De la croyance ŕ la connaissance : la vraie fausse vérité
par Loup Rebel
samedi 23 février 2013
Qui sont les nouveaux porteurs de vérité ?
Parce que l’être humain est en quête d’illusions,
la réussite d’un homme politique dépend avant tout de son talent d’illusionniste.
Outre le petit clin d’œil à la caverne de Schrödinger dans l’article de Bernard Dugué, ce billet fait suite à une précédente publication – Quel avenir pour nos croyances – dont le cheminement nous avait alors conduits à la conclusion suivante : supprimer une croyance, c’est faire la place pour une autre.
Je faisais référence à la croyance comme étant le terreau du pouvoir politique, aujourd’hui comme à l’aube de l’humanité. Je montrais comment la science nous permet seulement de remplacer nos croyances par d’autres : simple mise à jour de nos illusions qui ne meurent jamais (allégorie de la caverne, République, livre VII, Platon).
Depuis la nuit des temps, croire a été le propre de l’homme, et l’humanité s’est ainsi fondée sur des croyances. Durant les siècles du pouvoir hégémonique de l’église, la supercherie consistait à « faire croire » qu’il s’agissait de la « parole de Dieu ». Imparable.
En ce début du XXIe siècle, la méthode s’adapte à l’air du temps : le tour de passe-passe des Souverains actuels soucieux de rester au pouvoir consiste à nommer connaissance une croyance érigée au statut de vérité. Dès lors, elle est intronisée dans le champ de la science et du droit. Vérité fait loi, les experts en sont les gardiens, nouveaux vicaires apostoliques de la religion des temps modernes, au service du pouvoir.
On constate que les points de parité entre l’église et la science résident d’une part dans leur conviction commune : elles affirment toutes les deux être porteuses de la vérité, qu’elles nomment connaissance. D’autre part, l’une comme l’autre a des prétentions hégémoniques : toute défiance à sa doctrine est considérée comme une hérésie et un blasphème.
Sur ces fondements, l'humanité est en passe de remplacer la supercherie religieuse par une imposture scientifique dans l’exercice du pouvoir politique. Les mots croyance et connaissance seraient synonymes, si le second n’avait pas la prétention de faire croire qu’il désigne LA vérité.
La croyance érigée en vérité au service du pouvoir :
À l’époque de Galilée, la seule vérité en vigueur était « la parole de Dieu ». Or, jamais personne ne l’a entendu prononcer un seul mot, celui-là. Ceux qui prétendent le contraire sont des imposteurs. Normal, Dieu – si toutefois on croit qu’il existe – ne parle pas.
Durant la période de l’inquisition (en France et en Espagne notamment), un hérétique qui osait dénoncer une vérité divine était brulé vif sur la place publique. La vérité sur laquelle le pouvoir politique fondait sa légitimité était ladite parole de Dieu évoquée ci-dessus. On ignore si les Souverains y croyaient, mais le peuple oui. En tout cas suffisamment pour s’y soumettre. Remettre en cause cette vérité était un blasphème, passible de la peine de mort. Le procédé est très dissuasif, à n’en pas douter.
Au XXIe siècle, la vérité sur laquelle le pouvoir politique fonde sa légitimité est la parole de la Science, en lieu et place de la précédente parole de Dieu. Les nouveaux inquisiteurs sont à la solde de ceux qui soutiennent ladite vérité scientifique. Fidèles serviteurs du pouvoir (souvent sans même s’en rendre compte), ils se tiennent prêts à pourfendre les incroyants de leur glaive scientiste. L’hérétique est celui qui ne croit pas en la vérité dominante. Ses propos sont blasphématoires s’il ne se soumet pas à la sainte parole de la science. Les porte-paroles en sont les experts, nommés par le pouvoir pour le servir (les nouveaux prélats).
L’illusion qui fait prendre la carte pour le territoire :
Les experts payés par le pouvoir pour contraindre les paroissiens à se soumettre à la vérité scientifique sont encore plus habiles que les anciens maitres du dogme religieux. Les techniques de manipulation ont fait de grands progrès. Les moutons de Panurge (voir l’article de Luc Laurent Salvador) qui peuplent la république boivent les paroles des Experts, les trouvant plus à la mode que les paroles d’Évangile. Sans se rendre compte qu’on leur montre la carte en leur faisant croire que c’est le territoire.
Quelques exemples :
- Un jour, quelqu’un vous a dit : ce que tu vois dans le miroir, c’est toi. Vous avez fini par le croire, puisque tout le monde y croyait. Vous avez acquis dès cet instant le don d’ubiquité : vous êtes en même temps là, dans votre corps sensible, et derrière la plaque de verre dans laquelle vous voyez votre image. Pas vous, votre image (la carte, et non pas le territoire).
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L’imagerie médicale :
Pour ceux qui s’en défendent en affirmant : le réel est mesuré avec un appareil infaillible, dénué de sensibilité et d’émotion, donc lui, il rend compte du réel sans distorsions sensorielles. Oui, vous avez raison, il rend compte. Il vous fournit une carte du réel. Pas le réel, la carte du réel. -
Le consensus sur l’information fournie par l’appareil – déclaré infaillible – qui rend compte du réel :
La technique fabrique des outils extraordinaires capables de produire un résultat que l’on qualifiera d’indiscutable. Il n’en reste pas moins que l’instrument en question ne peut signifier quoi que ce soit, sans que la communauté des humains ne se soit accordée pour déclarer que l’instrument est fiable. On s’accorde à dire que l’on peut avoir foi dans les informations que nous fournissent ses relevés. On peut indiscutablement y croire. Transformer cette croyance en une vérité est une redoutable tentation, pour pallier l’angoisse du réel qui nous échappe : « le réel, c’est ce que nous ne connaissons pas » (Jacques Lacan, Séminaires 1974-1975 livre XXII).
Sans parler des énigmes nouvelles que soulève la physique quantique, on pourrait multiplier à l’infini les exemples.
Conclusion :
Nous n’avons pas d’autre choix que d’admettre l'idée d'une réalité consensuelle, dans laquelle les illusions individuelles se structurent pour former une illusion collective, partagée par tous, sans laquelle aucune cohésion sociale n'est possible. Les Souverains au pouvoir usent et abusent de cette réalité pour soumettre les peuples, en leur faisant croire que cette illusion est LA vérité démocratique : « Nous sommes bien ensemble, nous construisons une bonne société, avec un bon leader qui partage nos convictions ».
Voilà comment l'humanité est en passe de remplacer – dans l’exercice du pouvoir politique – la supercherie religieuse par une imposture scientifique. Le danger à ne pas prendre conscience de ce tour de passe-passe peut aboutir à élire un dangereux tyran à la tête d’une – soi-disant – démocratie. L’histoire l’a déjà démontré : Hitler est devenu dictateur, avec l’actif soutien d’une grande majorité de ses citoyens (voir ici).
Crédit image :
Le Figaro.fr du 06/03/2009 – Arrêt sur image (sélection photo du Figaro Magazine)