Lettre ouverte M. Peillon

par etudiante
lundi 9 décembre 2013

 Le 8 décembre 2013

 

Monsieur le Ministre,

Elève en CPGE scientifique, je ne peux que réagir face aux déclarations faites ces dernières semaines et face à la réforme que vous entreprenez.

Inutile de revenir sur le manque de communication dont vous faites preuve face à nos professeurs. Nous vivons actuellement dans une atmosphère très défavorable au travail, ce que nous regrettons. Il n’est pas nécessaire, me semble-t-il de vous rappeler que nous sommes des élèves motivés et qu’il nous est regrettable d’aboutir à un mouvement de grève générale, et que devoir descendre dans les rues est loin de nous enchanter. Ce sont des heures de cours considérables que nous manquons, et j’espère que vous n’êtes pas sans savoir à quel point elles sont importantes pour nous, étudiants.

Nous sommes actuellement face à une incompréhension totale face à votre démarche, Monsieur. Nous ne savons comment réagir face à vos accusations infondées, face à nos peurs et nos inquiétudes, face au découragement de nos professeurs qui nous sont indispensables dans la réussite de nos études.

Nos professeurs gagnent bien leur vie, ce que je consens totalement, mais estimez-vous que leur salaire est injustifié ? Ils ont un niveau d’étude élevé, beaucoup ont étudié à l’Ecole Normale Supérieure, tous ont obtenu l’agrégation, et bien d’autres sont titulaires d’un doctorat. Avec un niveau de qualification tel, ils méritent bel et bien leurs salaires. Notons aussi qu’ils ont choisi d’enseigner et que pour beaucoup ils auraient pu prétendre à une belle carrière scientifique, être ingénieur, leur salaire aurait pu être beaucoup plus important. Ils ont choisi l’enseignement, leur métier leur plaît, ils aiment nous transmettre leur savoir, et chaque jour nous le ressentons. Chaque jour, ils forment les futurs ingénieurs de votre pays. Certains parleraient « d’élite », je ne préfère pas employer ce terme car il y a d’autres étudiants brillants dans d’autres cursus que celui des classes préparatoires, et bien heureusement !

En 2010 déjà, lorsque vous étiez député, vous accusiez les classes préparatoires de « voler » les bons étudiants aux universités françaises qui, je cite, « s’appauvrissent ». Nos universités ont des problèmes, nous le savons, peut-être est-ce dû à un manque de moyen. Un élève de classe préparatoire coûte cher par rapport à un étudiant de l’université, mais force est de reconnaître que le suivi n’est pas le même, nos professeurs nous encouragent à travailler toujours plus. Est-ce que nous priver de réussite serait permettre aux étudiants des universités de briller ? Le lien n’est pas direct. Vous avez clairement annoncé aussi, lors de la même interview que vous étiez « pour la suppression des classes préparatoires ». Est-ce ce processus que vous êtes en train de mettre en œuvre ?

Il y a quelques semaines, vous annonciez une réforme visant directement nos professeurs de classes préparatoires. L’objectif : réduire leur salaire considérablement. Non allez-vous dire, il leur suffira de faire une ou deux petites heures de plus par semaine qu’ils font déjà, il n’y a donc rien d’impossible. Oui, ces heures sont déjà effectuées, mais rémunérées donc les inclure à leur service de base induit une baisse de leur salaire. Vous trouvez cela inacceptable que nos professeurs fassent autant d’heures supplémentaires. Prenons un exemple. Je suis actuellement en première année de CPGE scientifique, en MPSI. Nous avons 12 heures de cours de mathématiques par semaine dont deux qui ont lieu en effectif réduit. Pour assurer nos cours, notre professeur de mathématiques effectue 14 heures par semaine. Dans une classe de 45 élèves il ne devrait en faire que 9. Cela fait donc 5 heures supplémentaires par semaine. Quelle est votre solution Monsieur le Ministre ? Un autre professeur devrait assurer ces 5 heures si on en croit votre raisonnement. Et pourtant, la particularité des CPGE est justement de pouvoir accéder à un enseignement où le même professeur effectue les cours, les travaux dirigés et les travaux pratiques. Ceci va donc à l’encontre du principe fondamental de nos classes préparatoires.

