Foi et dignité dans les communautés polythéistes|animistes et plus largement païennes, mais aussi dans le monde occidental
par Mervis Nocteau
jeudi 11 juin 2026
Dans cet article, nous traiterons de choses démentielles, en ce sens qu'elles dépassent de beaucoup le quotidien, et qu'il faut peut-être en prendre la mesure, si possible, pour apprécier sa teneur. « Tout » part d'un constat au sein de la, ou plutôt des, communautés animistes|polythéistes*, plus largement païennes, qui s'expriment online, mais qui existent aussi IRL (in real life, dans la vie réelle) – les unes recoupant parfois les autres, sans nécessité, et réciproquement. Ce constat, c'est l'observation des valeurs à l'oeuvre, prises dans une dialectique de la foi et de la dignité.
Mais d'emblée, il faut dire que cette dialectique ne concerne pas que les communautés évoquées : les communautés évoquées en sont, en quelque sorte, un genre de baromètre. En effet, ces communautés, en tant qu'elles se placent doublement « à faux » par rapport à l'héritage monothéiste et par rapport au devenir-laïc de cet héritage, présentent l'avantage d'en être des réceptacles originaux.
Ainsi, tout comme en médecine les phénomènes originaux permettent de comprendre rétroactivement les phénomènes normaux, ces communautés permettent de comprendre rétroactivement la société normale – si seulement elle existe.
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Source de l'image : un vitrail qui nous plaît
par sa sensualité.
Foi, dignité... ces notions évoquent le christianisme, à l'heure où le pape Léon XIV a rédigé son premier encyclique pour un usage charitable de l'IA. Les notions de charité, de fraternité, d'espérance et d'humilité ont déjà été explicitement abordées, dans la liste de miens articles concernant les valeurs anciennes versus les valeurs récentes, d'autres implicitement – autant de valeurs chrétiennes, pour lesquelles je fis entendre des sons de cloche inhabituels. Il en va de même pour foi et dignité.
De nos jours où le désert croît
On entend aujourd'hui la foi comme croyance, de sorte qu'on parle de foi (néo)païenne sans problème, même parmi les néopagz. Je pourrais m'arrêter là.
Reste que la question de la foi est lourde de la question de la confiance : confiance dans le Dieu exclusif, pour commencer, largement identifié au Sort au point que l'on dise « les voies du Seigneur sont impénétrables, advienne que pourra, inch Allah ! » … Approfondi dans l'article Espérance et fortune (le Sort) il faut dire que la foi doit être grande, pour ne pas douter de la charité divine par les aléas plus ou moins terribles de nos vies et des époques, où l'on rentre dans des considérations impossibles sur la nature d'un Bien et d'un Mal en soi – alors que sur le principe, c'est tout simple :
Si l'Eternel est intemporel et omniscient, il connaît tous les Temps de l'Alpha à l'Oméga ; il connaît toutes les influences de nos choix et les effets-papillons engendrés par nos choix ; et il connaît l'impact causal en effet-papillon de la moindre de ses propres interventions absolues. Ainsi, même s'il est censé avoir Tout Crée librement détaché de sa volonté, pour lui néanmoins il n'y a que des fatalités, puisqu'il voit Tout – quand même il eût la libéralité de nous faire libres, que nous ne l'honorions pas sans volonté, car il veut être honoré délibérément. Or, comme on n'a que le choix de l'honorer si on tient à ressusciter à la Fin supposée des Temps, il faut avoir une foi aveugle en son jugement – de par le Sort qu'il perçoit toujours-déjà comme une fatalité devers nos décisions.
Vraiment, quelle confiance ! quelle foi ! il faut éprouver, pour faire confiance à la damnation métaphysique qu'il nous impose sans exception – même pas l'exception de son prétendu fils/sa prétendue incarnation humaine, puisque légendairement crucifiée. Voilà de quoi vouloir devenir anarchiste, « ni Dieu ni maître », à n'en point douter ! foi de polythéiste auquel une seule Divinité n'a pas suffi ! Car, en tant que polythéiste, je reconnais la haute valeur d'un tel fatalisme libéral une fois débarrassé du besoin de foi : après tout, ne sommes-nous pas tous à nos places, des « Fragments de Destin » ? Qu'on s'y sente accablé ou frustré jusqu'à la rage, c'est toujours Destin ! – alors... autant s'y décider ! Sinon qu'aucun enfer ne m'attend, car aucun Dieu ni aucune Déesse n'attend de moi une telle foi.
