La science conduit vers Dieu

par Bernard Dugué
jeudi 23 mai 2019

 

 §1. Les Lumières et l’Etre suprême. La science moderne issue de Galilée et Newton s’est développée en articulation avec la théologie et fut même à l’origine d’une nouvelle religion, dite naturelle, par opposition à la religion révélée consignée dans les Ecritures. Les textes écrits par les savants des Lumières sont clairs sur ce point. Dans un article donné à l’académie de Berlin en 1746, Maupertuis énonce le célèbre principe de moindre action qui deviendra l’un des axes fondamentaux de la mécanique analytique puis des autres physiques au XXe siècle. Cet article commence ainsi : « Soit que nous demeurions renfermés en nous-mêmes, soit que nous en sortions pour parcourir les merveilles de l’Univers, nous trouvons tant de preuves de l’existence d’un Etre tout puissant & tout sage, qu’il est en quelque sorte plus nécessaire d’en diminuer le nombre que de chercher à l’augmenter ». Les savants de cette époque se réunissaient souvent dans des loges maçonniques et vénéraient un autre Dieu que celui des chrétiens ou des juifs, un Dieu désigné comme Etre suprême. Ou alors Grand horloger et grand architecte en référence aux réglages mécaniques analysés par les physiciens et notamment Lagrange qui traduisit le principe de Maupertuis en une élégante formule mathématique. Le marquis de Laplace développa la mécanique analytique dans un long traité où ne figurait aucune allusion à l’Etre suprême, ce qui eut pour effet de rendre furieux Napoléon qui apostropha Laplace, ce dernier répliquant qu’il n’avait pas eu besoin de l’hypothèse de Dieu. Cet épisode préfigure l’avènement du matérialisme et de l’athéisme. La religion naturelle aussitôt formulée s’est révélée être une porte de sortie de la religion, comme le fut le christianisme qui selon la thèse de Marcel Gauchet, fut également une sorte de sortie du religieux.

 

 §2. 1960 – 1985, Le désenchantement. La science mécanique a éloigné de Dieu si l’on en croit le succès du livre de Monod sur le hasard et la nécessité dans lequel il conclut par une formule laconique sur la solitude de l’homme contemporain après la rupture avec l’ancienne alliance. La science mécaniste a envahi la biologie, ramenant les thèses vitalistes au rang de curiosité archéologique du savoir, à l’instar des épicycles de Ptolémée. La biologie est devenue centrale après 1960, la découverte des mécanismes moléculaires et de l’ADN. Le darwinisme a contribué à liquider le Dieu créationniste au profit d’un matérialisme du vivant. La physique s’est diluée entre un ésotérisme oriental issu de la mécanique quantique et une épistémologie systémique à prétention universaliste axée autour de la thermodynamique hors équilibre développée par Onsager puis Prigogine. Le Grand architecte n’était plus au sommet des principes de la nature. A l’ordre cosmologique succéda l’auto-organisation et l’ordre par le chaos. La science avait pris un nouvel envol et dans les dîners en ville, les convives survolaient l’effet papillon.

 

 §3. 1985 – 2010, le Graal de l’ADN ou le gène devient sans gêne. Les scientifiques sont des hommes comme les autres, usant de la raison tout en étant imprégné de croyances. Ils pratiquent des cultes païens sans divinités ni animisme mais avec des éléments matériel érigés en instances mythologiques pouvant être analysée et étudiées. Ainsi s’est dessinée la génétique devenue axe central, non seulement dans les pratiques des laboratoires mais aussi dans les médias. Régulièrement, la découverte d’un gène causant une maladie était annoncée pour un grand public ébaubi. Le cancer avait enfin une explication avec les oncogènes. Les maladies pouvaient être vaincues grâce à la thérapie génique. Cette croyance avait besoin d’être financée, par les institutions mais aussi les fidèles amenés à s’acquitter du denier de l’espoir après avoir assisté à la grande messe du Téléthon. Le séquençage complet du génome était accessible. Les généticiens allaient enfin connaître l’écriture du vivant. La séquence de l’ADN, nouvel évangile pour soigner et guérir la société. Le miracle à portée d’éprouvette. Hélas, les miracles attendus ne sont pas arrivés alors que la génétique a produit des hiéroglyphes linéaires en nombre colossal, composé de seulement quatre signes. Mais aucun Champollion de la génétique pour les lire !

