Luc Ferry et le cardinal

par Emile Mourey
mardi 19 novembre 2013

Je viens de parcourir "Le cardinal et le philosophe", dernier ouvrage que Luc Ferry a écrit en dialogue avec le cardinal Giafranco Ravasi. Je suis surpris. Sans aucune réserve, notre philosophe, bien que toujours agnostique, parle de Jésus comme d'un personnage ayant réellement existé. Mieux encore, il l'héroïse en quelque sorte puisqu'il recueille sa parole comme n'importe quel disciple le ferait.
 
Et pourtant, il n'existe aucun texte vraiment convaincant prouvant l'existence de l'homme Jésus ? Par ailleurs, la littérature judaïque nous donne de nombreux exemples sur la façon compliquée, transposée, allégorique et hermétique dont les scribes s'exprimaient, même encore à cette époque, ce qui devrait inciter à la prudence. Les récits évangéliques eux-mêmes ne sont-ils pas des floraisons de symboles ? Et pourquoi Flavius Josèphe, l'historien de référence, n'attribue aucune action à ce Jésus ? Tel un chroniqueur témoin de son temps, il ne rapporte que ce que certains affirment, mais ni plus ni moins que d'autres informations : les troupes en armes, la comète et autres signes qui seraient apparus dans le ciel avant la guerre de Jérusalem.

Après Le Christ philosophe de Frédéric Lenoir, voici de nouveau le magistère de l'Église conforté dans l'idée que Jésus a existé en tant qu'individu. Dès lors, il n'y a plus aucune raison de douter, ni de sa parole, ni de son enseignement, ni de ses déclarations. Il n'y a plus qu'un petit pas à franchir pour affirmer que Jésus et son enseignement viennent de Dieu comme l'Évangile le proclame.

Ensuite, car il n'y a pas de raison de refuser à l'islam ce qu'on accorde au christianisme, se trouvent également confortés l'enseignement de Mahomet et la croyance dans un Coran qui serait descendu du ciel. Un Coran d'origine céleste et par conséquent non modifiable, c'est-à-dire à prendre à la lettre comme le font les islamistes pour certains passages. 

Comment, dans ces conditions, demander aux peuples et aux communautés concernés de relativiser ces écrits que le religieux prétend inspirés ? N'est-ce pas la grande porte ouverte au prosélytisme, à la concurrence et aux conflits interreligieux ?

Je n'ai rien contre les textes sacrés, bien au contraire. Ce sont des écrits "merveilleux" mais il s'agit de les comprendre dans le contexte mystique de leur époque et de ne pas les interpréter à la lettre avec un pur esprit cartésien. Qu'il y ait un dialogue entre les philosophes et le magistère de l'Église, j'en suis bien d'accord, et même le souhaite, mais en commençant par l'analyse attentive des textes scripturaires comme l'a demandé Jean-Paul II dans son encyclique "Fides et ratio". http://bibracte.com/mon_aide_aux_philosophes/au_sujet_de_la_sagesse_des_modernes.html

Le livre de Daniel et le Règlement de la guerre des documents de Qumrân.

J'ai choisi cet exemple parce qu'il est caractéristique de la pensée juive. Bien que se suivant sans interruption, le livre de Daniel comprend en réalité trois histoires. Une première histoire que Daniel relate au temps et à la cour du roi de Babylone, une deuxième histoire qu'il prophétise, apparemment depuis l'exil, sur des événements qui, en effet, se sont réellement passés mais beaucoup plus tard au temps d'Antiochus, enfin une troisième histoire qu'il prophétise sur des événements qui devaient suivre mais qui ne se sont pas produits comme prévus.

