Louis Mexandeau et la fidélité au Sphinx

par Sylvain Rakotoarison
mercredi 16 août 2023

« Son témoignage vaut aussi par la galerie de portraits au vitriol qu'il dresse de ceux qu'il appelle férocement "les gavés de l'après-mai 1981". Peu échappent au jeu de massacre, dont Michel Rocard et Ségolène Royal sont les cibles les plus notoires, avec à l'appui, évidemment, des mots féroces de François Mitterrand. » (4e de couverture du livre de Louis Mexandeau sur François Mitterrand sorti en 2006).

C'est un très vieux monsieur de 92 ans qui s'est éteint ce lundi 14 août 2023, hospitalisé en Suisse à la suite d'une infection pulmonaire, admis comme voisin alors qu'il passait ses vacances dans son chalet de Haute-Savoie. Louis Mexandeau était un dinosaure de la vie politique et plus particulièrement, du socialisme à la sauce mitterrandienne.

L'une de ses dernières interventions publiques fut (à ma connaissance) pour le premier congrès du parti socialiste du "nouveau monde", c'est-à-dire, depuis que le PS n'est plus un parti de gouvernement, le congrès d'Aubervilliers le 8 avril 2018, peu après sa déflagration consécutive à l'élection du Président Emmanuel Macron : il croyait dur comme fer encore en l'avenir du PS (il aura dû vivre par la suite le 1,5% du PS à l'élection présidentielle suivante) alors qu'il a commencé son discours en montrant toutes ses cartes d'adhésions du PS depuis 1971 et le fameux congrès d'Épinay : il voulait parler au futur et il n'était plus qu'un conservateur de musée parlant au plus-que-parfait !

Pour les moins jeunes, Louis Mexandeau, mec sans dos, désolé du mauvais jeu de mot, évoque avant tout les heures glorieuses du mitterrandisme triomphant, avec ce gouvernement socialo-communiste, le premier depuis des décennies, dirigé par Pierre Mauroy et qui ne manquait pas de faire des jeux de mots dans l'attribution des portefeuilles : Defferre à l'Intérieur, Delors aux Finances, Cresson à l'Agriculture, Lang au Papotage (certains écrivent : Pipeautage), Laurain aux Anciens combattants, Lalumière à la Consommation, Autain aux Immigrés, et même Le Pensec à la Mer, fallait vraiment y penser !...

Six fois ministre, Louis Mexandeau, lui, n'avait pas eu droit à un clin d'œil humoristique pour son maroquin : nommé Ministre des PTT (on disait encore comme cela pour évoquer les Postes et les Télécommunications), du 22 mai 1981 au 20 mars 1986 dans les gouvernements de Pierre Mauroy et Laurent Fabius (seulement ministre délégué du 24 mars 1983 au 15 novembre 1985), puis Secrétaire d'État chargé des Anciens combattants (et Victimes de guerre à partir du 4 avril 1992) du 17 mai 1991 au 29 mars 1993 dans les gouvernements d'Édith Cresson et Pierre Bérégovoy, il avait le look des députés enseignants barbus jusqu'à la caricature (un filet de barbe sans forcément de moustaches) arrivés en masse au Palais-Bourbon en juin 1981 sur la lancée de la victoire de François Mitterrand à l'élection présidentielle le 10 mai 1981.



Mais ce serait injuste de mêler Louis Mexandeau à ces nouveaux députés de 1981 car lui l'était depuis déjà deux mandats. Né le 6 juillet 1931 dans le Pas-de-Calais, Louis Mexandeau a fait des études d'histoire qui l'ont amené jusqu'à l'agrégation d'histoire. Il a enseigné dans des lycées de 1961 à 1973, date de sa première élection comme député du Calvados (une première à l'époque, le Calvados était une "terre de droite"). Depuis 1965, Louis Mexandeau était un grognard du mitterrandisme, militant dans le microparti CIR (Convention des institutions républicaines), un petit club mitterrandien inclus dans la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS), qui, à l'origine, aurait dû être un rassemblement entre les centristes démocrates chrétiens du Centre démocrate de Jean Lecanuet, les radicaux et les socialistes de la vieille SFIO de Guy Mollet (pour soutenir la candidature de Gaston Defferre à l'élection présidentielle de 1965).

