A propos du discours du Pape Ratisbonne

par Francis BEAU
vendredi 22 septembre 2006

Au-delà des polémiques déclenchées, cette réflexion du Pape sur le thème de la foi et de la raison m’a amené à soulever un enchaînement de questions propices à une « mise à plat » de mes réflexions personnelles sur le sujet. Je les livre ici dans l’ordre où elles me sont venues pour exprimer en conclusion ma conviction qu’il n’y a pas lieu de s’offenser des propos du Pape.

A propos de cette question centrale du rapport entre religion et contrainte qui a amené Benoît XVI à livrer cette citation de Manuel II Paléologue et a fait couler tant d’encre, j’ai craint en particulier de voir apparaître une contradiction entre le souci justifié d’affirmer que la foi ne peut pas s’imposer par la contrainte et le reste d’une réflexion sur le thème de la foi et de la raison.

Avant toute chose, il faut bien reconnaître que l’évocation par le chef de l’Eglise catholique d’une controverse, même ancienne, entre chrétienté et islam, dans un discours portant sur la foi, n’est pas de nature à susciter l’apaisement des controverses modernes exacerbées par une radicalisation en constante progression. Mais au-delà de ce que certains peuvent appeler une maladresse (bien que perçue par d’autres comme une provocation), n’y a-t-il pas tout de même un risque de « contrainte intellectuelle » visant à tenter « d’imposer » une « vision chrétienne » de la foi ?

La « contrainte » ne peut-elle pas en effet revêtir, au-delà de sa dimension simplement physique, une dimension morale ou intellectuelle ? Est-ce que la « controverse » (dialectique, logique de l’apparence, art sophistique aux yeux de Kant) ne peut pas apparaître en soi comme une tentative de « contrainte » intellectuelle  ? Est-ce que l’usage du logos, du verbe (parole, raison ou vérité) pour tenter de convaincre « l’autre » dans une controverse, n’est pas en soi une tentative de « contrainte » intellectuelle ou morale ?

Le pape, autorité religieuse (intellectuelle et morale), peut-il se permettre de citer en public un argument d’une « controverse » qu’il reconnaît pourtant comme "étonnamment abrupte", même s’il ne s’agit pour lui que d’une évocation destinée à montrer que cette « vision chrétienne », donnant à la raison un rôle essentiel conforme à la « nature de Dieu », n’est pas nouvelle ? Ne faut-il pas prendre en compte le fait que, malgré tous les rapprochements que l’on peut faire entre foi et raison, certains puissent attendre de la parole officielle d’une autorité religieuse, non pas le développement rationnel d’une thèse philosophique, mais bien une parole de vérité dont les fondements, reposent sur une foi acceptée comme base indiscutable, comme direction générale, comme guide incontesté ?

On rejoint là ce débat qui est au cœur de la réflexion du pape à Ratisbonne : foi et raison font-elles bon ménage ?

Une première frontière me paraît s’élever entre foi et raison. L’acte de foi repose sur une révélation : il ne peut pas s’imposer de l’extérieur par la contrainte (le dogme) ; c’est clairement une action personnelle qui relève de l’intime. La foi est donc fondamentalement le résultat d’une révélation qui ne peut appartenir qu’à la sphère privée de l’individu, même si sa pratique (en réalité la pratique religieuse) peut difficilement se priver de la constitution d’une communauté (communauté religieuse).

Ce constat m’amène à examiner avec soin le concept d’universalité. Comment en effet parler d’universalité quand, à la limite de la connaissance, on est contraint de faire appel à la foi, c’est-à-dire à une conviction qui ne peut être qu’intime ? La philosophie, dans la mesure où elle se limite à formuler des thèses qui ne sont ni vraies ni fausses, mais justes à condition de reposer sur des raisonnements inattaquables (obéissant aux conditions formelles de validité imposées par la logique) peut être considérée comme universelle. Une morale pourrait également être le produit d’un raisonnement (vérifiable) et prétendre ainsi à l’universalité. Mais comment accorder ce statut à une religion qui repose quelque part sur une « vérité » révélée qu’elle demande à ses fidèles d’adopter en faisant acte de foi ?