Pour tout historien de bon sens, il est bien évident que Daniel est le pseudo d'un prêtre ou d'un groupe de prêtres hébreux. Il est bien évident que la deuxième histoire, bien que présentée comme prophétisée, a été écrite au temps d'Antiochus. Il est bien évident que la troisième histoire est une prophétie présentée comme devant se réaliser mais qui ne s'est pas réalisée. Cette dernière prophétie avait pour sujet une guerre que des Juifs intelligents (esséniens), fils de lumière dans le document de Qumrân, devaient livrer, d'abord contre les fils des ténèbres, puis au bout d'un temps donné contre les Grecs et les Romains appelés Kittim. Plus prosaïquement, il faut comprende qu'il s'agissait d'un programme de mobilisation qu'il était demandé aux conjurés de l'Alliance sainte de mettre sur pied jusqu'au grand soulèvement et au combat ultime dont la date était d'ailleurs fixée... autrement dit une prophétie à accomplir avec la promesse d'une victoire totale.

L'évangile de Jean et son logos selon Luc Ferry (page 99)

Jean, dans son évangile, premier selon moi, connaît bien évidemment le livre de Daniel. Il annonce que le logos - le logos cosmique universel des Grecs - est descendu dans la chair du monde (Jn 1, 9 -11). Pour Luc Ferry, ce serait le moment singulier où la pensée judéo-chrétienne aurait rompu avec la pensée des Grecs pour lesquels la nature est, de par son ordre, la seule image crédible du divin. Jean annoncerait donc l'homme Jésus, l'humain dans lequel le divin descend enfin. Problème ! Cette interprétation a été condamnée par l'exégète Claude Tresmontant qui voit une mauvaise traduction grecque du mot hébreu original signifiant la parole de Dieu. Le divin n'est-il pas en effet dans l'humain depuis que Dieu a créé l'homme à son image ? (Gn 1, 26). Le prologue de Jean ne serait-il pas plutôt un plaidoyer pour la parole de Dieu ? C'est-à-dire la parole de Dieu telle que Jean l'entend ?

Mais la grande question ne serait-elle pas la communauté essénienne de Jean plutôt que Jésus ? Jean dit que le logos est descendu chez les siens (Jn 11). Il s'agit bien évidemment des Juifs. Ces Juifs qui n'accueillent pas le logos (Jn 1, 12) sont bien évidemment ceux de Jérusalem. Seuls, les enfants de Dieu nés de Dieu le reçoivent (Jn 1, 13). Il s'agit des Esséniens, ou tout au moins d'une partie d'entre eux. Ce sont les intelligents, les fils de lumière (Jn 1, 9) du livre de Daniel et du document de Qumrân par opposition aux fils des ténèbres (Jn 1, 4). Qui est ce Jésus-Christ qui est venu ? (Jn 1, 17). C'est le Jésus, Christ, qui est le dans le ciel, seigneur de gloire pour Jacques (Ja 2, 1) et Père (Ja 3, 9), seigneur des armées (Ja 5, 4) dont il attend la venue (Ja 5, 7). De même pour Jean, c'est celui qui est dans le sein du Père (Jn 1, 18). Il s'agit du même et les frères auxquels Jacques et Jean s'adressent sont des Esséniens. Qu'on se reporte aux documents de Qumrân récemment découverts et tout s'éclaircira.

L'explication de l'évangile de Jean pourrait être alors la suivante. Dans une première partie, l'évangile relaterait l'histoire d'un Jésus non encore révélé qui se trouve et agit au sein d'une communauté essénienne - comme jadis Yahvé dans le peuple d'Israël - ou plutôt dans un conseil de communauté. Et pourquoi pas dans un conseil galiléen sachant que la Galilée souffrait, d'après Flavius Josèphe, d'une agitation endémique après la révolte de Judas de Galilée ? La dernière partie pourrait évoquer le souvenir des 800 Esséniens crucifiés de Betsaïde vers l'an - 78, tout en étant un exemple et une prophétie à accomplir par de nouveaux martyrs. Dans cette ultime tentative, on pouvait espérer (?) que le Fils de Dieu se révèle en gloire sur la croix dans l'un d'eux, pour se racheter (?) de ne s'être pas manifesté lors de la crucifixion de - 78.

