SOS sécheresse !
par Bruno de Larivière
jeudi 19 mai 2011
Le spectre de 1976 hante les esprits. Personne ne peut cependant prédire jusqu'où ira la comparaison avec 2011. Une chose est sûre, cependant : la remise en cause du productivisme agricole subventionné passera à l'as. Tout comme la mise en garde vis-à-vis de deux vraies menaces : les pluies orageuses en zones urbaines et les incendies...
A l’origine, la météo insolite explique le déficit annuel de l’année 1976. Il n’a pas plu pendant sept mois. L’anticyclone des Açores a empêché le passage de perturbations nuageuses sur l’Europe occidentale, se positionnant beaucoup plus au nord-est et avec une stabilité inhabituelle. L’expert interrogé montre que les moyennes cachent de surcroît une absence de répartition des précipitations : les orages intermittents ont artificiellement ‘poussé’ les totaux pluviométriques, mais ont provoqué des ruissellements, sans apports durables pour les sols et les nappes. Pour retrouver un précédent à l’année 1976 il fallait remonter à 1870. Les foins d’altitude ont été coupés, et toutes les ressources en eau mises à contribution. L’armée et les pompiers suisses ont largement participé aux opérations visant à limiter les dégâts dans les exploitations.
Tous les producteurs ont subi l’aléa climatique, le reportage insistant sur l’impact du déficit en eau sur le gabarit des pommes de terre ou des betteraves et sur les fourrages. Le fonctionnaire interrogé sur la baisse de productivité montre que les agriculteurs n’ont pas fait face aux mêmes difficultés. Sur sols calcaires ou dans des fonds de vallées humides, la sécheresse n’a pas eu le même effet. Pour compenser les abattages de têtes de bétail (25.000 ?), la Confédération a versé des indemnités calculées au plus près des besoins. La commune et le canton ont visé les dossiers avant transmission à Berne ; aidant financièrement les agriculteurs, aux côtés des instances confédérales, l’échelon local a cherché à dissuader les éventuels profiteurs. Jusqu’à 25 % de pertes de rendement, aucune somme n’est prévue. En outre, si l’agriculteur a des vignes, un verger, ou s’il a vendu des volailles, ses bénéfices éventuels limitent ses droits à indemnités.
Il serait injuste de mettre en parallèle les archives de l’INA (ici ou là) sans mise en garde préalable. Le documentaire suisse traite de la sécheresse une fois celle-ci terminée. Les reportages français traitent de l’événement, au moment où l’eau fait défaut. Il n’empêche que le catastrophisme semble alors de mise en France. Un représentant du monde agricole résume toutes les difficultés des producteurs, et pleure sur les revenus en baisse. Les appels à l’aide débouchent finalement sur une réponse des pouvoirs publics du même acabit : mobilisation de tous les moyens - y compris militaires - et recours à des aides sans distinction des zones et des activités. Trente-cinq ans après 1976, l’arrêt des subventions tous azimuts n’est pas à l’ordre du jour. A ce titre, cette conférence d’octobre 2007 donnée à Vittel par un directeur de recherche à l’Inra sur le thème ‘agriculture et sécheresse’ a attiré mon attention.
Bernard Itier lie la question traitée avec le contexte météorologique, et plus précisément l’accélération du réchauffement climatique. Dès le départ, l’intervenant met de côté une proportion essentielle, celle des agriculteurs dans la consommation d’eau d’une région (en moyenne, les deux tiers). Les choses devraient à ce titre apparaître simplement, avec une régulation par les prix. L’agriculture capte la ressource en eau ? Quoi de plus logique. Bernard Itier distingue d’abord sécheresse et aridité, puis agriculture pluviale et agriculture irriguée. Au tiers de l’exposé, j’entends bien cette recommandation : « Faire des choix de cultures en fonction du potentiel (eaux, sols, etc…) » Mais le directeur enchaîne sur la périodicité des ‘trous’ pluviométriques dans les trente ou soixante dernières années. Et s’égare sur les chemins de traverse du dérèglement climatique, sans mention de l’élevage hors-sol qui a parié sur la restriction des surfaces en herbes dans les exploitations, ou sur la migration du maïs et du blé dans des régions au départ peu propices [’Une poignée de noix fraîches‘]. Bernard Itier en arrive enfin aux réponses possibles.