La réponse n’est sûrement pas simple, mais elle ne doit pas mener à remettre en cause la foi. En effet, l’acte de foi, en lui-même, sans tenir compte du terme spirituel de son objet (son résultat), demeure universel : il résulte du simple constat (constat que le raisonnement juste ne peut ignorer) qui veut que le champ de la connaissance étant limité, il existe nécessairement une vérité qui va au-delà de la réalité connue.

Quant au contenu de cette vérité, résultant d’un acte intime et personnel, il ne peut pas prétendre à l’universalité qui caractérise la raison. Il y a donc là une frontière qui se dresse, non pas entre l’acte de foi et la raison, mais bien quand même entre foi (son contenu) et raison. De cette distinction entre l’acte de foi qui est universel et sa traduction en une vérité révélée qui ne l’est pas, naît une ambiguïté qui est source d’incompréhension. L’ambiguïté est à mon avis encore plus subtile lorsqu’on observe qu’il faut en réalité distinguer l’acte de foi, de la foi en elle-même qui est la vérité que cet acte révèle, mais également distinguer cette foi qui est simple révélation, de ses multiples manifestations qui relèvent de la pratique religieuse.

Je crois, en particulier, que le fait que la réflexion du pape ait pu choquer, précisément les fidèles d’une religion dont la foi ou ses manifestations ont pu à tort ou à raison être accusées d’exclure la raison, provient en grande partie de cette double ambiguïté.

Une autre ambiguïté me paraît être une source d’incompréhension, c’est celle qui résulte de la différence qu’on peut faire entre raison et raisonnement. Si la réflexion que je développe dans les lignes qui suivent peut parfois sembler aller à l’encontre de la pensée du pape (en toute humilité et sans aucune prétention de rivaliser avec elle), cela provient à mon avis en grande partie de cette seconde ambiguïté.

Le raisonnement n’est pas la vérité en soi. Le raisonnement est un processus intellectuel qui se réalise grâce à un langage reposant sur un vocabulaire (définitions) et une syntaxe (règles d’ordonnancement permettant l’enchaînement de propositions) obéissant à des conditions formelles de validité (logique). La raison (logos) est vérité, le raisonnement peut être juste ou faux. En science (physique ou naturelle), la justesse du raisonnement (souvent guidé par une conviction ou une intuition) doit être confirmée par la réalité (l’expérience), mais elle peut être vérifiable en tant que raisonnement obéissant aux conditions formelles de validité de la logique (mathématiques). En philosophie la justesse du raisonnement n’est plus vérifiable par l’expérience puisqu’on a quitté le domaine de la physique pour aller au-delà (métaphysique), la vérité universelle n’existe plus en tant que réalité physique, mais la validité de la logique demeure parfaitement appréciable à condition que le langage soit précis (vocabulaire et syntaxe).

Le raisonnement qui est l’essence même du "jeu mathématique", est également essentiel pour l’édification de règles morales. Ce processus intellectuel qui, dans le domaine des sciences (physiques ou naturelles) doit conduire à une réalité physique vérifiable par l’expérience, dans le domaine philosophique (au sens le plus général du terme de "bien vivre" qui repose à la base sur la question de Dieu) mène à la morale en passant par la théologie et la religion, lorsque la foi propose une réponse à la question de Dieu. La religion, qu’elle se contente d’introduire le divin dans la philosophie (théologie), ou bien qu’elle se fonde directement sur la révélation, fait appel à la foi qui, seule, permet d’essayer de se convaincre d’une vérité qui, n’étant pas vérifiable, ne peut être que « révélée ».

Cette distinction entre raison et raisonnement mène ainsi à considérer une deuxième frontière entre foi et raison : le champ d’application de la foi commence en effet là où la raison atteint sa limite.

La foi, telle que je la conçois, n’a pas pour vocation d’accéder à une quelconque réalité, mais de conduire à une vérité révélée. La réalité, à l’inverse de la vérité, est une notion tangible : est réalité, ce que l’on constate, que l’on perçoit (l’expérience) ; sont réalité les objets que l’on peut voir ou toucher, mais également, de manière plus abstraite, les idées que l’on peut entendre ou plus généralement, les « notions » ou les concepts (ainsi, une illusion d’optique n’est pas une réalité en tant qu’objet, mais en est une en tant qu’entité abstraite).

