Judaïsme, ou le génie du Père
par Mervis Nocteau
lundi 10 mai 2021
Un certain juif (nommé Yeshoua, Jésus ou Isâ selon les traditions monothéistes) a appelé YHWH Adonaï, Jéovah ou Allah (« l'Être Révélé À Venir Seigneur Dieu », selon les traditions monothéistes conjuguées) … ce certain juif, a appelé ce dieu Abba, papa, père.
D'où que dans le monothéisme qui en fit son Messie, tel juif devint le Fils unique du dieu prétendu unique avec le temps. Ce même monothéisme, chrétien évidemment, reste bien un monothéisme, tout en faisant descendre le dieu de son piédestal, à l'incarner une fois dans l'Histoire.
Une affaire de condescendance patriarcale néanmoins mortifère pour l'enfant.
De mal en pire, suggère-t-on.
Il y a dans le christianisme, une volonté d'adoucir les rapports du dieu-père à l'enfant. Jésus prêche l'amour, on peut le lire dans les évangiles, comme on vante la flexibilité du marché du travail : pour éviter que les lois n'encadrent trop les choses, ainsi que les docteurs religieux d'époque s'échinaient dans des détails pointilleux. Cela dit, Jésus l'affirmait lui-même : il n'était pas venu abolir la loi, mais l'accomplir (dixit la légende biblique).
On se tromperait donc fortement, si l'on croyait que l'amour était là pour supplanter voire subvertir la loi. Non, au contraire, l'amour est là pour rendre la loi mieux acceptée, quoiqu'elle reste dure en tant que loi (dura lex, sed lex : les Romains faisaient moins de sentiments : la loi est dure, mais c'est la loi). C'est-à-dire que l'amour œcuménique, la charité, est là pour punir aimablement – punir de telle sorte qu'on aime la punition. C'est beaucoup plus pratique pour le punisseur. Et cela explique que Jésus tende l'autre joue à un soldat qui le giflait, ou bien qu'il ait dit « laissez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » : dans l'ensemble, la soumission à l'empereur mime la soumission au dieu.
Cela, les musulmans l'ont très bien compris, et ils ne font pas plus de chichis que les Romains sur le principe, puisque leur monothéisme convoque explicitement la notion de soumission dans le titre. Néanmoins, contrairement aux Romains, en pratique, ils font tout autant de chichis que les juifs, il ne faut pas se le cacher. Il faut même se le révéler ...
Les musulmans ont tout autant le souci exégétique que les juifs, à produire moult commentaires sur le Coran et les Hadiths à en tirer (par exemples) des Sunna, des Fatwa et des Charia (exactement comme du Tanakh et du Talmud on tire le Midrash et la Halakha). C'est très pointilleux, là pour punir, quand les Romains ne faisaient à peu près que de la justice au sens moral. Dans les monothéismes, on ne fait pas de justice au sens moral, on fait du judiciarisme pointilleux (les chrétiens s'y mirent ecclésiastiquement, aussi, ès Conciles et Bulles).
Mais, entre juifs et musulmans, les chrétiens ont essentiellement insisté sur la miséricorde du dieu, c'est-à-dire sur son caractère à s'accorder avec la misère humaine, sa pitié … misère humaine dont le dieu est lui-même une cause, en tant qu'il a le scrupule punitif, et pourtant qu'il exige absolument qu'on l'aime en retour. Chez les monothéistes donc, on s'aime dans l'entre-punition, et ce n'est pas rien de le dire puisqu'avec les schismes, les sectes et les dogmes, c'est toujours prêt à partir en énième « guerre de religions » (c'est-à-dire, pour être précis : en guerre civile intra-monothéiste).
Vraiment, il y a là un génie patriarcal qui s'exprime culturellement, et il faut dire que c'est la culture qui a probablement le plus cultivé ce génie, ou cette ingénierie, jusqu'au paternalisme libertarien de nos jours.
Du dieu à Adam, d'Adam à Caïn, de Caïn à Noé, de Noé à Abraham, d'Abraham à Israël et Ismaël, d'Israël et Ismaël à Moïse, de Moïse à David, de David à Jésus, de Jésus à Mahomet … on a toujours et dans des périodes de temps mythiques de plus en plus restreintes, des (més)aventures patriarcales. (Més)aventures où les enfants sont obligés de s'accommoder de la punition et de la faute des pères, dans la révérence du père-originaire-dieu. Or, ces pères, qu'ils se baladent dans l’Éden ou qu'ils fassent paître leurs troupeaux, qu'ils diasporisent ou qu'ils soient condamnés à voyager, qu'ils pérégrinent ou qu'ils pélerinent, qu'ils prosélytent ou qu'ils conquièrent … eh bien, ces pères errent.
Ces pères errent, et ce n'est pas rien de le révéler – révéler la révélation, ce qui est apocalyptique, c'est-à-dire de révélation toujours …
Ces pères errent très réellement : ça n'est pas un truc de psychanalyste, ça n'est pas du Lacan, mais on comprend bien que la psychanalyse et son problème du Père soient inventés par un ressortant (athée) de la culture judaïque. Ces pères errent réellement, ce n'est pas « les non-dupes errent » (les Noms du Père), mais c'est bien : les pères errent, les pauvres hères, les pairs-erreurs, par-erreur.
