LibertÚ, sÚcuritÚ, luciditÚ - Les « valeurs de la droite » (2)

par Jordi Grau
mardi 15 novembre 2016

Les primaires de la droite et du centre approchant à toute allure, je termine mon enquête sur les « valeurs de la droite », commencée dans un précédent article.

Liberté

Comme je l’ai dit dans mon précédent article, la gauche et la droite ont au moins un sujet de désaccord : la première est favorable à une diminution des inégalités économiques, sociales et politiques, alors que la seconde s’accommode très bien des inégalités existantes. Il y a mille manières de justifier ces inégalités. L’une des plus fréquentes consiste à dire qu’une politique égalitaire est nécessairement liberticide. Le but d’un gouvernement de gauche, en effet, serait d’empêcher les individus les plus intelligents, les plus courageux, les plus inventifs, de sortir du rang. Cela supposerait une surveillance bureaucratique constante de la société, et une répression de toutes les initiatives susceptibles de donner aux personnes les plus remarquables un quelconque avantage sur la masse des médiocres. Il semblerait donc que la liberté soit fondamentalement une valeur de droite, tout comme l’égalité est une valeur de gauche.

Mais cette opinion, si bien fondée apparemment, ne résiste guère à l’analyse. D’abord, elle ne saurait convenir à tous les gens de droite. Seuls les libéraux se disent très attachés à la liberté individuelle. Or, la droite est loin de se réduire à sa composante libérale. Il existe en elle des courants autoritaires ou/et étatistes, y compris dans ce qu’on appelle la droite républicaine.

Ensuite, être de gauche ne signifie pas vouloir une égalité parfaite entre les individus. Cela veut dire seulement réduire les inégalités à un niveau acceptable, de manière à ce qu’aucun groupe ou individu n’ait les moyens d’écraser les autres.

Par ailleurs, contrairement à une idée répandue, les gens de gauche ne sont pas tous des adorateurs de l’État. Ce dernier, comme le disait Max Weber, est l’institution qui a le monopole de la violence légitime. Les gens qui dirigent cette institution ont donc un pouvoir énorme sur leurs concitoyens, même dans un régime démocratique. Or, quand on est à gauche, on est partisan d’une réduction des inégalités entre les citoyens. Une personne de gauche considérera donc toujours l’État, sinon avec détestation, du moins avec beaucoup de méfiance. D’ailleurs, une gestion purement étatique de l’économie aboutit non seulement à des abus de pouvoir mais à une répartition inégale des richesses, l’appareil d’État étant utilisé par des individus ou des entreprises privées comme un moyen pour capter l’argent public au détriment de l’intérêt général. Bref, une personne de gauche n’est pas en principe favorable à une bureaucratie tentaculaire, toute-puissante et opaque. Elle a plutôt tendance à désirer une gestion démocratique des richesses, et ce à tous les niveaux : au niveau international, international, local et dans les entreprises.

Enfin, on peut constater qu’un accroissement démesuré des inégalités engendre nécessairement une diminution de la liberté. Quand les pouvoirs politique ou économique sont concentrés entre des mains peu nombreuses, comme c’est le cas aujourd’hui, il en résulte toujours une forme de tyrannie. Sous la pression des actionnaires et des patrons, les salariés ont de moins en moins d’autonomie réelle. La liberté, au fur et à mesure que les inégalités se creusent, devient ainsi le privilège d’une petite minorité. On comprend dans ces conditions que la notion d’émancipation ait été longtemps au cœur des discours de gauche. Il s’agit, quand on est à gauche, d’œuvrer pour une société plus libre, où les gens pourront véritablement travailler et vivre conformément à leurs désirs, sans être sans cesse contrôlés par une hiérarchie soupçonneuse. On peut d’ailleurs noter que le néolibéralisme, d’après l’économiste et anthropologue David Graeber, a contribué au développement d’une bureaucratie tatillonne et omniprésente, que ce soit dans entreprises privées ou dans les services de l’État.