Les plus réticents au développement de la recherche sur les OGM apprécieront la première piste, intitulée ‘recherche génétique’. L’intervenant ne lâche aucun mot fâcheux. Pour lui, les agriculteurs doivent choisir entre trois stratégies appelées ‘esquive’ (planter tôt dans l’année des variétés à croissance rapide), ‘évitement’ (diminuer les feuilles et développer les racines), et ‘tolérance’. Par cette dernière, il sous-entend la mise en culture de nouvelles variétés. Si l’on suit Bernard Itier, il n’existe aucun obstacle au développement de l’irrigation dans un pays bénéficiant d’une pluviométrie moyenne de 1.000 mm par an. La ‘barre’ qu’il choisit correspond malheureusement à une moyenne valable en zone montagneuse (Massif Central, Pyrénées, Alpes) ou collinéenne : la plupart des cours d’eau importants du grand Ouest prennent ainsi leurs sources aux confins du bassin parisien et du massif armoricain (Perche, Alpes mancelles, etc.). Mais la France est un pays de plaines et de plateaux, dans laquelle les pics pluviométriques évoqués sont rares ; la moyenne pluviométrique nationale se situe autour de 800 mm, comme l’illustre la carte en incrustation : les zones en rouge reçoivent plus de 1.000 mm (alerte-météo).
L’intervenant s’escrime ensuite à démontrer la supériorité de l’agriculture irriguée en matière d’exploitation de la ressource : libre à lui. Je note qu’à aucun moment il n’introduit la dimension du prix. Deux questions restent en suspens. Jusqu’à quel point l’agriculteur paie son eau ? Et l’agriculteur qui prend des risques en saison normale - avec maximisation des bénéfices - ne compte-t-il pas sur l’Etat en cas de sécheresse pour minimiser ses pertes ? Dans sa conclusion, on ne peut que louer la sagesse de Bernard Itier. Il plaide à l’échelle des bassins-versants pour la coordination de l’agriculture pluviale avec l’agriculture irriguée, ainsi que pour l’abandon de la monoculture. Mais en cas d’épisode sec ‘type 1976′, les agriculteurs piégés par l’irrigation ou l’élevage hors-sol quémanderont des aides d’autant plus exceptionnelles que les risques pris ont considérablement augmenté en trois décennies.
Mais je crains bien davantage deux conséquences de la sécheresse extérieures au monde agricole, tout en déplorant le silence des autorités et plus encore des médias sur cette double menace de l’inondation orageuse et de l’incendie. A l’issue d’un printemps 2011 exceptionnellement dépourvu de pluies, la France est entrée dans une période périlleuse. Rien n’est bien sûr écrit à l’avance, et les précipitations de juin - juillet - août pourront combler le déficit de mars - avril -mai. On l’a toutefois noté à propos du précédent historique : les longues périodes de sécheresse se concluent généralement par des orages brusques qui en zones urbaines se terminent par de forts ruissellements qui envahissent tous les points bas et font déborder les cours d’eaux en quelques heures (juillet 2010 à Mantes-la-Jolie). Toutes les agglomérations françaises présentent une évidente fragilité, à commencer par la capitale et ses multiples réseaux souterrains.
Concernant les incendies, la progression en surface de la forêt française dans les dernières décennies incite à elle seule à considérer la menace comme extrêmement sérieuse [’Klaus a tempêté‘]. Mais tout va bien ! Google ne relève depuis le début du printemps que des articles traitant de la menace… En Suisse ! Le 18 avril, ‘TSR Info‘ parle d’état d’alerte dans toute la Suisse. RSR.ch relie le 25 avril la sécheresse au risque d’incendie. En mai, ‘Romandie-News‘ montre que les données du problème demeurent. En France, rien ou presque ne laisse deviner le caractère exceptionnel du contexte météo. France 3 fait le minimum. Le journaliste interroge d’une part un pompier - tout est sous contrôle - et conseille d’autre part de ne pas mettre le feu avec un mégot : infantilisme et verbiage. Quant aux pyromanes, ils ne vont pas tarder à accaparer les ‘unes’. On glosera aussi sur les pompiers héroïques pour ne pas épiloguer sur l’attentisme qui a précédé.
Faut-il revenir sur les déficiences en effectifs et en matériels des forces armées ? A chaque risque naturel, j’y reviens. Les incendies californiens renseignent sur l’ampleur du danger dans un grand pays développé : [’California nightmare‘] : S.O.S. sécheresse !
PS./ Geographedumonde sur l’agriculture : Cochon qui rit, Je ne sais de quoi nos enfants nous accuseront, Les villes boulimiques se nourrissent des campagnes anorexiques, D’un Bush à l’autre (des échanges de matières premières agricoles - légales ou illégales - en Amérique du Nord depuis l’ouverture de l’Alena), La vie du Malawi (suite) : d’un siphonage à un captage. (climatologie et agriculture), Ne pas confondre panade et tortilla (de la crise du maïs au Mexique)