La figure honnie du Juif Errant dans l'antisémitisme, n'est honnie que de mettre l'accent sur une vérité anthropologique : la vérité qu'on est et naît père par errance, c'est-à-dire que parce qu'on erre auprès d'une femme ainsi devenue mère, dans un acte au plaisir primal difficilement représentable. Ou bien c'est porn, et c'est bien trop cash … ou bien c'est érotique, et c'est suggéré … ou bien ce sont des idées qu'on se fait, des désirs, des aspirations, et ça tourne au romantisme autant qu'à d'autres divagations et digressions. Autant dire qu'on n'arrête pas d'errer, même quand on est femme dans cette histoire (aucun sexisme là : Anima masculine autant que féminine).
Et c'est parce que l'Erreur grand E est au principe de cette drôle d'affaire, qu'on endure mal ne pas pouvoir la contrôler de nos jours, à réclamer du clonage ; de la PMA, du transhumanisme et de la GPA : par frustrations et geignardises d'enfants gâtés-pourris face au réel indubitable que ça erre, ça aère, ça circule comme l'air et le dragon, pas le choix – le désir. Impossible de l'enceindre. Animus féminin autant que masculin.
Le judaïsme est le premier à témoigner cette frustration et geindre ainsi face au père, c'est pour cela que le dieu n'en peut mais de s'échiner avec ce peuple-enfant à la tête si dure (dixit la légende biblique) : il veut absolument qu'on l'aime jusque dans la punition, alors qu'il n'y a pas de raisons (les tremblements en face du dieu, dixit la légende biblique. Les Hébreux qui originent le bordel, le dieu les traite de putes même, par les bouches prophétiques (dixit toujours la légende biblique) : ainsi qu'un père violent et violeur #BalanceTonQuoi. Mais parce qu'il éprouverait de la miséricorde, il faudrait l'aimer ... Les dieux païens n'étaient pas ainsi tordus, même le primitif Yahvé sur le mont Sinaï, à l'époque où on l'accouplait encore à la déesse Asherah et où la légende biblique disait Elohim, Lui-les-Dieux. Ces dieux, toujours vivants en bien des manières, on les honore et s'en accommode sans qu'ils ne prennent sur nos âmes et consciences. Les pères, divins ou humains, se débrouillent de Mâle en père, dans le polythéisme.
Aussi fallait-il bien que les chrétiens insistent sur l'amour tors de leur Père néanmoins, c'est-à-dire son Néant en moins, suivis des musulmans, pour réaffirmer son autorité. Preuve en est que les juifs subirent légendairement la Diaspora (en réalité, ils n'appartiennent pas à la même lignée, ni à la même ethnie, désormais, religion monothéiste comme les autres à leur façon ... sans parler des schismes, des sectes et des dogmes : ce ne sont plus des Hébreux depuis la Rome, et les Palestiniens sont encore les meilleurs descendants de l'antiquité romaine, localement en Canaan ; voir aussi la question khazari). Les juifs subirent la Diaspora, et continuèrent d'y tenir, de tenir au dieu : Souviens-toi Israël ...
À la fin, il n'est que de comprendre que les monothéismes exacerbent le patriarcat, dans toutes ses formes, jusqu'aux plus libérales. Inutile de rentrer dans leur jeu.
Mais l'immense valeur des monothéismes, au plan culturel et anthropologique, est de témoigner de l'errance du Père, de tous les pères, pas seulement monothéistes, et des ressentiments envers leur situation. C'est le génie du Père des monothéismes, depuis le judaïsme, à tenter de l'enceindre dans une Arche d'Alliance nomade ... Impossible enceinte.
Le Père erre toujours ailleurs : abandonnique, absent, fuyard, moralement autoritaire, et obligeant à l'amour réciproque.
Des mises en scènes con-sécutives ...
... de pères-sécutions, dans l'ambiance (post-)monothéiste actuelle.
La symbolisation de l'errance paternelle, toujours,
et de la tentative ressentimentale de l'enceindre par divers subterfuges,
jusqu'à l'horreur et la mort de sa part et d'autres ressentimentales.
Conseil de lecture
De Mâle en Père, de Frank Cézilly
Tout père est un mâle mais tout mâle n’est pas forcément un père !
Certes, dans la nature, les femelles sont en moyenne plus impliquées que les mâles dans les soins parentaux, mais cette règle souffre de très nombreuses exceptions. Comment expliquer ce phénomène ? Pourquoi et comment, au cours de l’évolution, les mâles ont-ils dépassé chez plusieurs espèces le simple rôle de géniteurs pour devenir de bons pères de famille ? Et en quoi l’observation de la nature est-elle pertinente pour mieux comprendre le rôle des pères au sein de notre propre espèce ?
Cette histoire naturelle du comportement paternel s’appuie sur de très nombreux exemples de pères, des plus édifiants aux plus insolites, allant des invertébrés jusqu’à l’homme. Au moment où notre société s’interroge sur l’évolution des mœurs familiales, elle donne à réfléchir sur l’intérêt et les limites des comparaisons entre l’homme et l’animal, et montre que la valeur d’exemple du vivant réside avant tout dans sa diversité.
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