« Le génocide des Tutsi au Rwanda : Que sais-je ? » (ISBN 978-2-13-074873-1)

par Bertrand Loubard
mercredi 18 octobre 2017

Le titre du présent billet est celui d'un "petit" livre (127 pages) de la Collection "Que Sais-je ?" (PUF), paru le 5 avril 2017, la veille du 23ième anniversaire de l'attentat sur l'avion du Président rwandais Habyarimana, déclencheur du Génocide des Tutsi du Rwanda. L'auteur, Filip Reyntjens, constitutionnaliste belge, ancien expert auprès du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) est professeur émérite à l’université d’Antwerpen (Flandre). Donc.... !!!!

Comme par un hasard totalement quelconque, le nom de la collection est symboliquement symptomatique en la "matière". En effet, il en va des questions sur le Rwanda, son histoire ancienne et l'évolution de celle-ci, comme d'une multitude d'autres questions d'actualité restées sans réponses à propos des événements de ces 30 dernières années dans ce pays. Qu'en sait-on ?

Le premier octobre 1990 des unités de l'armée régulière de l'Ouganda, voisin du Rwanda, envahissent ce petit pays (près de 10 fois plus petit que l'Ouganda). Comme repris dans le livre en question ici, il a de suite été questions, dans la Communauté Internationale, du "retour des réfugiés Tutsi" originaire du Rwanda. Ceux-ci avaient fui les troubles ethniques dont ils avaient été victimes au cours des années de l'abolition de la Monarchie, de l'Indépendance et de l'instauration de la République rwandaise (1959-1963). Les unités ougandaises en question étaient, en fait, constituées de quelques milliers de soldats ougandais (10 à 15.000) d'origine tutsi rwandaise de la deuxième génération de "réfugiés" (nés en Ouganda) et de quelques dizaines d'officiers ougandais de la premières générations, arrivés à l'âge de 2 ou 3 ans en Ouganda. Ces unités étaient purement ougandaises sans autres "étrangers" (d'origine rwandaise) comme des Tutsi de Tanzanie, du Burundi ou du Zaïre. Ces trois pays, également voisins du Rwanda, comptaient une diaspora tutsi rwandaise assez importante (300.000 à 500.000 ?). Mais celle-ci n'a pas, étrangement, pris part au "retour des réfugiés" d'octobre 1990. Ce qu'il faut, aussi, rappeler c'est que la Convention et le Protocole relatifs aux réfugiés tels que définis par le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR de l'ONU) et par la Charte de l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine[1]) déchoient de leur statut ceux qui, réfugiés dans un pays d'accueil, prennent les armes dans l'armée de ce pays pour attaquer le pays d'origine. Il faudrait rappeler que le retour des réfugiés "civils" était en cours de négociation et de réalisation sous l'égide du HCR. Ce retour ne concernait évidemment pas les militaires de l'armée ougandaise (Tutsi d'origine rwandaise). Donc, parler comme on le fait depuis octobre 1990 de "retour de réfugiés" justifie uniquement le refus de la Communauté Internationale de saisir le Conseil de Sécurité de l'Onu à propos de l'agression ougandaise contre le Rwanda. Celle-ci constituait, de fait, le premier de tous les crimes, celui contre la Paix, donc le premier de tous ceux qui ont suivi, commis par toutes les parties au conflit (en ce compris les puissances "étrangères" qui sont "intervenues" : Belgique, Canada, Etats-Unis, Grande Bretagne, Ouganda dans l'ordre alphabétique ......).

