Tapie-Adidas : et si la vérité éclatait sur la procédure d’arbitrage ?

par Laurent Herblay
lundi 3 juin 2013

Avec la mise en examen du juge Estoup pour escroquerie en bande organisée et le placement sous statut de témoin assisté de Christine Lagarde, une nouvelle étape a été franchie dans l’affaire Tapie-Adidas. Les soupçons sur la procédure d’aribtrage débouchent enfin sur une procédure judiciaire, comme le souligne Médiapart, ce qui pourrait peut-être enfin faire émerger la vérité…

Soupçons sur la procédure d’arbitrage
 
En 2008, après une procédure judiciaire débutée en 1995, et contrairement au jugement antérieur de la cour de Cassation, une cour arbitrale de la République conclut largement en faveur de l’homme d’affaire et lui permet d’encaisser plus de 400 millions d’euros, dont 45 au titre de dommages et intérêts. Très rapidement, le jugement et la procédure sont contestés, que ce soit par certains parlementaires et certains médias. En effet, la procédure choisie favorisait clairement Bernard Tapie puisqu’elle permettait de mettre fin rapidement aux poursuites tout en interdisant théoriquement l’appel.
 
Beaucoup de soupçons pèsent sur cet arrangement. En effet, Bernard Tapie a soutenu Nicolas Sarkozy en 2007, en ayant des mots très durs contre Ségolène Royal. Le Monde évoque plusieurs entrevues entre les deux hommes dès le début 2007. Du coup, certains se demandent à juste titre s’il n’y a pas eu un arrangement entre eux, d’autant plus que, comme le rappelle Laurent Neumann, les acteurs du dossier (Crédit Lyonnais, APE, Caisse des Dépôts, Bercy) étaient contre cette procédure. Pire, la composition de la cour arbitrale peut être contestée du fait des liens de deux de ses trois membres avec l’homme d’affaire. Du coup, en août 2011, une instruction a été ouverte par la Cour de Justice de la République pour « complicité de détournement de biens publics  » et « complicité de faux  » à l’égard de Christine Lagarde, qui avait accepté l’arbitrage privé et refusé tout recours.
 
Le procureur général accusait alors l’ancienne ministre d’avoir « constamment exercé ses pouvoirs ministériels pour aboutir à la solution favorable à Bernard Tapie  ». Et une note blanche, qui avait été remise à François Bayrou, accusait directement Jean-Louis Borloo (ancien avocat de l’homme d’affaire) et Nicolas Sarkozy qui auraient imposé la décision. C’est dans ce cadre là que se sont faites les perquisitions aux domiciles de Bernard Tapie et de l’ex directeur de cabinet de la ministre. Tout ceci a abouti au placement de Christine Lagarde sous le statut de témoin assisté, mais surtout à la mise en examen d’un des trois juges de la cour arbitrale peu après la révélation qu’il connaissait sans doute l’homme d’affaires par une dédicace de livre, contrairement à ce que ce dernier avait affirmé.
 
Une triple affaire d’Etat ?
 
Mais cette affaire va au-delà de la procédure arbitrale et il faut remonter à ses origines pour voir qu’il n’y a pas une mais potentiellement trois affaires d’Etat différentes  ! Tout d’abord, il faut rappeler que quand Bernard Tapie rachète Adidas en 1990, il ne le fait que grâce au soutien d’une filiale du Crédit Lyonnais, alors banque publique, car les montants en jeu à l’époque (environ 300 millions d’euros) dépassent de loin les capacités financières de l’homme d’affaire. Déjà, le fait qu’un homme qui va devenir ministre moins de deux ans après au sein de la même majorité se voit financé par une banque publique est très suspect. Dans beaucoup de pays, jamais il n’aurait pu rejoindre le gouvernement comme il l’a fait en 1992. C’est ce qui constitue potentiellement la première affaire d’Etat.
 
Et que dire du rachat (indirect) d’Adidas par le Crédit Lyonnais en février 1993 à celui qui était alors ministre, moins d’un mois avant la défaite de la gauche aux législatives ? Pour être précis, cela n’était pas légal, car Bernard Tapie avait missionné sa banque pour vendre l’entreprise, et c’est justement ce qui lui a permis d’attaquer l’entreprise dans un second temps. Néanmoins, le timing du rachat est d’autant plus suspect que François Mitterrand n’a pas été le président le plus encombré par les principes moraux… Comment ne pas imaginer une pression des pouvoirs publics auprès de la banque pour soulager une des figures d’alors de la gauche (qui va faire 12% aux élections européennes de 1994). C’est ce qui constitue la potentielle seconde affaire d’Etat, elle-aussi jamais investiguée, malheureusement.
 
Nous en venons ensuite à la troisième, totalement farfelue à la base. En février 1993, Bernard Tapie vend indirectement Adidas au Crédit Lyonnais pour 315 millions d’euros, un montant qui lui permet de faire une opération blanche. A cette époque, l’entreprise se porte plutôt mal puisqu’elle affiche des pertes en 1992 et cède du terrain à Nike et Reebok. Dès la prise de possession de l’entreprise, le Crédit Lyonnais met en place Robert Louis Dreyfuss à sa tête qui la redresse rapidement en appliquant les méthodes de ses rivaux étasuniens. Résultat, en décembre 1994, la banque peut alors vendre sa participation pour 700 millions d’euros à l’homme d’affaire. C’est alors que Bernard Tapie décide de poursuivre la banque pour obtenir une part des bénéfices réalisés après la transaction réalisée 22 mois plus tôt.
 
Des pratiques de République bananière ?
 
Il est extrêmement curieux que presque personne ne souligne le côté totalement ubuesque qu’il y a à ce que Bernard Tapie ait pu poursuivre le Crédit Lyonnais en premier lieu. Certes, la banque n’avait pas le droit de racheter Adidas (puisque l’homme d’affaire lui avait confié le mandat de vente). Cependant, on peut aussi soupçonner qu’il y a eu des pressions pour soulager un ministre que le président de la République utilisait pour abattre Michel Rocard. Mais surtout, accepter le principe d’une plainte est abracadabrantesque. Si on estime cela légitime, cela signifie qu’une personne qui vend un bien à une autre peut réclamer une part des profits réalisés par l’acheteur quant il le vend 22 mois après !
 
Et que dire des graves soupçons d’intervention politique tout au long de l’affaire. On ne pourra jamais m’ôter le doute que François Mitterrand, un homme de petite moralité, est potentiellement intervenu, tant en 1990 pour permettre le financement du rachat d’Adidas par l’homme d’affaires, que début 1993, pour lui permettre de revendre en urgence, et en faisant une opération blanche, une société qu’il n’avait pas redressé et dont il ne pouvait plus assumer le financement du rachat. Une ombre nauséabonde persiste également sur le jugement de la cour arbitrale. Entre les liens de deux des trois juges avec Bernard Tapie, les visites de ce dernier à Nicolas Sarkozy et le soutien qu’il lui avait apporté à l’élection présidentielle, cela fait beaucoup d’éléments qui amènent de l’eau au moulin du soupçon.
 
L’histoire de l’achat puis de la vente d’Adidas par Bernard Tapie est peut-être une des affaires d’Etat les plus graves qu’ait connu la France. Près de 20 ans après le rachat de l’entreprise par le Crédit Lyonnais, il serait temps que la vérité se fasse. Les derniers rebondissements judiciaires vont dans le bon sens…

Lire l'article complet, et les commentaires