Le délabrement du débat politique

par Théodore Sullivan
samedi 17 mai 2014

L'état actuel du débat politique est régi par la dictature des agences de communication. Les éléments de langage sont dictés à l'avance, soufflés aux oreilles des politiciens, qui s'appliquent à les répéter lors des conférences de presse et autres rassemblements publics.

Une bonne formule de comm' rime souvent avec vulgarisation. « Il faut que les gens te comprennent », « sois accessible dans ton discours ». Ces rappels sont souvent les maîtres mots des conseillers. On laisse de moins en moins de place à l'improvisation, le discours doit être cadré de A à Z, en étant focalisé sur des thèmes clés. Le travail consiste à apprendre par cœur une partition, pour jouer sur les cordes sensibles de l'audimat. La complexité des dossiers n'a pas à être mise en avant, tant elle risquerait, selon les communicants, d'avoir un effet pesant. Cette norme contribue à aseptiser le débat politique national, au profit de discours prémâchés. Ces moments de préparation, toujours loin des caméras, sont parfois filmés, comme ce fut le cas avec le film « Le président », qui retrace une élection menée par Georges Freche.

 

Le président de région savait manier la langue et les artifices sémantiques mieux que personne, sa nature authentique et son franc parlé lui ont valu maintes réélections. Malgré ses dérapages, et son exclusion du parti socialiste, sa cote de popularité n'a jamais baissé. Aujourd'hui il est presque impossible de trouver un homme politique libéré à ce point des astreintes policées du verbiage issu d'écoles de marketing. Il s'agit de vendre. Se vendre soi-même pour commencer, et ensuite vendre ses idées. Notez que la première catégorie supplante toujours la deuxième. Ce sera à qui apparaîtra le plus télégénique, le plus esthétique. Les caméras font triompher les hommes politiques depuis le premier débat télévisé. Un soir de septembre 1960, Kennedy alors opposé à Nixon, sut tirer avantage des conditions du plateau télévisé. Le candidat républicain était mal habitué aux caméras, et sa barbe légère faisait apparaître une fine zone sombre sur son visage à cause du contraste. Ayant refusé tout maquillage, sa transpiration et donc son anxiété, se fit très présent, et cette accumulation de détails a eu une grande influence sur le résultat final. Cet exemple utile pour révéler les critères inconscients de sélection n'en est qu'un parmi tant d'autres. Un exemple qui doit nous interroger sur l'importance des idées par rapport à l'importance du paraître.

 

Guy Debord a très vite compris et commenté la situation, en indiquant que l'individualité et les traits de caractère seraient effacés au profit des normes spectaculaires. Plus qu'un effacement, il s'agit d'un processus de reniement. La télévision opère comme un philtre magique. Passer à la télévision, c'est presque un argument qualitatif, du moment que la célébrité est au rendez-vous, et que vous vous faites remarquer. Certains élus sont issus d'un autre monde, qui n'a rien à voir avec les spécificités du clivage politique. Que ce soit Robert Ménard, David Douillet, Bernard Laporte, tous ont su profiter de ce tremplin qu'était la télévision, pour se faire connaître par les électeurs, et ainsi migrer d'une discipline à une autre. La renommée des uns sert celle des autres. Ainsi, lors des grands meetings présidentiels, gauche et droite s'affrontent sur un domaine particulier, celui des stars. Ce sera à qui rassemble autour de lui le plus de personnalités. Yannick Noah contre Johnny Halliday, Gérard Depardieu contre Christian Lacroix. Autant de folklore et de faux semblants qui nuisent au débat politique. Les théories et les raisonnements sont éclipsés par l’industrie du divertissement.

 

Les journalistes sont parmi les premiers responsables de ce délabrement. L'un des meilleurs représentants de cet état de fait est Éric Zemmour. Anonyme parmi tant d'autres, il se révèle lors d'une intervention chez Ardisson. Capable de soulever des questions sensibles et de leur donner un semblant de fond, Zemmour suscite l'intérêt des producteurs, doués pour déceler ce qui dopera l'audimat. Le critère centra est bien le score médiamétrie, et non pas la cohérence et la finesse des analyses. Le duo mené avec Naulleau pendant des années a d'ailleurs servi à créer une arène aux allures de cirque. Mais un cirque rentable, qui sait habilement vendre les œuvres culturelles présentées par les auteurs. La rentabilité occupe également une place centrale. Les débats sur les chaînes d'info en continu (I-télé & BFM) ne sont possibles que par le concours des annonceurs, et tant pis si chaque intervenant a 5 minutes pour exposer son point de vue. Les mêmes contraintes se retrouvent à la radio, où chaque commentaire est chronométré pour laisser vivre les spots publicitaires. Dans la presse écrite, les articles ne doivent pas dépasser une certaine taille, et sur internet, on doit souvent souffrir devant une pub avant d'avoir accès à une vidéo. Les émissions ayant essayé d'avoir une approche désintéressée, et plus cohérente, ont été freinées dans leur course. C'est le cas pour « arrêt sur images », qui a disparu des écrans du service public. « Ce soir ou jamais » est passé à un rythme beaucoup plus restreint. Aujourd'hui il faut bien admettre qu'il est de plus en plus rare de pouvoir suivre un débat entre deux intellectuels à la télévision.