Eh non : pas besoin d'être anarchiste, quand on est polythéiste, à naviguer entre les Divinités – avec ou sans élévation spirituelle vers quelque Divin Pur. Les Dieux & Déesses n'attendent pas de nous qu'on les croie, mais qu'on ritualise, et cela fait une différence sacrée avec cette ferveur qu'éprouvent les monothéistes jusqu'au fanatique, au point que toutes leurs démarches ne semblent jamais vraiment se départir d'une forme de cryptofanatisme (ben oui : sur le principe, leur credo dit à tous les autres : « vous avez tort, quand même on s'affectionnerait »). M'est d'avis que si le désert croît de nos jours, c'est à cause de la foi, et par manque de ritualisation.
Dignité humaine
Notre sentiment de la dignité humaine, en conséquence, dépend grandement de « l'égalité des hommes devant le Dieu » et de la foi idoine. Aimer le Dieu, revient à aimer son prochain comme soi-même (quant au lointain, on verra plus tard, peut-être)... par la procuration du Dieu. L'Oumma ne procède pas autrement, pas plus qu'Israël. Tel est le principe de l'Alliance, plus ou moins universelle. Tous les hommes n'ont pas la même dignité, à raison qu'ils s'éloignent du Dieu : « vous avez tort, quand même on s'affectionnerait ». Au moins sur le principe ; dans les faits, on n'est pas obligé de partir en guerre sainte contre eux – pas même de leur faire sentir une différence de principe, si seulement on songeait au principe.
C'est-à-dire que Léon XIV, représentant du plus universaliste des monothéismes, défendit logiquement les Droits de l'Homme dans son premier encyclique ; car ces Droits sont nés de la chrétienté dépassée par ses ressortissants progressistes voire athées, rebouclant sur elle. C'est du moins ce que les chrétiens ont fait du message évangélique, un verset ferait-il dire au Christ « je suis venu pour la maison d'Israël » à ne se servir d'étrangers que pour humilier les juifs ; il fallut d'ailleurs un saint Paul, il fallut un « treizième apôtre des Gentils », pour universaliser la chose à fond.
Ça dit que tout être a la dignité d'une personne, que chaque personne est considérable parce que le Dieu l'estime, pour le pire et pour le meilleur, de ce que chaque personne est missionnée par le Dieu pour porter son message. Ainsi de tous les monothéismes – à commencer par la lourde charge élective des juifs, et pour finir le prosélytisme islamique, même si ça n'est pas tout à fait de même nature...
Ainsi, aussi, des raclures, quelle que soit leur religiosité ou leur absence de religiosité : les raclures ont une dignité personnelle. C'est le message, qui aboutit à la présomption d'innocence et à une justice institutionnelle interdisant toute vengeance même d'honneur. Parce que même les raclures ont droit à un procès équitable, seraient-elles iniques jusqu'au bout. C'est leur dignité personnelle qu'on respecte car, après tout, « qui sommes-nous pour juger ? » Peu importe que, au quotidien, le tribunal social décrète qui est digne et qui ne l'est pas.
Quid des communautés animistes|polythéistes*, et plus largement païennes ?
Nous distinguons les communautés animistes|polythéistes et païennes, en ce sens que les communautés animistes|polythéistes peuvent certes être jugées païennes par les monothéistes ou les laïcs (qui reprennent ce vocable de païen hérité) que ces communautés animistes|polythéistes gardent un caractère plus traditionnel que les communautés païennes au sens large. Communautés païennes qui dérivent souvent vers des formes de New Age et autres fallaces voire politicardises – même quand elles contiennent, facultativement, de l'animisme|polythéisme.
Mais enfin ces communautés, quelles qu'elles soient, ont permis de quintessencier la dialectique de la foi et de la dignité, car elles sont traversées par ces attitudes. D'une part, par héritage monothéiste subconscient déjà évoqué ; d'autre part, par revendication antimonothéiste-propolythéiste-propaïenne consciente... cette revendication serait-elle caricaturalement sommaire (or, elle l'est, caricaturalement sommaire) car elle agit dans le sens monothéiste de sa diabolisation.