Il faut aussi remarquer l'emploi permanent dans les média mainstream et dans le livre en question du mot "rebelle". Mais que disent les dictionnaires concernant cette notion de rebelle ? "Celui, celle qui se révolte contre l'autorité du gouvernement légitime, d'un pouvoir établi ; qui porte les armes contre son pays" [2] Il est évident qu'en 1914 ou en 1939 les troupes allemandes qui ont attaqués la France, n'étaient pas "rebelles" pas plus que les unités ougandaises étaient rebelles contre le pouvoir de Musévéni et/ou à plus forte raison contre le pouvoir du pays voisin. Fidel Castro était bien rebelle contre le pouvoir dictatorial de Fulgencio Batista, mais pas, bien que communiste, directement contre le pouvoir US ! Le "Subcomandante Marcos" à la tête des Zapatistes et des Indiens du Chiapas se rebelle contre le gouvernement fédéral Mexicain pour avoir (entre autre) fait la part trop belle à Clinton et l'Aléna. Mais donc, parler de rébellion d'unités ougandaises contre le régime rwandais d'Habyarimana n'a pas beaucoup de sens mais permet, une fois de plus, à la Communauté Internationale de se "réfugier" derrière le soi-disant principe de non ingérence dans les Affaires Intérieures d'un pays "souverain", pour ne pas condamner l'invasion ougandaise. Il existait cependant des accords de coopération civile et militaire (tout ce qui a de plus légaux) entre le Belgique et le Rwanda et entre la France et le Rwanda. Il n'y a que la France qui les a mis diplomatiquement en jeu à partir du premier octobre 1990 et cela d'une manière extrêmement prudente, compte tenu de l'implication des services secrets des pays dont question plus haut. Il faut se rappeler que Mitterrand devait déclarer plus tard ce que le déclin de la France (en Afrique, entre autre) lui avait appris[3] : " La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique".

Il y a aussi la notion de guerre civile qui est reprise par Reyntjens et qui évidemment "conforte" le caractère interne du conflit. Or que faut-il entendre par guerre civile ? ... Exemple : la guerre civile d'Espagne en 1936 : des factions de l'armée nationale et des groupes civils armés (par les uns et par les autres) s'affrontent. Des brigades internationales de volontaires interviennent et l'appuis des régimes frères de celui de Franco causent les massacres de Guernica et tant d'autres. Mais jamais, le conflit n'a débuté par l'invasion de forces anti-franquistes à partir de la France, du Portugal ou même de l'Italie fasciste ou d'Allemagne nazie !!!!! Combien de Rwandais du Rwanda, civils ou militaires de l'armée nationale, Hutu ou Tutsi ont-ils pris les armes le premier octobre 1990, contre le régime Habyarimana ? Combien ont-ils quitté les FAR (Forces Armées Rwandaises) pour rejoindre le FPR ? Il y eut bien quelques défections de "bwanas" de l'ancien régime et quelques recrues au Burundi suite à la propagande de radio Muhabura. Mais cela restait de "initiatives" totalement marginales ! Une opposition "interne" au régime de Kigali se serait-elle unie à la diaspora Tutsi, très influente en Europe (Allemagne, Suisse, Belgique) et dans le monde Anglo-Saxon ? Et le Mwami, Kigéri V, vivant, en exile, misérable aux USA, abandonné de ses sujets a-t-il été pressenti, entre autre par Kagamé (qui "séjournait" aux USA en octobre 1990), pour fédérer les partisans de la destitution d'Habyarimana et de la fin de l'"exode" ? N'y aurait-il pas eu quelques dizaines de militaires "ougandais" avides de domination pour s'approprier par la force le pouvoir sur tout, peu importe le prix que tous, Hutus Tutsi et Twa auraient à payer au Rwanda et au Zaïre voisin ? Les assassinats de Rwigéma, Bayingana et de Bunyenyezi, du côté "ougandais", de Gapyisi et de Gatabazi du côté rwandais, bien avant le génocide et ceux de Lisinde de Shadasonga ainsi que de tant d'autres opposants de la première heure au régime de Kagamé ne seraient-ils pas questionnables ? Ces assassinats, intervenus avant, pendant et après le génocide des Tutsi au Rwanda, ne devraient-ils pas faire l'objet d'analyses les plus exhaustives possibles ?

Et que dire du mot Inyenzi ? Encore un détail étonnant quant on connaît la réputation de sérieux de Reyntjens, expert universitaire auprès du TPIR. Page 21, la note de bas de page dit : "Inyenzi" ..... : "C'est - à - dire "cancrelats", parce qu'ils attaquent de nuit. Les groupe tutsi se sont donné eux-mêmes cette appellation". Ne faudrait-il pas être plus précis ? Inyenzi = : "ingangurarugo yiyemeje kuba ingenzi" soit "combattants de la milice Ingangurarugo qui se sont donnés pour objectif d’être les meilleurs"[4]. Fondé par Aloys Ngurumbe en 1961 à Kizinga en Ouganda (Ingaangurarugo = premiers assaillants de l’enclos = guerriers braves qui attaquent les premiers, etc., etc.). Il est vrai que les Inyenzi attaquaient de nuit. Ce nom avait une connotation positive pour ceux qui se battaient pour le rétablissement de la Monarchie. Il n'évoquait pas le caractère péjoratif, répugnant que les européens attachent à la blatte, au cancrelat, au cafard. Ces insectes auraient d'ailleurs une valeur nutritive bien établie, reconnue et appréciée par certains Africains qui les dégustent pour leur saveur.