Sécurité

Avec la sécurité, on pourrait penser qu’on a enfin trouvé une valeur propre à la droite. La gauche, souhaitant diminuer les inégalités entre les criminels et les honnêtes gens, serait favorable à des mesures humanitaires (abolition de la peine de mort, raccourcissement et adoucissement de l’emprisonnement, remplacement de la prison par des peines de substitution), au risque de se montrer complaisante envers le crime. La droite, au contraire, saurait se montrer ferme, parce qu’elle aurait davantage le souci de la protection des citoyens honnêtes.

Ce discours a fini par sembler évident à force d’être répété, mais correspond-il aux faits ? On peut en douter, et ce pour trois raisons au moins. La première, c’est que les politiques de droite s’attaquent à une forme de sécurité particulièrement importante : la sécurité sociale. Par ce nom, je n’entends pas seulement les dispositifs qui ont été regroupés sous ce nom après la guerre (assurance-maladie, assurance vieillesse, allocations familiales). Je veux parler de toutes les institutions publiques qui soutiennent les membres de la société en situation de faiblesse pour des raisons financières ou médicales. C’est un filet de protection que la société a tissé pour empêcher ses membres de tomber dans la misère et dans le désespoir. Les politiques de droite, préférant les assurances privées aux institutions sociales ou étatiques, ont depuis des décennies travaillé à détricoter ce filet de protection. Cela engendre, pour beaucoup de gens, un accroissement de l’insécurité sociale. Comme le disait l’ancienne secrétaire nationale du Medef, Laurence Parisot : « La vie, la santé, l'amour sont précaires. Pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? »

Ensuite, on peut noter que les politiques sécuritaires mises en place par la droite (socialistes compris) s’attaquent principalement aux petits délinquants. La délinquance financière est fort peu poursuivie, comme l’explique notamment la sociologue Monique Pinçon-Charlot. Dans un système fortement inégalitaire, les dirigeants politiques et économiques constituent une oligarchie puissante, soudée, qui profite de ses privilèges pour accroître encore plus sa richesse au détriment de l’intérêt général et au mépris des lois.

 Or, cette délinquance financière n’est pas seulement un scandale moral : c’est un manque à gagner considérable pour la nation. Les milliards qui sont détournés par les oligarques sont autant d’euros qui n’iront pas renflouer les caisses de la sécurité sociale, rénover des hôpitaux et des écoles, etc. La délinquance financière contribue donc au renforcement de l’insécurité sociale dont je parlais plus haut.

Enfin, il n’est pas du tout sûr que les politiques dites « sécuritaires » soient efficaces en matière de lutte contre le crime et la petite délinquance. Ces politiques se résument à deux axes, pour l’essentiel : accroissement de la surveillance (vidéosurveillance, écoutes téléphoniques, surveillance de l’Internet…) et augmentation de la répression. De telles mesures ne résolvent aucun problème de fond. Une bonne partie de la délinquance et du crime a des liens avec l’accroissement des inégalités. Les plus riches se croient au-dessus des lois, et certaines personnes des milieux défavorisés sont tentées de s’adonner à des trafics illicites pour accéder aux biens de consommation dont ils sont privés. Seule une politique vraiment de gauche pourrait résoudre ce problème. Par ailleurs, il n’est pas évident que le recours systématique à la prison – pour ne rien dire de l’allongement de la durée de l’emprisonnement – soit le meilleur moyen de remettre les délinquants dans le droit chemin. On a souvent dit que la prison est l’école du crime. Il semble bien que ce soit le cas, surtout si rien n’est fait pour réinsérer les prisonniers une fois qu’ils ont purgé leur peine. Sur toutes ces questions, je recommande l’écoute de cette intéressante émission.

Encore une fois, nous avons pu observer qu’une des valeurs souvent attribuée à la droite est en fait partagée par tout le monde. Que l’on soit de gauche ou de droite, on aspire généralement à se prémunir contre certains risques indésirables. Un minimum de sécurité est désiré par tout le monde. Là où les points de vue divergent, c’est sur les moyens d’y parvenir.

