Quoi ? Alors la démocratie moderne ne serait qu’une farce ?

par Boogie_Five
samedi 11 avril 2015

  Au cours de ses conférences, Etienne Chouard ne cesse de le répéter : "Lisez les Principes du gouvernement représentatif !" Etant pris de frénésie rebelle et prenant peu à peu goût à comploter silencieusement contre la politique actuelle, j'avais besoin de confirmer ce que je pressentais déjà. Je regarde dans les bibliothèques municipales de Paris, je vois qu'il n'en existe plus que deux exemplaires, dont un dans la réserve centrale. Alors que sur Wikipédia, il est affirmé que cet essai constitue un des classiques de la discipline, je m'interroge et je me demande pourquoi un tel livre est tombé un peu dans l'oubli, comme ça, dans la capitale. C'était avant sa réédition bienvenue en fin d'année en 2012, et son succès retrouvé auprès d'un public qui l'avait certainement demandé.

 Car qui a dit que les citoyens d'aujourd'hui ne s'intéressent plus à la démocratie ? Car même avant de se poser des questions sur la forme du gouvernement, il arrive parfois que des gens, un peu hurluberluesques sans doute, ont soudain l'envie de savoir sur quel chemin ils se promènent, se renseignent sur les destinations, le climat, l'inclinaison, enfin...veulent la vérité sur le lieu où ils se trouvent alors que les autres autour d'eux ne réfléchissent pas et foncent comme des brutes.

 Dans cette quête de sens, une stèle gréco-romaine remonte à la surface et commence une nouvelle route : Non, la démocratie moderne n'a jamais vraiment existé, c'est une usurpation d'identité à laquelle ma véritable nature s'oppose, la démocratie ne saurait être une oligarchie. Aïe ! L'illusion d'une existence politique, tu parles, que puis-je faire avec toi, vieille pierre ? Je me sens encore plus débile que je ne l'ai jamais été auparavant, j'ai presque honte, c'est peut être ça la pauvreté aujourd'hui. Mais non, je peux totalement plier en deux mon vote et le cacher dans une urne. Qu'est-ce que ça me coûte à moi, d'envoyer des ogives nucléaires en Corée du Nord ? Et je le fais, voilà, et je me sens tout rouge et compressé, bien décidé, en soufflant un peu fort, que mon choix quotidien est le meilleur. Des ogives à tête nucléaire et à défragmentation stratosphérique, monsieur le candidat. Ce livre est en réalité une barre de TNT qui peut exploser un corps électif, l'allumette étant fourni gracieusement par les électeurs qui se cachent avec paresse et autisme.

 La représentation des choses et des valeurs, grand débat depuis les débuts du capitalisme contemporain, se représente elle-même en tant que démocratie limitée par le nombre d'élus qui ont accès à cette représentation. Entre les citoyens, les différends se règlent au niveau communicationnel et publicitaire. L'action politique est limitée à un travail de propagande personnelle qui est approuvée par les motivations du vote. La grande majorité des intellectuels politiques depuis le 19ème siècle croit que cette limite de la démocratie est en réalité une limite technique qui préserve le cadre de la décision ; en pratique, seuls quelques candidats à des élections gagnent la possibilité d'une décision politique collective, avec l'appui d'un parti unique qui se confonde parfaitement avec le fait majoritaire. Le gouvernement représentatif, comme la démocratie athénienne, a comme frère ennemi la majorité qui soutient la tyrannie du nombre, de la masse. Mais là où les Athéniens décident eux-mêmes de se rendre tyranniques, les électeurs contemporains invitent les candidats à faire de la surenchère et à détruire le corps politique. La finalité extrême du gouvernement représentatif est donc de ne plus se représenter soi-même lors d'une action politique négative. Le système électif est plus proche de l'anarchie que le tirage au sort l'est de la tyrannie. En conséquence, le tirage au sort n'est pas seulement une répartition égalitaire des responsabilités politiques, il peut être aussi le fondement rationnel de tout pouvoir séculier réellement effectif, démocratique ou non.

 Le gouvernement représentatif a pour nature d'être incapacitant et de s'en remettre à un ordre futur qui conditionne l'action politique à une espérance, une éventualité, une proposition, un choix ou un vote. Le régime promet le pouvoir sans exercer de pouvoir et fonctionne comme une délégation permanente qui gère les tractations infinies entre les particuliers, en promettant de tout gérer à la prochaine élection. La dérive possible de cette organisation n'est certes pas la tyrannie, mais une irrationalité de fond qui peut annuler toute norme positive en faisant de la rétroaction le motif de la volonté générale. Le système électif étendu au suffrage universel direct entretient une relation avec le système totalitaire, de même la monarchie avec la puissance surnaturelle, l'aristocratie avec la violence militaire, la démocratie directe avec la tyrannie du nombre. la technocratie avec la bureaucratie, le capitalisme avec la dette.

 Bernard Manin n'a visiblement pas écrit ce livre pour clamer une prophétie qui emporte les foules. Bien plus, il a posé le premier jalon d'une responsabilisation collective face aux décisions arbitraires qui ont pris l'apparence de la légalité dans les régimes issus de mouvements révolutionnaires. Cette histoire est la nôtre et ne pas chercher à la comprendre c'est favoriser l'étendu du non-droit au milieu d'une société qui se prétend ouverte et démocratique.

 

Article aussi disponible sur :

http://www.senscritique.com/livre/Principes_du_gouvernement_representatif/critique/50015498


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