Encore une précision à propos du texte de la page 48 : "..... le FPR entame une offensive militaire tôt le matin du 7 avril...". Sachant que l'attentat contre l'avion présidentiel a eu lieu le 6 avril à 20h30 l'auteur accepterait-il implicitement la "thèse" du Colonel belge Luc Marchal (responsable Kibat pour la Minuar) suivant laquelle le FPR n'aurait jamais pu "entamer cette offensive" dans un délais aussi court si il n'y avait pas été préparé [5] ?

Dans la note de bas de la même page 48 : "... aucune étude n'a été consacrée au déroulement de la guerre, toute l'attention des chercheurs ayant été focalisée sur le génocide". Tout d'abord à propos de la structure de la phrase elle-même : ce ne sont pas les chercheurs qui se sont focalisés sur le génocide c'est leur attention qui a été focalisée sur le génocide. Cette tournure passive est-elle intentionnelle ? Qui ou quoi aurait focalisé l'attention des chercheurs ? Il y aurait-il un questionnement dont la réponse "devrait être sous entendue", car par trop "monstrueuse" ? Toujours est-il qu'affirmer qu'"aucune étude n'aurait été consacrée au déroulement de la guerre" est inexact. En effet, elles sont nombreuses même si certains peuvent estimer qu'elles ne sont pas probantes ou qu'elles confortent des idées négationnistes (Keith Harmon Snow, Antony Christopher Black, Bernard Lugan, Christian Davenport, Allan C. Stam, Herman et Peterson, Piascik Andy, Kenneth Roth, Helmut Strizek, entre autres). Ce qui est plus troublant c'est que très peu de ces "études" n'ont reçu de véritables critiques positives ou négatives, motivées d'une façon complète, précise et exacte : cet état de fait n'interpellant quasiment aucun observateur.....

Pour ce qui est de la présence[6] de troupes étrangères susceptibles d'intervenir rapidement pour faire cesser le génocide, il est question à la page 87 du livre de Reyntjens, entre autres, d'un "bataillon de "Marines" américains en stand-by à Bujumbura à moins d'une heure de vol de Kigali". Reyntjens oublie de dire que ce "bataillon" était déjà à Bujumbura plusieurs jours[7] avant l'attentat sur le "Falcon 50"du Président Habyarimana et qu'on peut éventuellement penser que l'assassinat de Ndadaye (Président du Burundi) survenu le 21 octobre 1993 était moins dû au fait qu'il avait "expulsé" Radio Muhabura (FPR) de Bujumbura qu'au fait qu'il refusait que des troupes américaines ne soient positionnées dans son pays en vue d'une "action" en préparation à Kigali. Reyntjens ne fait pas non plus référence à l'opération "Distant Runner" qui depuis le USS Peleliu (maintenu par le général Shalikashvili en rade de Mogadiscio, Somalie, bien après la fin de l'opération "Restore Hope" ou Onusom I) appareillait avant l'attentat en vue d'une opération de débarquement amphibie à Mombassa et d'héliportage jusqu'à Bujumbura (avec avions ravitailleurs en vol KC-130). Reyntjens ne parle pas non plus de la "révélation" de Samantha Power sur la présence de quelques 2 douzaines de troupes spéciales américaines à Kigali dans les premiers jours du génocide, ni du fait que deux M-113 sont arrivés dans la nuit du 12 au 13 mars 1994 (pour quelles raisons ?) de l'Africom (Stuttgart) et "abandonnés" à la Minuar.