 

 §4. 2010, Le Graal neuronal. Après la génétique, les neurosciences ont été propulsées au centre des préoccupations savantes, suscitant espoirs et favorisant l’émergence d’un nouveau culte païen, le culte de la plasticité neuronale. Entre temps, la génétique s’est associée au paradigme de la plasticité avec le développement de l’épigénétique. Les instruments numériques sont employés et brouillent les pistes. On ne sait pas si l’intelligence artificielle est au service de l’homme augmenté ou inversement, si l’homme se met au service de l’intelligence numérique augmentée. Les neurosciences ont fourni les codes pour une nouvelle cour des miracles dans laquelle les apprenants deviennent savants grâce aux enseignements codifiés en suivant les résultats des neurosciences. La « big science » est de nouveau en marche. L’Europe dépense des milliards pour tenter de comprendre les rouages du cerveau et modéliser si possible son fonctionnement.

 

 §5. La gravité quantique et le chemin vers Dieu. La science a toujours été accompagnée d’une religion cachée, reliée à une métaphysique inachevée et une théologie bricolée. Schrödinger regardait vers l’hindouisme, Capra lorgnait vers le bouddhisme et le taoïsme. Le principe anthropique revisite le grand architecte. Ce n’est plus l’action mécanique qui est réglée mais les constantes fondamentales. Les physiciens ésotéristes voient le grand Tout et ses parties. Ils renouent avec le Logos héraclitéen. La plupart ont laissé de côté le Logos johannique. Le tournant ésotérique de la science émergea dans les années 1960 et fut popularisé par Ruyer qui crut bon de baptiser ce courant, gnose de Princeton. Les réflexions ésotériques ont poursuivi leur chemin, occupant les cercles informels, les salons discrets, les médias alternatifs, tout en se diluant sur les réseaux de l’Internet. La science dit plus sérieuse, pratiquée dans les laboratoires et les universités, a proposé au grand public nombre de livres de vulgarisation racontant les étrangetés quantiques, le big bang, les trous noirs, les multivers, le cerveau, les gènes et maintenant les épigènes. Les livres de science sont souvent à l’image du rock psychédélique des années 1966 où des milliers de formations ne faisaient que se copier. Si personne ne comprend la mécanique quantique, nombre de vulgarisateurs racontent les mêmes choses, utilisant les poncifs maintenant saturés, entre le principe d’Heisenberg, les étranges interférences dans les fentes de Young, le chat de Schrödinger, l’intrication quantique. Aux yeux des gnostiques, la science consensuelle finit par lasser et devenir inintéressante. Elle s’étend à l’horizontale, telle une galette de Babel étalée sur la planète. Il faudrait un peu de hauteur, oser un autre langage, plus métaphysique disons, sans s’égarer pour autant dans les rêveries ésotériques.

 

 §6. Trois grandes énigmes n’ont pas été résolues. La nature de l’univers, les origines de la vie, l’émergence de la conscience. Ni la relativité générale combinée à l’astrophysique, ni la biologie moléculaire combinée à la génétique, ni les neurosciences combinées à l’intelligence artificielle, n’apporteront de solution à des trois énigmes. Il reste aussi de que l’on pourra nommer « énigme unitaire » visant à donner une théorie unifiant les interactions fondamentales ou alors la gravité et la physique quantique. Les physiciens parlent d’une théorie du Tout ou alors de la gravité quantique dont l’horizon devrait être la compréhension de l’univers (qui n’a pas forcément une origine dans le temps). Le plus important dans la physique, ce ne sont pas les formules mathématiques, ce sont les significations physiques que l’on attribue aux notions et lois de l’univers, de la matière.

