Les déchirements d’Eric Besson
par Jean-Michel Aphatie
mardi 20 mars 2007
"Qui connaît Mme Royal ?" Sous ce titre, le député Éric Besson, démissionnaire du Parti socialiste, publie un livre aux éditions Grasset qui se veut une mise en garde contre la personnalité et les méthodes de la candidate socialiste. L’auteur était l’invité de RTL, ce matin, à 7h50. Il a répété au micro la méfiance que lui inspirait la personnalité de Ségolène Royal, dénoncé le flou de ses propositions, précisé aussi, ce n’était pas sans intérêt de le lui faire dire, qu’il ne percevrait pas de droits d’auteur pour son livre. Il ne souhaite pas sa victoire lors de l’élection présidentielle. Il n’a pas voulu dire vers qui allaient désormais ses préférences. Une campagne électorale est généralement rude. Celle-ci l’est particulièrement.
Que
penser du livre d’Éric Besson ? Sa lecture est instructive. Il ne s’agit
pas ici de cautionner les jugements personnels, et notamment ceux que
l’auteur porte sur Ségolène Royal.
Le plus intéressant tient dans la
description, bien formulée dans le récit, du piège dans lequel peut se
retrouver, malgré lui, un responsable politique. Depuis le début, et
c’est son affaire, Éric Besson doutait des compétences de Ségolène
Royal. Mais une fois qu’elle est désignée, le voici soldat du
socialisme, tenu de la défendre, obligé de se faire son avocat,
notamment lors de ses interventions publiques, ou lors de ses contacts
avec les journalistes. Éric Besson raconte alors, sans esbroufe et avec
des accents de sincérité, comment il s’enfonce dans le mensonge,
comment il camoufle ses doutes, comment il se couche tous les soirs
dans le malaise de ceux qui vivent dans l’insincérité et se lève tous
les matins en se disant que ça finira par aller mieux. Ce déchirement-là, ces doutes, Éric Besson les restitue avec justesse.
Une scène qu’il raconte mérite aussi d’être mentionnée. A la veille de sa démission, qu’il opérera le mercredi 14 février, il participe à une réunion du bureau national du Parti socialiste, c’est-à-dire l’instance dirigeante de ce parti. Pierre Mauroy, raconte-t-il, prend la parole et dans cette intervention, du moins telle que la restitue l’auteur, l’ancien Premier ministre conseille avec une grandiloquence qui lui est coutumière de ne pas s’embrasser de trop de réalisme politique, de viser d’abord l’efficacité et pour cela de s’adresser aux électeurs visés sans craindre l’approximation ni lésiner sur les promesses.
Éric Besson raconte que cette intervention l’a profondément gêné. Il y voit le symbole de ce reniement qu’a trop souvent effectué le Parti socialiste dans son histoire. Gestionnaire de l’économie de marché au pouvoir, simili révolutionnaire et presque doctrinaire dans l’opposition.
Ce
double discours, cet écart permanent entre une action et sa
théorisation, constitue à l’évidence la maladie dont souffre le
socialisme français. Les intervalles ainsi créés fabriquent de la
méfiance à pleins seaux. Ils légitiment, en outre, la radicalité des
discours de tous ceux qui se situent à la gauche du Parti socialiste.
Du coup, au moins lors d’un premier tour d’élection, beaucoup
d’électeurs puisent dans les arguments même des dirigeants socialistes
des arguments pour voter en faveur de candidats antilibéraux,
anticapitalistes, parfois même anti-européens. Des voix qui ont fait
déjà, qui feront peut-être encore, défaut au représentant du PS.
Sous
cet angle, et même s’il prêche dans le désert tant la gauche social-démocrate française refuse d’admettre qu’elle se tire
consciencieusement des balles dans le pied depuis des années, le récit
d’Éric Besson est instructif.
Autre chose : on parle de plus en plus, de mieux en mieux, de la VIe République. Ces institutions, celles qui sont les nôtres depuis 1958, on va leur faire la peau. Tous les candidats rivalisent d’audace, du moins avant l’élection. Et je te supprime tel article, tel machin, tel truc. Le rapport entre les institutions et la désindustrialisation ? Entre les institutions et la perte de compétitivité des entreprises françaises que signale le déficit de notre commerce extérieur ? Aucun, mais cela fait tellement du bien aux responsables politiques de parler de quelque chose qu’ils peuvent faire, puisque pour le reste ils ont décidé, en gros, de ne pas faire grand-chose.
Outre
le côté franchouillard de ce débat, pointons juste sa bêtise. Je ne
sais plus quel candidat a dit qu’il fallait réécrire l’article 20 de la Constitution. Dans son état actuel, celui-ci indique que le Premier
ministre détermine et conduit la politique de la nation. Substituons
donc président de la République à Premier ministre, conseille
l’apprenti sorcier et roule ma poule.
Sauf que si l’on indique
désormais que c’est le président qui détermine la politique de la nation, alors c’est le président qui doit présenter son programme
devant l’Assemblée nationale. Celle-ci lui votera donc ou non la
confiance. Et si elle ne la vote pas, alors le président, élu du
suffrage universel, est censuré, bafoué, les quatre pattes en l’air.
Bref,
c’est du grand n’importe quoi mais cela nous occupe, nous flatte
l’esprit, pendant que les Allemands en profitent pour nous piquer des
parts de marché aux quatre coins du monde et que les Anglais ricanent
en se disant que décidément ces "frenchies", habitants d’un pays aux
trois trotskistes et aux trois cents fromages, personne ne les refera.
Je sais, un jour, ce sera le peloton d’exécution pour absence de patriotisme. Tant pis. D’ici là, on aura bien rigolé.