Cette baisse des revenus serait au profit des enseignants des ZEP, je conçois qu’ils effectuent un travail difficile, ils méritent cette heure de décharge que vous évoquez. Mais cela est-il votre but premier ? Ne serait-ce pas plutôt une attaque directe à la division pour supprimer plus rapidement les CPGE ? Il est clair que votre politique de division n’est pas à l’avantage des classes préparatoires. Lorsqu’on annonce aux français qu’un professeur de CPGE gagne plus, en travaillant « moins » que les autres (si une décharge leur est accordée c’est tout de même parce qu’une heure de cours en CPGE est bien plus difficile et plus longue à préparer qu’une heure de cours au lycée) et qu’on annonce une baisse de leurs revenus pour donner de meilleurs conditions aux enseignants des zones prioritaires, il n’est pas difficile de créer la division.

Néanmoins, Monsieur le Ministre, vous nous envoyez des accusations infondées, que nous ne comprenons toujours pas, malgré nos efforts. Nous sommes des élèves de classes favorisées dites-vous. Admettons que cette déclaration soit juste. Nous ne saisissons pas l’ampleur du problème. La France donne le droit d’étudier gratuitement. Un élève dont les parents gagnent correctement leur vie devrait forcément payer son enseignement ? Il y a là une contradiction avec les principes de l’Etat Français. De plus, cette déclaration est totalement infondée. Si je ne m’abuse, depuis 2001, la part de boursiers dans l’enseignement supérieur stagne autour de 30%. En CPGE, nous sommes environ 30 à 40% d’élèves boursiers. Un taux au-dessus de la moyenne nationale. Je suis moi-même boursière, et je n’estime pas être issue de « milieu favorisé ». Même si je ne saisis pas bien en quoi un élève en CPGE puisse être favorisé. Pensez-vous qu’un enfant de grand patron le sera forcément ? Un enfant de ministre serait-il destiné à l’être lui aussi ? Un enfant d’ingénieur sera ingénieur ? Un enfant d’ouvrier sera ouvrier ? Ainsi, nous sommes condamnés à vivre dans la même classe sociale que nos parents ? Détrompez-vous ! Un enfant d’ingénieur n’a pas plus sa place en CPGE qu’un enfant d’ouvrier ! Les CPGE sélectionnent sur dossier, ce que vous leur reprochez également. Elles ne sélectionnent pas sur les revenus des parents, mais bel et bien sur le mérite de l’élève. Un élève motivé trouvera une place en CPGE, quelle que soit son origine sociale. Notre taux de réussite est très bon (au-delà des 90%) et c’est sans doute cette sélection qui nous permet de réussir, les études supérieures sont difficiles, nous le savons. Il est inutile de nous destiner dans des études dans lesquelles nous sommes voués à l’échec. C’est sans doute pour cela que nos universités ont un taux d’échec aussi important. Prenons l’exemple de la médecine et son taux d’échec de 80% en première année, il suffit d’obtenir le baccalauréat pour s’y inscrire, aucune sélection n’est faite, et pourtant, tout le monde n’a pas les capacités intellectuelles à devenir médecin, il en va de même pour la formation d’ingénieur. La différence étant qu’avec la sélection sur dossier en CPGE on évite aux élèves les plus justes de se vouer à l’échec. D’autant qu’il n’est pas nécessaire d’obtenir une mention bien ou très bien au baccalauréat pour entrer en CPGE, il y a des CPGE qui recrutent avec des résultats bien inférieurs !

