« Lepénisation » ou « rationalisation » des esprits ?

par stephane rossard
mardi 27 juin 2006

Délinquance, sécurité et immigration ont pendant longtemps formé le tryptique pestiféré de la classe politique. Tout leader qui abordait ces thèmes était au mieux voué au gémonies, au pire traité de suppôt de l’extrême droite, et de raciste. En 2006, la donne a radicalement changé : les favoris à la course à l’Elysée se ruent sur ces thèmes, pourtant honnis hier. Alors « lepénisation » ou « rationalisation » des esprits ?

Au début des années 1980, le Front national commence à faire parler de lui et à élargir significativement son audience. Le Front national fait de l’immigration, de l’insécurité et de la délinquance son fonds de commerce. Des sujets jusqu’à présent complètement délaissés. Mais, c’est le point de départ de la politisation croissante de ces sujets.

A l’époque, tout homme politique qui ose aborder ces thèmes tabous est victime d’anathème. Croix de fer, il ira en enfer. Une politique de l’endiguement se met en place. Un véritable cordon sanitaire est déroulé autour de ceux qui parlent de ces thèmes. Ils sont même placés en quarantaine. Objectif : éviter impérativement toute contagion ! Il y aura des tentatives, comme celle de Laurent Fabius, mais elles seront vite étouffées dans l’œuf.

Robert Badinter sera le premier à parler de "lepénisation" des esprits. Une formule choc, mais aux effets terribles sur le politique, dont des événements tragiques d’aujourd’hui sont les conséquences directes. Cette phrase, si elle a le mérite de tirer la sonnette d’alarme sur les esprits tentés par la récupération, voire par l’exploitation des "pires sentiments" comme on dit, elle a eu, cependant, trois effets pervers, dont on paie maintenant la facture.


Un effet stérilisateur. Tous les politiques ont fait l’impasse sur la délinquance, l’insécurité et l’immigration. Le silence radio a prévalu. Personne n’osait s’aventurer sur ce terrain miné. Rideau sur ces sujets. Chacun sait, pourtant, que dans le même temps, la situation s’aggravait, le climat social se détériorait, les relations entre communautés s’envenimaient. Mais chacun a misé sur un retour à la normale des choses de façon naturelle. Terrible erreur. Car sous le couvercle, la marmite sociale bouillonnait. Le couvercle sautait sporadiquement, jusqu’à exploser littéralement avec les émeutes de décembre 2005. Chacun a semblé découvrir la gravité de la situation. Une surprise feinte, qui a provoqué la colère des victimes de ces violences.

Un effet dévastateur. Cette impasse a eu l’effet inverse de ce que les hommes politiques recherchaient. Autrement dit, de plus en plus de Français se sont tournés vers le Front national, car il était le seul à faire écho - même si, bien sûr, le fond, voire la forme, restaient et restent critiquables, pour ne pas dire condamnables - à leurs inquiétudes, à leurs angoisses. Plus la classe politique critiquait, tançait même le choix des électeurs, plus ils étaient renforcés dans leur vote. Une spirale sans fin qui a conduit, lentement mais sûrement, au 21 avril 2002.

Un effet boomerang. La France paie le prix très cher de sa politique de l’autruche et de son immobilisme en la matière. Elle voit désormais toute cette réalité honteusement, même lâchement ignorée, lui revenir en pleine face. Et avec une violence stupéfiante. Une facture très lourde, au coût social et économique exorbitant.

Aujourd’hui il apparaît clairement que l’insécurité et l’immigration seront encore au centre des préoccupations des Français en 2007 et, donc, mécaniquement, au cœur des programmes des candidats. Avec en plus les sujets sociaux liés à la précarité et la pauvreté. Mais les deux ne seraient-ils pas liés ? Tout du moins dans l’esprit des électeurs ?

Faut-il donc se réjouir que les candidats ne laissent plus l’exclusivité à l’extrême droite ? Est-ce un signe tangible de maturité du débat politique, autrement dit, une prise en considération d’une réalité sociale incontournable et, par là-même, des préoccupations des citoyens qui sont loin d’être des vues de l’esprit ou des chimères ? Donc une "rationalisation" des esprits en quelque sorte ?

Ou, au contraire, une régression, une surenchère démagogique à laquelle se livrent les principaux candidats prêts, coûte que coûte, à râtisser le plus large possible afin d’être élu ? Donc une "lepénisation" des esprits ?

Chaque candidat conscient de cette nouvelle donne s’empare avec plus ou moins de réussite de ces thèmes. Mais voilà, ces comportements de rapace suscitent le doute dans les esprits des électeurs sur la bonne foi des idées, l’authenticité des propos et la sincérité des convictions des candidats. Comment, en effet, expliquer cette soudaine conversion ? C’est pourquoi le danger est que les électeurs, comme l’avait dit Jean-Marie Le Pen, avec son sens de l’à-propos unique, "préfèrent l’original à la copie".

Le risque est grand. C’est une des clés, sans conteste, du scrutin de 2007.


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