Lucidité

« On ne vit pas dans un monde de bisounours ». Combien de fois ai-je pu lire cette phrase, dans des forums de discussion, sur Internet ? En général, elle est formulée par des gens de droite, qui reprochent à leurs interlocuteurs d’être naïfs, idéalistes, irréalistes. Dans le vrai monde, disent-ils, les gens sont égoïstes. Ils ne coopèrent pas spontanément et transgressent les lois s’ils pensent avoir intérêt à le faire. Il faut donc, pour que la société puisse tenir, faire marcher les gens à la carotte et au bâton : réprimer sévèrement les criminels et les délinquants, et récompenser ceux qui travaillent dur ou ceux qui contribuent à l’enrichissement global de la société. Cette dernière idée sert d’ailleurs d’argument pour justifier les fortes inégalités de rémunération qu’on peut observer dans la société. Réduire ces inégalités serait dangereux, car cela reviendrait à accorder une prime à la paresse ou à la médiocrité.

Dans le même ordre d’idées, les gens de droite reprochent souvent aux gens de gauche d’être aveuglés par leur idéologie, ou d’avoir une vision trop abstraite, trop générale du monde. Bref, la droite se fait gloire d’être plus lucide que la gauche. Parce qu’elle est plus conservatrice – sur le sujet des inégalités sociales, en tout cas – elle ne rêve pas à un autre monde. Elle est moins généreuse, peut-être, mais elle a au moins le mérite d’avoir les pieds sur terre.

Reprenons ces thèses une à une. D’abord, concédons un point aux personnes de droite : il est fréquemment arrivé, en effet, que des gens de gauche manquent de lucidité à cause de leur idéologie. En témoigne, notamment, l’aveuglement dont ont bénéficié des dictatures se réclamant du marxisme de la part de militants communistes. Mais on pourrait citer des contre-exemples, comme celui d’Orwell qui a fait une féroce critique du stalinisme dans La Ferme des animaux. Cette critique, il ne l’a pas faite malgré ses convictions de gauche, mais à cause d’elles. Le crime de Napoléon, le cochon qui instaure une dictature dans la ferme des animaux insurgés, ce n’est pas d’aller trop loin dans l’utopie révolutionnaire : c’est d’instaurer une contre-révolution. Le mot d’ordre initial – « Tous les animaux sont égaux » – est remplacé par un slogan grotesque : « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que les autres ». Orwell a bien vu que le régime qui s’était installé en URSS n’était pas la dictature du prolétariat, mais celle d’un parti unique qui prétendait à tort agir et parler au nom des classes opprimées.

Par ailleurs, il faut rappeler que la gauche n’a pas le monopole de l’aveuglement idéologique. Dans La grande transformation, l’économiste Karl Polanyi a bien montré que la constitution d’un marché mondial, au 19ème siècle, n’était en rien une évolution « naturelle » du capitalisme, mais l’application autoritaire d’une utopie libérale. Le livre de Polanyi montre également que cette utopie ne pouvait pas fonctionner, que ce fût pour des raisons sociales ou économiques. La dépression des années 30 y a mis fin provisoirement… avant la grande renaissance néolibérale des années 70 et 80. Un autre exemple frappant, c’est celui de la récente crise financière de 2007-2008. La plupart des économistes « mainstream » – c’est-à-dire néolibéraux – chantaient les louanges de la dérégulation. La finance était censée s’« autoréguler ». Au moment de la crise, un vent de panique a momentanément balayé ces certitudes. On a parlé d’un retour à Keynes, et même à Marx. Puis, une fois la tempête passée, les gouvernants et les économistes ont repris leurs bonnes vieilles habitudes. Certains économistes dominants ont même le culot, en France, d’accuser leurs confrères hétérodoxes de verser dans le « négationnisme économique », c’est-à-dire de refuser la réalité empirique au nom de leur idéologie. On pourra, à se sujet, écouter avec profit ce débat entre Pierre Cahuc, coauteur de Le négationnisme économique – et comment s’en débarrasser, et l’économiste « atterré » Benjamin Coriat.