Bon. Inutile de dire que l'immense majorité de ces personnes vivent notre époque et pas une autre – rêveraient-elles de batailles romantiques, au prisme ou non de la culture pop. Or, en tant qu'elles vivent notre époque et pas une autre, elles partagent largement les définitions de la foi et de la dignité évoquées, avec peut-être, d'une part, une légère tendance à éviter la notion de foi quand même car, malgré des usages synonymes de croyance, elle garde une charge monothéiste. Mais, quant à la dignité, il est évident que d'aucuns se sentent dignifiés par le simple fait de se proclamer et sentir païens voire polythéistes : en effet, cela libère le champ imaginal et affectif au point qu'on s'imagine souvent faire partie de quelque chose de plus grand que soi, j'ai nommé le monde : les ados adorent.
Les ados adorent, c'est naturel, justement. Ainsi, les adultes en ressentent de l'étriquement – ils n'ont pas besoin d'être païens voire polythéistes, pour en ressentir – dans la société telle qu'elle va, en sa seule culture d'entreprise avant tout. La dignification païenne voire polythéiste, est du genre à remettre en contact – least but not last (sic) – avec les archétypes de l'inconscient collectif. Bien plus tard – last but not least – elle met en contact avec une piété cosmique renouvelée. C'est-à-dire que le païen voire polythéiste, pour commencer, se sent lui-même mieux dignifié par sa foi renouvelée que par tout ce qu'il connaissait jusque là.
Dans l'Antiquité, foi et dignité ont toutefois un sens très précis, qui n'a pas plus à voir avec le monothéisme qu'avec l'humanisme. Leur sens très précis nous vient du latin fides et dignitas, et il nous est parfois assez difficile de le rendre en français moderne, tel qu'un Ancien Romain pouvait le signifier. Mais enfin, disons que la fides désignait la mutualité et que la dignitas désignait la majesté.
Antique foi
Eh oui ! Ce n'est pas non plus un hasard, si foi a fini par concerner la confiance dans le Dieu. En effet, pour les Latins, il s'agissait de pouvoir compter les uns sur les autres. Or il y a même mieux, si vous voulez bien faire un petit détour : la racine prélatine, indo-européenne reconstituée, de la notion de vérité (*u̯erǝ-) signifie elle-même quelque chose comme fiable, crédible. En vieil anglais, son évolution wær concerne les promesses, alliances que l'on formule par serments et autres pactes. Le gaulois a uiros pour viril, vrai, juste – des femmes pouvaient être considérées telles, uirai. C'est-à-dire que par la foi, les Anciens Européens – non seulement Romains, mais bien Celtes, Danes**, Slaves, Hellènes*** et Ibères, etc. – faisaient corps.
Le latin, mieux connu, nous donne même l'antonyme à uerus : seuerus, qui signifie sévère, inamical. Autant vous dire que persévérer est une manière de rompre avec l'antique foi ! Il ne peut y avoir de mutualité clanique ou civique, qu'à raison « qu'entre nous, on est fiable, crédible, vrai, allié » : tout le contraire de sévère, encore qu'il faille sévir contre le reste.
Les monothéistes n'ont fini par retrouver cette manière de foi, que dans leur charité, mais dépourvue de toute énergie – une énergie que veulent retrouver les néopagz, pour le pire et pour le meilleur, pour autant qu'on puisse la retrouver par la société moderne en dehors de petits cénacles... qui, de même (accueillant ce que la modernité sociale a déconstruit) ont bien du mal à avoir foi en eux-mêmes.
Antique dignité
Nous disions que l'antique dignité signifiait plutôt quelque chose comme la majesté quant à elle. En effet, qu'est-ce que la majesté ? Elle peut être, bien sûr, une façon d'en imposer par quelque charisme. Sinon que le charisme ne vient pas de nulle part, et la plupart du temps de signes extérieurs de majesté, socialement reconnaissables : une stature institutionnelle, un prestige accoutré, un attirail impressionnant et/ou une réputation pertinente.
Certes, « l'habit ne fait pas le moine », et certains portent moins bien l'insigne que d'autres. L'assurance affichée, joue, même feinte un moment. Mais une assurance affichée sans stature institutionnelle, sans prestige accoutré, sans attirail impressionnant ni sans réputation pertinente... ne va pas loin. Il faut peut-être croire en soi, mais croire en soi ne suffit pas.
Ainsi les Latins, Anciens Romains et autres, désignaient-ils précisément par dignitas le capital symbolique et social d'une personne. Ce n'était pas la personne en tant que telle, qui était jugée digne, mais bien son capital symbolique et social. Et ça pouvait lui octroyer par là même une stature institutionnelle (une charge, un titre), un prestige accoutré (un titre, un leg), un attirail impressionnant (un leg, un cadeau) et/ou une réputation pertinente (un cadeau, un surnom).