Vous n’avez pas l’air de comprendre que les CPGE fonctionnent sur les fondements de la méritocratie et c’est ce qui nous révolte ! En CPGE le principe est simple, l’élève qui réussit est un élève qui travaille et non pas un élève dont les parents ont un portefeuille qui déborde ! Tout le monde y a accès. Le système des CPGE est particulier, il n’existe qu’en France, c’est sans doute la seule chose que nous avons de plus que les autres pays et qui fonctionne. Alors pourquoi vouloir l’atteindre ?

Vous ne faites que toucher aux salaires de nos professeurs allez-vous dire, cela ne nous concerne pas, nous, élèves. Et pourtant, nous sommes directement concernés. Tout d’abord nous comprenons le désarroi de nos professeurs. Ensuite, il est clair que de cette réforme s’en suivra une démotivation générale. Nos professeurs s’investissent beaucoup pour nous permettre de réussir. La surveillance de nos devoirs surveillés est bénévole, il faut le rappeler. Qu’en sera-t-il si nous nous retrouvons face à des professeurs découragés ? Nous n’aurons plus de devoirs surveillés. Bien sûr que si, allez-vous nous dire ! Ils n’auront qu’à les effectuer durant les heures de cours. Perdre 3h voire 4h de cours toutes les trois semaines, cela représente une part énorme, ils ne pourront pas se le permettre s’ils veulent terminer le programme ! Ces devoirs seront donc moins fréquents, et pour les réaliser nous devrons réduire les heures de travaux dirigés, cela signifie que nous nous entrainerons moins ! C’est impossible lorsqu’on se présente à des concours où le but n’est pas d’obtenir une moyenne de 10 sur 20 mais d’être meilleur que les autres. Ainsi, les CPGE privées rayonneront puisqu’elles pourront se permettre de payer des surveillants et maintenir ces devoirs. Ainsi pour un bon suivi, il sera nécessaire d’accéder à une école privé. Et ainsi, le reproche que vous faites aujourd’hui aux CPGE deviendra bel et bien réalité : pour pouvoir payer une école privé il faut être issu de milieu favorisé.

Nous sommes donc face à une situation de désarroi, nous avons peur pour les futurs préparationnaires qui devront payer pour avoir un enseignement de qualité ! Autant dire que vous êtes en train d’abolir l’essor social qui jusqu’à aujourd’hui était encore possible. Les CPGE représentent un système qui a fait ses preuves.

Une fois de plus, après la ministre de l’enseignement supérieure, Madame Geneviève Fioraso, vous démontrez que le gouvernement socialiste ne veut pas permettre aux classes moyennes d’en sortir. Vous préférez donc que les pauvres restent pauvres, la richesse aux riches c’est bien ça ?

Vous n’avez pas l’air de comprendre le système de méritocratie, après la suppression de la bourse au mérite, c’est aujourd’hui le processus d’extermination des CPGE que vous mettez en place. Nous sommes face à l’incompréhension générale. Nous ne comprenons pas vos accusations et nous ne sommes pas prêts de les accepter. Non nous ne sommes pas des fils d’ingénieurs qui profitent du système. 30% d’entre nous sommes boursiers, les CPGE représentent pour nous l’espoir qu’on ne nous a jamais offert. Nous sommes fiers de pouvoir y accéder, nous sommes heureux de faire ce que nous faisons. Nous sommes des élèves motivés. Il y eut un temps où on encourageait les enfants des classes moyennes à en sortir s’ils en étaient capables, et surtout s’ils voulaient accéder à ces emplois que vous qualifiez de « priviligiés ».

Personnellement, je suivais ce cursus pour me destiner à l’enseignement, aujourd’hui j’en doute beaucoup. C’est tout une génération d’étudiants que vous démotivez en même temps que tous leurs professeurs. Pourtant, vous savez que nous manquons de professeurs de sciences, nous vivons dans le capitalisme et reprochez aux jeunes de préférer des emplois « mieux payés » car ils en ont les capacités. Mais vous venez de décourager tous ceux qui malgré tout, souhaitaient encore se présenter au CAPES.

Une élève de CPGE en colère (comme beaucoup d’autres).


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