Pourquoi le FN a remporté les élections européennes

par Laurent Herblay
mardi 27 mai 2014

Dimanche, un quart des électeurs ont voté pour le parti de la famille Le Pen, provoquant un séisme politique ressenti dans le monde entier. S’il ne faut en aucun cas stigmatiser ce vote, sans ignorer néanmoins les limites de ce parti, il faut bien davantage chercher à en comprendre les ressorts, en écoutant ses électeurs, qui ne méritent pas moins de respect que les autres.

Un vote, malheureusement, logique
 
Cela fait 30 ans que PS et UMP mènent notre pays dans une impasse, dont les panneaux signalétiques sont souvent ornés de la raison européenne. En 1983, Mitterrand, Delors et Mauroy avaient choisi l’orthodoxie budgétaire pour ne pas trop céder sur la parité du franc et avaient théorisé la désinflation compétitive. Quelle meilleure illustration du fait que les choix politiques actuels ne sont que les descendants directs de ceux des décennies précédentes ! Au début des années 1990, gauche et droite ont fait le choix détestable de taux élevés, comme l’Allemagne, qui affrontait un léger regain d’inflation du fait de la réunification, envoyant au moins un million de personnes au chômage pour défendre le franc cher ! En 2008, ces deux partis ont ignoré et trahi le « non » de 2005 en ratifiant le traité de Lisbonne. Et depuis 2011, ils mènent des politiques d’austérité suicidaires qui ont provoqué une nouvelle envolée du chômage. Face aux résultats désastreux des politiques menées par le PS et l’UMP, à la proximité de leurs choix, et à leur absence complète de remise en question, il est bien logique que les Français cherchent à exprimer leur colère.
 
Et assez logiquement, cette colère est plus forte pour les classes sociales les plus touchées par ces politiques délirantes : les jeunes et les ouvriers notamment. Plus les personnes sont protégées, moins elles sont susceptibles de voter FN. Car ce vote est de plus en plus, et logiquement, un vote social. Comme le démontrent remarquablement Emmanuel Todd et Hervé Le Bras dans leur livre, il est directement corrélé au degré de souffrance à l’égard de la mondialisation. Les classes populaires, en votant FN, expriment un rejet des politiques menées par le PS et l’UMP, sous couvert de l’Union Européenne. Ce faisant, il y a bien une part d’adhésion à son discours, notamment sur les questions de la mondialisation et de l’Europe. Le grand succès du FN (et l’échec du FG lors de ces élections européennes), c’est d’avoir réussi à incarner cette opposition clairement et fortement, grâce à son discours, sa taille, mais aussi au traitement médiatique et aux choix du PS et de l’UMP (j’y reviendrai plus longuement demain).
 
Le plafond de verre : cassé ou déplacé ?

Il faut bien reconnaître que le plafond de verre historique du FN, que l’on pouvait estimer entre 18 et 19% dans le passé, a largement été dépassé dimanche. Certes, la participation n’a été que de 43%, ce qui relativise le score. D’ailleurs le FN a réuni moins de voix qu’à la présidentielle, au contraire de DLR, seul parti, avec les écologistes, à avoir progressé sur deux ans. Néanmoins, il ne faut pas oublier que la participation a tendance à être plus faible dans les catégories sociales ou le FN est fort. La question qui se pose, c’est de savoir si le plafond de verre a été simplement déplacé ou s’il a été carrément cassé, au point où les routes du pouvoir sembleraient pouvoir s’ouvrir pour le parti de la famille Le Pen. Le contexte exceptionnel (6 ans de crise, PS et UMP aussi ineptes l’un que l’autre) et le fait que traditionnellement, les élections européennes sont l’occasion de surprises, poussent à considérer ce score avec prudence. A moins que l’on considère que la situation ne va pas vraiment s’arranger dans les prochaines années, ce qui est malheureusement une hypothèse crédible, qui pourrait alors nourrir de nouvelles révoltes électorales.

Mais c’est une chose que de voter pour des parlementaires européens au pouvoir finalement limité, c’en est une autre de donner le pays à un parti. S’il est plus que probable que la majorité des électeurs du FN préfèrerait que la famille Le Pen prenne le pouvoir au PS et à l’UMP, des sondages récents indiquaient aussi que la crédibilité du parti n’était pas si grande, y compris parmi ses électeurs. En outre, il est probable que l’immense majorité de ceux qui ne votent pas FN ne veulent pas en entendre parler, malgré l’ineptie du PS et de l’UMP. Même si la situation est critique, et surtout si elle venait à l’être un peu moins, la route pour convaincre une majorité des électeurs semble très longue, pour ne pas dire inatteignable. La poussée actuelle est totalement logique dans les circonstances actuelles mais il est encore beaucoup trop tôt pour en tirer la conclusion que ce parti aux relents parfois nauséabonds pourra aller plus loin. Pire, on peut se demander si cela n’aide pas le camp euro-béat, dont les 4 principaux représentants (UMP, PS, centristes et écologistes) ont pris 4 des 5 premières places dimanche et plus de 50% des suffrages dimanche.
 
D’ailleurs, c’est la question que doivent se poser les électeurs du FN, malgré ce grand succès. Certes, ils peuvent croire aux lendemains qui chantent. Mais ce parti existe depuis 42 ans, ce qui met en perspective un tel espoir. A titre personnel, je persiste à penser que le FN est (heureusement, en partie) une illusion car c’est une chose de réunir 25% des voix, c’en est une autre d’en réunir plus de 50%...
 

Demain, je reviendrai à nouveau sur les raisons de ce vote


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