, il a observé que l'absence de majorité absolue à l'Assemblée Nationale va handicaper grandement le Président de la République pour faire adopter des réformes essentielles. Lui-même avait initié la dernière révision constitutionnelle, celle du 23 juillet 2008 qui avait drastiquement limité l'usage de l'article 49 alinéa 3 de la Constitution, ce qui, pour cette législature, va devenir dramatique : « Il est dans la position d’un chasseur qui n’a pas une ressource infinie de munitions. Emmanuel Macron n’est pas faible parce qu’il utilise le 49-3 : il est affaibli parce qu’il n’a pas eu la majorité absolue. ».



La proposition de Nicolas Sarkozy est donc simple : au lieu de continuer à gouverner avec une majorité relative très aléatoire (la soirée du 24 novembre 2022 a été très instructive à ce sujet), alors changeons cet état de fait et construisons une majorité absolue. Comment ? Il n'y a pas trente-six solutions : en faisant une alliance entre la majorité présidentielle (Renaissance, MoDem et Horizons) et Les Républicains. Arithmétiquement, la majorité absolue serait atteinte.

Pour Nicolas Sarkozy, il ne s'agirait pas à LR de se soumettre au macronisme, mais de négocier un contrat de réformes à faire durant le quinquennat (retraites, fiscalité, etc.). C'est politiquement possible puisque des personnalités comme Éric Woerth, en charge de la politique budgétaire de la France chez LR pendant un long moment, sont désormais députés Renaissance. Et les deux pièces maîtresses du gouvernement sont elles-mêmes d'origine LR : Bruno Le Maire qui pilote l'Économie et les Finances et Gérald Darmanin qui pilote l'Intérieur.

En somme, l'ancien président de LR a suggéré de faire comme en Allemagne quand une coalition n'arrivait pas à atteindre une majorité absolue des sièges : « Le 49-3 n’est pas la seule solution. Il pourrait également chercher à faire un accord politique en bonne et due forme avec toutes les bonnes volontés prêtes à constituer une majorité dans l’intérêt supérieur du pays. On ne se renie jamais lorsqu’on fait le choix de l’intérêt général. ».

Cette idée était d'ailleurs celle du Président Emmanuel Macron lui-même dès le soir du second tour des élections législatives. Il était prêt à négocier un accord pour élargir sa majorité parlementaire, et LR semblait un meilleur partenaire que la Nupes complètement mélenchonisée et, évidemment, que le Rassemblement national toujours lepénisé.

Le problème de la proposition de Nicolas Sarkozy, c'est que LR ne le souhaite absolument pas. Dès le 23 octobre 2022 sur Radio J, le pourtant très mesuré président du groupe LR à l'Assemblée Nationale Olivier Marleix a lâché : « [Quand il] dote Emmanuel Macron des vertus de calme et de modération, ce n'est pas le même Emmanuel Macron que nous fréquentons. ».

La réalité, c'est que les députés du groupe Les Républicains savent qu'ils jouent leur existence durant ce second quinquennat. Pour eux, l'impossibilité de se représenter d'Emmanuel Macron en 2027 leur ouvre une fenêtre d'opportunité qui les conduirait à renouer avec le succès et avec l'Élysée. Pour cela, pas question de faire partie de la majorité au risque de se retrouver aussi usés que ceux de la majorité présidentielle qui seraient alors au pouvoir depuis dix ans, voire, pour certains, depuis quinze ans. Et cela, quel que soit un éventuel accord de gouvernement à négocier (Emmanuel Macron accepterait sans doute les conditions de LR pour capter ce groupe parlementaire).

Les dirigeants et futurs dirigeants de LR veulent convaincre les électeurs que leur parti reste un pôle indépendant d'alternance au macronisme, hors des extrémismes populistes, tant de droite que de gauche. En renonçant à cette stratégie et en collant leur destin à celui de la majorité présidentielle, ils feraient, selon eux, le jeu du RN et de la Nupes en leur apportant sur un plateau d'argent un clivage cauchemardesque que beaucoup de Français rejetteraient pourtant.

Toutefois, cette irresponsabilité qui est à la fois cynique et calculatrice apparaît aussi comme un refus de servir l'intérêt national au profit d'intérêts de parti, ce qui a ainsi convaincu beaucoup d'élus et de cadres de LR à rejoindre Emmanuel Macron en 2022, faute d'avoir proposé une alternative audible, crédible et sérieuse.

C'est tout le dilemme de LR qui ne se dissipera pas le week-end prochain avec l'élection du nouveau président de LR. Plus que s'engager dans la voie de la reconquête, les prochaines positions des hiérarques archaïques de LR confirmeront sans doute, et involontairement, que, décidément, la marque est périmée et que Nicolas Sarkozy avait raison en avril 2022.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 décembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La sagesse de Nicolas Sarkozy.
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