La science, celle qui se fonde sur la « réalité » dans « le jeu concerté des mathématiques et de l’expérience », ne doit en aucun cas exclure la question de Dieu : elle la précède. Elle n’a de sens que si elle est prolongée par la question de Dieu qui est fondamentale. La science n’est pas une question, elle est la réponse à des questions. Dès que les questions n’ont plus de réponses vérifiables, c’est-à-dire d’explications répondant au critère de « scientificité » qui veut qu’elles soient confirmées par la « réalité » (concrète ou abstraite), elles abordent le domaine de la métaphysique, de la philosophie et de la théologie, donc la question de Dieu. La question de Dieu prolonge la science, comme la foi prolonge la raison.

La raison en tant que produit du raisonnement juste (validé par la logique) ne doit pas exclure le divin. Elle en est bien incapable, justement parce que la question de Dieu la dépasse (c’est-à-dire dépasse les capacités de raisonnement de l’humanité dans l’état actuel de ses connaissances) et qu’aucun raisonnement obéissant aux conditions formelles de validité de la logique ne permet de l’exclure. La raison n’est sourde au divin que parce que le divin reste inaccessible au raisonnement. Le divin se situe au-delà de la raison. Il ne peut en aucun cas en être une sous-culture (il en serait plutôt une « sur-culture »).

Le raisonnement, quant à lui, ne doit pas rejeter la foi, il peut en particulier s’orienter grâce à elle, mais son résultat, qui est acte de raison ne doit en aucun cas reposer en quoi que ce soit sur la foi ou toute autre conviction ou intuition non vérifiée autrement qu’en précisant l’hypothèse de départ en tant que telle.

Cette distinction entre raison et raisonnement mène donc à marquer une deuxième frontière entre raison et foi, sans pour autant exclure la religion et la philosophie du champ infini du raisonnement juste qui mène à la connaissance (bien au contraire, l’une comme l’autre ne peuvent s’en passer). Si le champ du raisonnement est potentiellement sans limites, celui de la connaissance est quant à lui bien fini : c’est là que, dans la démarche scientifique, l’intuition (la conviction intime) peut venir prendre le relais pour ouvrir au raisonnement d’autres horizons, et élargir le champ de la connaissance, mais c’est aussi à partir de cette limite que se pose de manière fondamentale la question de Dieu et que seule la foi peut ouvrir à la pensée un autre horizon. Il est important de marquer cette limite entre foi et raison : lorsque la pensée (la raison) ne suffit plus pour avancer, il paraît judicieux de l’écarter, comme Kant reconnaît avoir dû le faire pour laisser place à la foi. La foi n’a pas pour vocation d’accéder à la réalité, mais de permettre l’accès à une vérité révélée qui va bien au-delà de la réalité connue.

Foi et raison ne peuvent donc à mon avis faire bon ménage que si ces deux frontières sont respectées : le domaine de la foi (de son contenu) appartient à la sphère privée de l’individu, et il est le prolongement de la raison lorsque celle-ci atteint ses limites.

Pour conclure en évoquant les polémiques soulevées par le discours du pape, mon sentiment personnel est que, si les manifestations de la foi, qui vont au-delà de la simple révélation et relèvent de la pratique religieuse, peuvent et doivent être soumises à la rigueur du raisonnement et sont ouvertes au débat d’idées et au dialogue, le reste, résultant d’un acte intime et personnel, se joue de toute autorité morale extérieure. Ceci explique que, bien que comprenant parfaitement que les musulmans aient pu légitimement se sentir offensés par les propos de Benoît XVI, je ne sois personnellement choqué, ni par la nature, ni par le contenu de sa réflexion. Celle-ci, à mon avis, cadre en effet parfaitement (et brillamment) avec son rôle de chef de l’Eglise catholique. Indépendamment du fait qu’on puisse être d’accord ou pas d’accord avec ses arguments ou ses conclusions, j’estime donc qu’il n’y a pas lieu de s’en offenser et j’aimerais réussir à en persuader mes frères musulmans.


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