Si Reyntjens parle bien du TPIR et de l'éviction de Carla Del Ponte au "profit" Hassan Jallow il ne se prononce pas sur la signification du grand nombre de faux témoignages à charge des accusés et fort peu sur les "embûches" tendues à la défense de ceux-ci. Il ne fait pas non plus référence aux déclarations de Louise Arbour[8] concernant les blocages imposés par Kagamé dans les procédures pénales du TPIR....

 

Avant toutes options de mises en oeuvre d'actions, de "réalisations d'initiatives" il faut faire la comparaison "avantages - inconvénients" ; "avec projet et sans projet". Dans le cas du génocide, les hypothèses seraient évidemment cyniques. Dès lors c'est l'analyse "avant-après" qui pourrait éclairer sur ce qui s'est passé et sur ce qui se passe encore. Par exemple, Reyntjens a, naguère, bien mis en évidence que les chiffres du développement économique et social post-génocide du Rwanda étaient "techniqués". Dès lors se pourrait-ils que les chiffre "ante" le soient aussi ?

Ce livre apporte-t-il du neuf sur la question du génocide des Tutsi au Rwanda ? Il semblerait que ce soient plutôt toujours les mêmes questions lancinantes laissées en suspens depuis tant de temps qui restent encore en l'état faute de ...... ? . On pourrait, alors, s'interroger sur les raisons de la virulence des réactions que ce livre suscite et surtout pourquoi tant de temps après sa parution (assez discrète, il est vrai) : "sortie en librairies" le 5 avril 2017 (?) et réactions dans le Monde le 04 octobre 2017[9] :

On ne peut qu'énumérer des réponses, hypothétiques, évidemment qui entraîneront inévitablement d'autres questions :

- l'approche de l'annonce d'un report des élections en RDC (qui pourrait présager d'une troisième intervention rwandaise dans ce pays) ?

- la rencontre entre Macron et Kagamé à l'AG de l'ONU ?

- le fait que Macron se soit "entouré", entre autre, du général François Lecointre (Opération Turquoise) ?

- le fait que le 21 octobre il y aura 24 ans que Ndadaye a été assassiné ?

- le fait que la Monuc a encore trouvé des missiles d'origine rwandaise en RDC ?

- le fait qu'un nouveau témoin dans l'attentat du 6 avril 1994 sur le Falcon de la Présidence rwandaise (qui n'a pas encore été assassiné) serait sur le point d'être auditionné par la justice française ?

Qu'en sait-on finalement ? Va t'en savoir ! Que sais-je ?

 

P.S. Combien de lecteurs pour ce billet, combien de votes (il n'y a que des étoiles dorées, mais des étoiles "rouges" seraient (aussi) les bien venues) ; combien de commentaires et...combien de malwares .... ?

 

[1] http://www.achpr.org/fr/instruments/refugee-convention/

[2] http://www.cnrtl.fr/lexicographie/rebelle

[3] Georges-Marc Benamou : "Le dernier Mitterand"

[4] http://www.editions-sources-du-nil.fr/Photoshop/UbuhamyaBwaNgurumbe.pdfq

[5] « Sur le plan militaire, il est impossible de profiter d’une opportunité comme l’attentat pour lancer une offensive sur trois axes stratégiques, cela demande des mois de préparation d’un point de vue logistique ». in http://www.jambonews.net/actualites/20110108-rwanda-1994-le-point-de-vue-de-luc-marchal/

[6] http://francegenocidetutsi.org/KibatChroniqueTpir-fr.pdf (P 62)

[7] http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2012/04/09/attentat-du-6-avril-une-version-burundaise-a-verser-au-dossier/

"Ils sont arrivés avant le 6 avril, ils sont repartis environ deux semaines plus tard .... Nous n’avons jamais su ce qu’ils étaient venus faire… » (Sic : Deo Ngendahayo - administrateur général de la sécurité burundaise)

[8]Procureur Général TPIR de septembre 96 à septembre 99 http://www.theglobeandmail.com/news/world/kagame-government-supporters-complicated-un-efforts-to-investigate-crimes/article32524359

[9] http://www.lemonde.fr/m-actu/article/2017/10/02/rwanda-la-question-qui-fache_5194634_4497186.html Rwanda, la question qui fâche

https://fr.sputniknews.com/international/201710041033326333-genocide-etats-unis/

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