Ainsi, ce compagnonnage dès 1965 avec François Mitterrand, l'aventure originelle de la prise du PS par un ancien médaillé de la francisque, au même titre que d'autres "historiques" comme Pierre Joxe, Claude Estier, Charles Hernu et Louis Mermaz (ce sont ceux qu'il a cités dans son livre "François Mitterrand le militant, trente années de complicité" publié en 2006, éd. Le Cherche Midi) et j'ajouterais au moins Roland Dumas (101 ans dans quelques jours), Georges Fillioud, Édith Cresson, Pierre Bérégovoy, Robert Badinter, Georges Dayan, etc., leur ont valu de belles carrières nationales une quinzaine d'années plus tard (sauf Georges Dayan mort avant leur victoire). Louis Mexandeau aimait tellement montrer qu'il aimait François Mitterrand qu'à la fin de sa vie, il en est devenu presque une sorte de sosie vestimentaire, avec sa rose rouge, son écharpe rouge et son chapeau, à la limite du ridicule qui, heureusement, ne tue pas.



Principalement chargé pendant cinq ans du Ministère des Postes et Télécommunications, Louis Mexandeau était encore dans le vieux monde, celui qui n'envisageait pas l'ouverture des marchés au monde entier ni la transformation de deux services d'État en deux grandes entreprises nationales dont les usagers devenaient des clients. Pourtant, il a cru investir dans l'avenir en inaugurant le Minitel qui était, à l'époque, fort intéressant mais sans doute que cette avancée technologique a fait perdre plusieurs années à la France, dormant sur ses lauriers, pour comprendre ce que serait plus tard Internet.

Louis Mexandeau a tenté de (et réussi seulement à moitié à) s'implanter dans le Calvados : réussi, car il a été élu et réélu député du Calvados sans discontinuité de mars 1973 à juin 2002, il a été aussi élu conseiller général du Calvados de 1973 à 1992, et conseiller régional de Basse Normandie de 1986 à 2004, mais il n'a pas réussi à conquérir la mairie de Caen et pourtant, ce n'était pas faute de se présenter et représenter inlassablement aux municipales de Caen en 1983, en 1989, en 1995 et en 2001, lui donnant seulement un mandat de conseiller municipal d'opposition de 1983 à 2008. C'est même une fin peu glorieuse pour sa carrière politique puisque Louis Mexandeau s'est fait battre aux législatives, après avoir dominé pendant une trentaine d'années sa circonscription, en juin 2002 par un jeune maire centriste plein d'avenir, Rodolphe Thomas. Des combats de trop, on pouvait dire qu'il en avait fait quelques-uns au début des années 2000, alors qu'il avait déjà atteint 70 ans, tant aux municipales qu'aux législatives. En mars 2001, il a été battu aux municipales par la candidate UMP qui a obtenu 16 points d'avance sur lui. Il a néanmoins voulu terminer jusqu'au bout son dernier mandat, conseiller municipal, en 2008 avant de se retirer complètement de la scène politique active.





Louis Mexandeau a participé à tous les congrès du parti socialiste qui était sa véritable famille. Pour les élections législatives de mars 1978, il a préparé le projet socialiste pour l'école (on peut d'ailleurs s'étonner qu'il ne fût pas nommé ministre de l'éducation nationale en 1981). Bien plus tard, il a proposé une histoire du parti socialiste en 2005 (chez Tallandier), où la nostalgie l'emportait sur la modernité, question de génération ! Il était estimé de François Hollande, le dernier socialiste à avoir permis au PS d'être (lamentablement) au pouvoir, qui lui a remis les insignes d'officier de la Légion d'honneur en 2013. De François Mitterrand à Olivier Faure, Louis Mexandeau aura connu tous les chefs du PS avec la fierté du militant fidèle.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 août 2023)
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Pour aller plus loin :
Louis Mexandeau.
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Roger-Gérard Schwartzenberg.
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PS : ça bouge encore !
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Le fiasco d'Anne Hidalgo.
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Pierre Moscovici.

 

 


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