 

On laisse donc une grande partie de la réflexion aux politiques, c'est à travers leur discours que la majorité des téléspectateurs apprennent à jongler avec différents arguments, qu'ils soient économiques, sécuritaires, ou éthiques. Mais avec le constat que nous venons de faire, il apparaît difficile d'imaginer que quelque chose de foncièrement positif pourra ressortir de ces heures devant l'écran. Le débat politique lui-même est biaisé d'avance, chaque candidat doit suivre une ligne de route, qui correspond à une stratégie collective, instaurée par le parti. Peu importe si l'idée du camp adverse est bonne, peu importe si la stratégie du parti ennemi est intelligente, tout ce qui compte, c'est de tirer la couverture sur soi, s'attirer les louanges, et accéder aux commandes du pouvoir. Avez-vous souvenir d'une collaboration réflective entre différents partis politiques ? Il y a certes quelques rapprochements entre différents partis centristes, et une union à l'extrême gauche, mais jamais deux antagonistes ne s’afficheront publiquement en train de réfléchir ensemble.

Ils se serviront systématiquement de l'outil télévisuel pour rabaisser le bilan d'en face, et ils n'admettront jamais leurs erreurs. Les réformes affluent, mais elles ne sont jamais plébiscitées que par ceux qui les ont votées. Or on peut constater certains effets positifs qu'elles peuvent avoir, mais le même temps, rien n'est fait pour dire en quoi elles ont permis une avancée. Vous n'entendrez jamais un politicien dire à un autre « Vous avez eu raison de faire ça », ou « Il s'est avéré que nous avons fait fausse route ». Les politiciens français n'assument que trop rarement leurs torts, et vivent dans la culture de l'excuse. Ce manque de remise en question peut être expliqué par un dogmatisme des théories politiques. Chacun croit avoir la bonne formule, et ne s'imagine pas que quelques ingrédients du camp d'en face pourraient être susceptibles d'apporter une harmonie ou un bénéfice à l'ensemble.

 

Si la bêtise politique ne s’exprimait qu’à la télévision, ce serait peut-être tolérable. Influencés par le modèle télévisuel , la perception du politique par les citoyen change. Impossible aujourd’hui de maintenir un débat tourné vers les idées si l’on prononce le mot ‘politique’, celui-ci est automatiquement associé aux notions de conflits, partis, personnalités et élections ; on invente des expressions pour se ne pas avoir à employer ce mot. Il est très commun d’assister à un plébiscite de la “démocratie directe” accompagné d’un commentaire tel que “Moi je ne fais pas de politique.” Pourtant, c’est bien d’affaire publique de la cité dont on parle ici. La confusion est totale, si vous dites que vous êtes démocrate, vous aurez à répondre des faibles scores que font les partis affiliés, vous annoncez être socialiste là on vous prend pour un bobo caviar, libéral alors ? affairiste qui vend des armes en Afrique. Ecolo ? décroissant illuminé qui vit dans les arbres. Communiste ?coopérativiste envoyé du Kremlin. Frontiste ? patriote isolationniste complotiste et raciste . L'étiquette fait tout et l’idée est absente partout.

On a tendance à reproduire ce que l'ont voit, depuis le clientélisme des journaux jusqu’à l’électoralisme des candidats. Banalité qu'on retrouve jusque dans les discours précuits en famille, entre le dessert et le fromage. Le sketch de l’année c’est “quand madame michu s'essaie à la comm’ de masse” on en rit, et ça ne coûte pas un rond, mais ça occupe l’esprit. On se répond du tac au tac, ça donne l’air de savoir de quoi on parle. personne ne s’écoute, tout le monde parle en même temps comme à un auditoire invisible pour lequel on se bat. Proposez une idée hors des clous on vous rétorque “mais pourquoi tu te présentes pas aux élections si t’es si malin” ? L’élection est bien perçue comme une sacralisation d’une intelligence supérieure. La mauvaise foi en religion d’État ça n’est pas sans conséquence sur le français moyen qui aurait bien besoin d’espaces et d’échanges libres, mais protégés contre la médiocratie. Une conscience citoyenne ça ne se construit pas avec le débat d’entre deux tours, ça se construit individuellement, bien avant, en confrontant ses idées propres à celles des autres dans un contexte posé et respectueux de chacun. Le débat citoyen est aujourd’hui complètement étouffé, et devrait être renouveler. Trouvons des consensus, pas des compromis, fabriquons du sens ensemble plutôt que de laisser le monopole de la parole à celui qui manie le mieux les faux-semblants


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