Qu’en est-il maintenant des « bisounours » ? La gauche idéalise-t-elle les êtres humains ? Ce n’est pas impossible. Mais que dire alors des gens de droite, qui ont souvent tendance à considérer la notion de lutte des classes comme « archaïque » ? N’ont-ils pas tendance, en gommant les conflits sociaux, à prendre leurs désirs pour des réalités ? Seul un milliardaire excentrique comme Warren Buffett peut aujourd’hui se payer le luxe de reconnaître que la guerre des classes existe, et qu’elle est menée par la classe des super-riches.

Si les gens de gauche idéalisent parfois l’humanité, ils reconnaissent généralement l’existence de l’égoïsme humain, et en particulier celui des classes dominantes. Loin de vouloir « refonder le capitalisme sur une éthique de l'effort et du travail », comme le proposait Nicolas Sarkozy en 2008, ils veulent imposer aux capitalistes des règles contraignantes. Certains pensent même qu’il faudra mettre fin au capitalisme, et ce par une révolution plus ou moins violente.

Quant à l’idée qu’il faut récompenser les plus méritants et sanctionner les délinquants, elle peut-être vraie, mais elle n’est pas nécessairement choquante pour quelqu’un de gauche. Ce qui est beaucoup plus discutable, c’est de croire qu’un système fortement inégalitaire permet de sanctionner correctement les délinquants et de récompenser les individus les plus utiles ou les plus méritants. Dans une société comme la nôtre, la très grande bourgeoisie est tellement dominante – financièrement, politiquement, culturellement – qu’elle peut faire à peu près n’importe quoi sans craindre d’être sanctionnée. La délinquance financière jouit d’une complaisance incroyable de la part des pouvoirs publics. Quant aux rémunérations que s’octroient les dirigeants politiques ou économiques, elles ne sont en rien proportionnelles au mérite ou aux compétences de ces hommes. S’ils prennent la part du lion, c’est d’une manière arbitraire, tout simplement parce qu’ils sont les plus forts. Peu importe que leurs choix politiques ou économiques soient désastreux pour la société, ce qui compte c’est qu’ils soient aux commandes des entreprises ou de l’État.

Enfin, il serait abusif de réduire le réalisme à l’acceptation de la réalité telle qu’elle est. Ce n’est pas parce qu’il existe aujourd’hui d’énormes inégalités sociales, économiques, politiques et culturelles qu’elles sont naturelles ou éternelles. Dire : « Il en a toujours été ainsi, donc il en sera toujours ainsi », c’est commettre un sophisme. La réalité n’est pas immuable. Elle change, et elle change d’autant plus qu’on croit le changement possible. Qui aurait pu imaginer, il y a deux cents ans, que les femmes auraient un jour les mêmes droits – au moins sur le papier, ce qui n’est pas négligeable – que les hommes en France ? Il en va de même pour les progrès sociaux. En 2004, j’ai eu la chance d’assister à un débat avec le résistant et ancien communiste Maurice Kriegel-Valrimont. Il disait, à propos de l’instauration de la sécurité sociale en 1945, que beaucoup de gens jugeaient alors cette réforme totalement irréaliste – surtout dans un pays considérablement appauvri par la guerre. La suite leur a donné tort.

 

Conclusion

Il existe peut-être des valeurs propres à la droite, mais elles sont bien difficiles à trouver. Au fond, les gens de droite ont les mêmes désirs que ceux de gauche : ils désirent vivre libres et en sécurité, jouir d’un certain confort, être respectés, admirés, reconnus pour leurs mérites, etc. En revanche, ils n’ont pas le même point de vue quant à la réalisation de ces désirs. Pour eux, il serait inutile, voire dangereux, de chercher à lutter contre les inégalités. Il est tout à fait possible d’avoir la liberté et la sécurité dans une société fortement inégalitaire. Pour les gens de gauche, au contraire, une telle organisation sociale est non seulement injuste, mais aussi aliénante, insécurisante et dangereuse pour l’ordre public. 


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