Le Pen, Onfray, Finkielkraut… les raisons d’une connivence cachée

par Bernard Dugué
samedi 24 octobre 2015

Les sirènes bêlantes de la gauche bobo squattant les rédactions de Libé du Monde ont lancé une alerte médiatique déclinée en anathèmes sur une possible complicité entre les positions du FN et les déclarations de quelques intellectuels très médiatiques comme le sont Alain Finkielkraut, Michel Onfray ainsi qu’Eric Zemmour sans oublier le romancier Michel Houllebecq pour compléter ce quartet exécutant une sombre mélodie sur le monde contemporain. Cette thèse de la complaisance voire complicité ne résiste pas à la pensée. On ironisera sur Laurent Joffrin si prompt à dénoncer les théoriciens du complot mais qui, face à la soi disante déferlante réactionnaire, applique les mêmes arguties que celles utilisées par les complotistes. Il n’y a ni complot ni complicité entre le FN et ces intellectuels jugés réactionnaires mais une simple connivence qu’on analysera sommairement en utilisant quelques propos de Heidegger concernant un détail essentiel dans la pensée de Nietzsche.

Quel serait le dénominateur commun entre le FN, quelques intellectuels mais aussi d’autres événements disséminés dans le monde ? On pourra penser aux mouvances islamistes passéistes, aux revendications identitaires affichées par un dirigeant de l’Inde souhaitant revenir aux fondamentaux de la culture hindoue émanée de l’époque védique. Ce dénominateur, c’est le ressentiment à l’égard du temps. Nietzsche disait : « la vengeance, c’est le ressentiment de la volonté contre le temps et son « il était ». ». Ce « il était » peut représenter la culture d’une époque ou alors un régime politique installé depuis des décennies. Auquel cas, l’UMPS incarne ce type de régime pour Marine Le Pen. Et la vengeance dans tout ça ? Eh bien si vous êtes attentifs aux discours du FN, vous verrez que des relents de justice sous forme de vengeance ou de punition sont largement disséminés dans les paroles qui parfois, sont suivies d’actes. Comme récemment la défection de Marine Le Pen dans l’émission des paroles et des actes. On peut y voir une stratégie efficace visant à faire passer le FN pour une victime de l’acharnement de l’establishment mais aussi la traduction d’un acte de vengeance perpétrée contre France 2 et son maître de cérémonie David Pujadas à qui Marine a botté les fesses car il serait à la botte de l’UMPS selon les dires de Marine.

Le phénomène de la vengeance traduit effectivement un ressentiment face au temps, avec des formes très différentes dues aux contextes dans lesquels elle transparaît mais aussi aux personnages dont le caractère et les intentions peuvent laisser parfois libre court à des comportements qu’on peut caractériser comme punitifs ou relevant d’une sorte de justice rendue au nom d’une légitimité personnelle. La légitimité contre la légalité. Un vieux thème décliné sous forme de tragédie dans l’Antigone de Sophocle.

Le ressentiment contre la réalité temporelle et les faits accomplis et s’accomplissant. Voilà ce qui détermine cette vengeance prenant souvent le tour d’une comédie qui se joue par exemple entre un Onfray et un Moix sur le plateau de Ruquier. Les gens se sont délectés, tels des gamins face à guignol rossant les vilains à coups de bâtons. Un œil averti saura également détecter une certaine punition commise par ce même Onfray à l’égard des égarements de Freud dans sa longue vie de clinicien du divan. Mais Onfray est-il un homme du ressentiment ? Ou alors si c’est le cas, ce ressentiment est élevé au rang d’une certaine hauteur philosophique que n’ont certainement pas les cadres du FN.

Et maintenant, un regard sur Finkielkraut et Zemmour. Peut-on voir de la vengeance chez ces deux là ? Je ne pense pas mais le ressentiment du temps est largement présent. Il faut donc inventer une formule qui permet de les inclure et que l’on pourra accoler à celle de la vengeance. C’est assez facile : « la nostalgie c’est le ressentiment de l’impuissance face au temps ». On comprend que l’impuissance est en quelque sorte l’opposé de la volonté, qui du reste va avec la puissance chez Nietzsche. Mais on ne commettra pas l’erreur de mettre la vengeance comme le produit de la volonté de puissance. La vengeance c’est que le résultat d’une volonté impuissante trahissant le ressentiment face au temps. Quant à la nostalgie, elle est carrément une impuissance sans volonté autre que celle qui motive la remémoration du passé non sans quelques relents mélancoliques ou même mélancomiques si l’on se réfère au spectacle donné par Finkielkraut. Pour compléter, si la vengeance est un ressentiment violent contre le « il était », la nostalgie se présente comme une louange adressée au temps et à son « il était ». Et Onfray, n’est-il pas aussi nostalgique mais cette fois en adressant des louanges à Camus ?

Et pour compléter ce tableau, un mot sur Houellebecq et son ressentiment littéraire fait de déploration et de pessimisme que l’on peu comprendre comme un ressentiment face au temps mais attention, ce temps n’est figuré à travers le « il était » mais le « il sera ». Houellebecq pense que la France ne voit rien dans l’avenir et donc, que les Français seraient dans un état de soumission, ou je dirais plutôt démission. Le pessimisme est aussi un ressentiment à l’égard de la volonté et surtout de la représentation de l’avenir.

Ces brèves analyses ont je l’espère permis d’établir une connivence assez ténue du reste entre le FN et quelques intellectuels marqueurs de notre époque. On pourrait aussi inclure dans la politique de la vengeance les propos de Jean-Luc Mélenchon, prompt à punir les financiers pour le volet économique et Mme Merkel dans le dossier europolitique. Il y a aussi un ressentiment face au « il était » incarné cette fois non pas dans une France identitaire mais révolutionnaire ou du moins, la France des années 1970 et des luttes sociales. Comme l’a bien vu Peter Sloterdijk, notre époque est marquée par un accroissement de la banque de la colère, qui est aussi une banque des ressentiments et des impuissances présente chez un corps social assez étendu, avec les déclassés, les délaissés et ceux qui craignent l’abandon. Néanmoins, la colère ni le ressentiment ne fait un programme politique. C’est la raison pour laquelle le numéro deux du FN n’est autre qu’un brillant technocrate, condition nécessaire pour un accès du FN au pouvoir. Mais comme le dit cette formule, nécessaire n’est pas suffisant.

La conclusion sommaire de ces notes et analyses, c’est que si lien il y a entre le FN et les intellectuels classés réac, ce n’est pas un lien objectif mais une sorte de connivence souterraine comme il en a existé et il en existe tant. Ce lien est aussi le problème du ressentiment qui détermine notre époque marquée par les médias, la technocratie et une absence de perspective collective. D’ailleurs, le collectif pas plus que la république n’a résisté à la puissance du monde technocratique, économiste et bureaucratique des dernières décennies. La « maladie du temps » est un signe de notre époque et de bien d’autres.


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