 

 Cela étant dit, on doit constater que le principe sur lequel reposent les sciences modernes et qui est le plus souvent occulté voire ignoré, c’est l’autologie Ce qui signifie que la science repose uniquement sur des éléments qu’elle tire en extrayant de la nature des données expérimentales, auxquels s’ajoutent des mises en forme, autrement dit des lois, formules, formalismes et structures obtenues par la raison, la rationalité, la logique. La science utilise la nature comme un fond disponible et en ce sens, elle n’est rien d’autre qu’une technique (qu’elle soit fondamentale ou appliquée, peu importe). La science moderne refuse par principe l’hétérologie, autrement dit la possibilité qu’il existe un fond métaphysique dont l’essence n’est pas technique. Et qui peut se concevoir comme une immanence avec ou sans transcendance.

 

 Les trois grandes énigmes ne seront pas résolues dans un contexte autologique. La science positive croit que la vie et la conscience s’expliquent en combinant un nombre colossal de mécanismes physiques. La science croit ce qui l’arrange et justifie les analyses qu’elle produit au sein des milliers de spécialités expérimentales. La métaphysique veut comprendre le pourquoi des choses et pense qu’il faut ajouter un élément hétérologue, autrement dit de l’hétérogène à ce monde homogène des processus moléculaires et neuronaux.

 

 Avant Kant, la métaphysique classique incluait de l’hétérologue. Les Idées innées de Leibniz sont étrangères au monde temporel et rationnel. Elles sont d’un autre monde. Cette vision ne pouvant plus tenir, Kant a introduit d’autres éléments hétérologues dans l’univers du sujet connaissant. Les éléments a priori comme le temps ou bien le schème transcendantal, sont des conditions de possibilité dont l’existence ne peut pas tirée de l’expérience. Le sujet est scindé en deux, l’empirique et le transcendantal. Kant n’a pas poussé jusqu’à terme son dédoublement, sinon il aurait vu dans la nature le doublet entre une nature exprimée, expérimentable, et une nature non exprimée descriptible avec des éléments transcendantaux. Il a juste nommé cette nature non empirique la chose-en-soi, qui est la chose réelle se tenant sous le phénomène mais qui reste hors de portée de la connaissance.

 

 §7. Dieu ne se rencontre que si on le cherche, ou parfois à l’occasion d’un événement surprenant. L’inconscient se manifeste alors comme destin. C’est le Dieu de l’homme intérieur dont nous parle saint Augustin dans le livre XI du De Trinitate. Un Dieu trinitaire présent dans l’homme lui aussi trinitaire. Un mystère. Celui de l’Intelligence.

 

 En science c’est la même chose. L’univers caché des divinités métaphysiques ne se trouve qu’après avoir été cherché. La science permet d’accéder au Dieu de la nature, celui d’Héraclite et de Platon. Les savants des Lumières ont trouvé un Dieu réglant la mécanique. Le Dieu des nouvelles Lumières au XXIe siècle reste un mystère. Il règle le magnétisme, la gravité quantique, les origines de la vie, puis la conscience. Il n’est plus grand mécanicien ni horloger. Il influe sur la face cachée de la matière, de la vie et de l’homme sans modifier le cours des choses.

 

 Le chemin vers Dieu est solitaire. Et difficile à partager même s’il répond à des préoccupations humaines. L’homme pose des questions et ne se satisfait pas des réponses. C’est qu’il ne pose pas les « bonnes questions ». Le chemin vers Dieu est un questionnement dont les réponses sont inattendues. Les questions matérielles sont des énigmes. Les réponses sont convenues. Chacun choisit son chemin. Le monde des voies est infini et impénétrable, sauf si on en choisit une.

 


Lire l'article complet, et les commentaires