Lettre ouverte au directeur de la REXMA Sal

par Herv COVES
mercredi 16 janvier 2013

Vous voulez ouvrir une mine d'or au milieu du Parc Amazonien de Guyane... 

Monsieur le Directeur,

 

Votre entreprise a obtenu le permis d’exploiter un gisement aurifère à proximité du bourg de Saül, connu sous le nom de « permis Limonade ».

Vous espérez en extraire quelques kilogrammes d’or, sur une surface de plus de 10 km².

Ceci représente certainement des montants importants et un investissement conséquent.

Vous avez réalisé des études d’impact.

Vous vous êtes certainement rendu compte que les inventaires faunistiques, floristiques et mycologiques commencés depuis plus de 40 ans par des scientifiques du monde entier, ont fait l’objet de très nombreuses publications, articles, monographies, et même des ouvrages de vulgarisation.

Vous avez pu constater que de nouvelles espèces pour la science y ont été découvertes, certaines récemment :

Argyrogrammana iracyi saulensis , Ataenius saulensis , Clidemia sauleusis, Fissidens saulensis , Notopleura saulensis , Ouratea saulensis , Passiflora saulensis, Pourouma saulensis , Rhodostemonodaphne saulensis , Rinodina saulensis , Ruellia saulensis, Smilax saulensis …

Et à ce jour, certaines autres ne sont pas encore nommées.

Il y a même un terrifiant phlébotome, Lutzomyia saulensis, découvert en 1944.

Certaine plantes figurent dans la liste des plantes endémiques. Leur rareté exige une protection bienveillante, comme Drymonia psilocalyx. Le plant type a été découvert sur le layon de la crique Limonade par De Granville.

C’est aussi le cas de Distopyrenis pachyspora. Nous n’avons découvert qu’un seul exemplaire, dans toute la zone centrale des Guyanes, sur ce même layon.

J’imagine que lors de vos voyages à Saül, vous avez pu prendre la mesure de l’incroyable diversité et de l’originalité de ce secteur unique et accessible.

Vous avez pu vous rendre compte, dès l’arrivée à l’aérogare, que le climat n’est pas le même, l’air y est moins dense. Vous y avez bien dormi, car les nuits y sont plus fraîches. Vous avez entendu que les cigales n’y chantent pas de la même façon, que les bruits de la forêt y sont différents. Les odeurs aussi vous ont surpris : elles ne correspondent à rien de ce que vous avez pu ressentir ailleurs. Vous avez bu l’eau des criques, vous avez observé et même goûté des fruits étranges.

La biodiversité et l’altérité de ce secteur interpellent.

Toutes les mesures de classement du site et de protection sont établies sur ce constat :

Saül est unique. Saül est singulier. Saül est différent.

Moi aussi, j’y ai trouvé tout cela. Et peut-être même plus…

J’ai atterri à Saül par hasard.

L’abondance des publications scientifiques et botaniques sur Saül m’y a quand même orienté. Je n’étais pas du tout tropicaliste, mais le seul guide de terrain guyanais un peu sérieux que j’ai pu me procurer était justement celui que Scott Mori a coordonné à Saül, avec plus de 80 autres botanistes. Eux aussi y ont investi beaucoup d’argent.

La première fois, j’y suis allé pour vivre l’aventure de la forêt vierge.

Comme beaucoup, j’avais peur. J’étais même angoissé par l’idée de passer, ne serais-ce qu’une nuit, dans un hamac accroché entre deux arbres au milieu de la forêt.

Ma première nuit fut tout autre : alors que je m’apprêtais à vivre le moment le plus terrifiant de ma vie, je me rendis compte soudainement que tout ce que j’entendais n’avait rien d’horrible ou d’agressif ; bien au contraire, j’ai pris conscience que tout n’était que chant d’amour, d’animaux qui s’appellent et s’interpellent : oiseaux, singes, insectes ou grenouilles. C’est aussi par amour que les cohortes de lucioles scintillent et clignotent dans la nuit. Ce sont aussi les gazouillis et babillements de toutes sortes de progénitures ou de petites bêtes qui font vibrer cette forêt. C’est un chant d’espoir. C’est un hymne à la Vie.

Plus tard, je découvrais bien plus encore, lors d’une rencontre avec Francis Hallé, un autre grand botaniste. Alors que j’essayai de comprendre pourquoi il y avait tant de vie dans cette forêt, en bon pédagogue, il m’incita à prendre un autre point de vue. Il posa la question différemment : pourquoi y-a-t-il moins de vie dans les zones tempérées ? Et le voila parti dans une belle démonstration, parlant d’ère géologique et de glaciation qui, tous les trente mille ans, recouvrent de glace les zones tempérées. A chaque cycle, la vie repart sur Terre, en essaimant à partir des zones tropicales.

Cette forêt est la Vie, elle est aussi la source de la Vie, le lieu à partir duquel, après chaque catastrophe, germent les nouvelles pages de l’histoire de la Vie sur Terre.

A ce titre, elle mérite notre attention et engage notre responsabilité.

Et justement, il est aujourd’hui reconnu que Saül est l’un de ces secteurs : une « Arche de Noé » disposant d’une biodiversité exceptionnelle qui participe à la régénération du Monde.

Depuis, j’y suis régulièrement retourné. Cette forêt m’a attiré comme peut le faire un aimant : il me fallait impérieusement la sentir, la voir, la toucher et l’entendre. Je m’abandonnais à la contempler plutôt qu’à la comprendre, à l’admirer plutôt qu’à réfléchir. Je m’abandonnais finalement à l’aimer !

L’aimer parce que j’aime la Vie.

L’aimer parce qu’aujourd’hui je sais que quelque soit l’empreinte de l’humanité sur le cours des choses, il existe au moins un endroit sur Terre, à partir duquel l’aventure humaine reste toujours possible : Saül !

Hervé COVES

 

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