En fait, les choses n'ont jamais changé sur le fond, même au sein des communautés monothéistes, parce que les gens/les groupes sont ainsi dynamisés : par la puissance, étymologie de dynamisme. Disons que les Anciens se laissaient ainsi dynamiser avec moins de gêne que les monothéistes, qui pourtant n'ont jamais procédé autrement, hypocrites ou niaiseux. De nos jours, l'égalité en Droit et sa dignité de principe n'ont pas changé grand chose, sinon qu'elles procurent mauvaise conscience aux personnes morales (au sens individuel) – et rien qu'aux personnes morales.
Cela signifie-t-il que les païens voire polythéistes, estimaient que des personnes étaient indignes par nature ? C'est, en tout cas, ce qui semble se dégager de l'Inde des castes, avec ses parias, et ce qui semblerait se dégager de tous les Anciens Européens : nous connaissons mieux la Rome, mais les Hellènes*** avaient aussi la notion de τιμή (timé) relative à l'honneur dont les femmes, les enfants, les esclaves et les étrangers étaient dépourvus.
Chez les Danes**, le fameux wergeld, prix du sang pour le meurtre d'un homme, dépendait de sa naissance, de sa richesse, de son statut social et de sa réputation, déterminant s'il était drengr (honorable) ou níðingr (sans honneur) pour le dire en norrois. Les Celtes ne devaient évidemment pas faire exception à l'antique règle. Chez les Ibères, cela semble s'être articulé nodalement autour de la valeur guerrière, encore qu'ils avaient une culture des citadelles (oppida : cités fortifiées) digne du monde méditerranéen – les Celtes en avaient une aussi, une culture des citadelles, mais elle se disperse à mesure qu'on se perd au Nord, au profit de forteresses proprement dites et de halles.
Mais, bis repetita, cela signifie-t-il que l'Ancienne Europe estimait que des personnes étaient indignes par nature ? Dans l'ordre dynamique du groupe, oui. Rien de nouveau sous le Soleil. Pourtant, en dehors de toute dignité monothéiste devant le Dieu – dignité monothéiste, qui n'a empêché aucune dynamique de groupe, même entre monothéistes – eh bien, tout le monde avait conscience de ce que les Hellènes*** nommaient Moïra (chez les Celtes, je l'ai baptisée Naria).
La Moïra se laisse traduire à la fois par Destin, Sort et par Part, Lot. C'est-à-dire que tout le monde avait conscience que, devers les disparités, chacun... eh bien, chacun est chacun – pour le dire avec sobriété. D'ailleurs, même si l'Inde des castes expliquaient le statut des parias par le cycle des réincarnations (où les parias devaient sévèrement vivre une déchéance inexorable, de leur naissance à leur mort****) cette explication procédait d'une forme de Moïra cosmique. Quoi qu'il en soit, dans l'Ancienne Europe, même les Dieux & Déesses sont sujets à la Moïra...
… raison pour laquelle, les monothéistes ont cru bon de la masculiniser (la Moïra) à vous la grimer en Dieu exclusif, désormais livrés pieds et poings liés, dépendants, à ses caprices. Quant aux laïcs, ils ont « la main invisible des marchés » mais aussi un invraisemblable « spencerisme, darwinisme social ». On applaudit avec les otaries.
Bilan provisoire
Avez-vous foi en cet article ? Le jugez-vous digne de son sujet ? Allez, les commentaires sont là pour s'en inquiéter et en décider. « Et pourtant, elle tourne. »
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* L'animisme désigne des cultures pleines d'entités spirituelles, y compris des Dieux & Déesses, animant la nature. Le polythéisme désigne des cultures pleines de Dieux & Déesses, y compris d'entités spirituelles, animant la nature. On a donc bien du mal à les distinguer, sauf depuis le paradigme chrétien, qui appelle païen/paganisme le polythéisme européen, puis animisme le polythéisme extra-européen, à l'époque des explorations coloniales.
** Danes : Germano-Scandinaves, désignés par leur cœur historique des Anciens Danois, plutôt que par la généralisation d'un ethnonyme (Germains) ou d'un toponyme (Scandie).
*** Hellènes : Grecs anciens.
**** Ne doutons néanmoins pas des solidarités de caste, et même intercastes, qui existaient de manière plus ou moins codifiée et/ou tolérée, sans que cela n'ôte quoi que ce soit à leur sociologie.