Flavius Josèphe signale-t-il la crucifixion de personnages importants qui auraient pu siéger dans un conseil essénien ? EH BIEN OUI  ! Je cite : Tibère Alexandre fit crucifier Jacques et Simon (Pierre), fils de Juda de Galilée, qui du temps que Cyrénius faisait le dénombrement des Juifs, avait sollicité le peuple à se révolter contre les Romains (Antiquités judaïques).

L'amour dans l'Évangile selon Luc Ferry.

Pour notre philosophe, la résurrection de Lazare dans l'évangile de Jean est l'exemple de l'amour chrétien qui attache les hommes entre eux. Jésus aimait Lazare. En le voyant verser des larmes, les Juifs disaient : Voici à quel point il l'aimait (Jn 11, 35, 36).

Je crains que l'exemple soit mal choisi. En réalité, dans son sens caché, c'est le grand prêtre Eléazar - en hébreu èl âzâr - que Jésus a fait sortir symboliquement du tombeau. Pour être plus précis, disons que c'est toute sa semence spirituelle y compris les maîtres de la parole transpercés ou brûlés vifs par Hérode lors de l'affaire de l'aigle d'or vers l'an - 4. Marie est la colonie essénienne de Jérusalem qui a dû s'enfuir de la ville. Marthe est l'ancienne population juive chez laquelle elle a trouvé refuge. La résurrection de Lazare est un appel à la résurrection de l'ancien clergé galiléen décimé par Hérode. C'est aussi un appel au peuple pour qu'il se soulève. Et, en effet, la foule afflue (Jn 12, 9). Lazare est là (Jn 12, 2). Le Sanhédrin cherche Jésus pour l'arrêter (Jn 11, 57) mais ne le trouve pas et pour cause. Les grand prêtres décident alors de tuer Lazare (Jn 12, 10). Jésus entre à Jérusalem comme les écritures l'ont prédit (Jn 12, 12-15) évidemment perdu dans la foule. Or, les Grecs ne le voyaient pas ; il fallut passer par l'intermédiaire de Philippe et d'André pour qu'ils s'expliquent (Jn 12, 22). Ceci pour dire que si l'on n'a pas compris l'évangile de Jean, c'est bien parce qu'on n'a pas voulu le comprendre. Des Juifs instruits de l'époque en comprenaient parfaitement le sens caché.

Le sermon sur la montagne est un bien meilleur exemple pour expliquer l'amour chrétien. Le Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Mt 22, 39) et le Aimez vos ennemis (Mt 5, 44) sont des prescriptions très fortes mais ne sont pas contradictoires avec le Je ne suis pas venu pour apporter la paix mais le glaive (Mt 10, 34), ni avec le Si mon royaume était de ce monde, mes gens à moi auraient combattu pour que je ne fusse pas livré aux Juifs (Jn 18, 36).

Notre civilisation dite occidentale est en plein paradoxe. Elle ne veut plus se reférer à ses valeurs d'origine judéo-chrétienne mais elle les a poussées à un tel point de sentiment de mauvaise conscience qu'elle en est devenue l'homme nu de l'évangile de Marc qui s'enfuya en perdant jusqu'à sa chemise (Mc 14, 51).

Ceci pour dire qu'il ne faut pas se tromper sur l'Évangile. L'Amour, oui, mais certainement pas l'amour aveugle. Pour ma part, je plaide plutôt pour l'intelligence. Luc Ferry garde tout de Jean... sauf Dieu. J'y vois plutôt une époque intéressante dans l'évolution de l'humanité.

Mais le plus important n'est pas ce que M. Luc Ferry pense et ce que je pense, il est pour moi dans l'espérance que je plaçais dans les philosophes pour qu'ils fassent évoluer l'Eglise dans ses certitudes, dans le calme et l'harmonie...

Malheureusement, c'est raté.

Petit abécédaire  :

Le Christ philosophe de Frédéric Lenoir : une erreur d'interprétation http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/extraits-d-ouvrages/article/ma-reponse-au-christ-philosophe-37376

D'après Wikipédia, la majorité des historiens se seraient ralliés à l'idée que Jésus a bien existé http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A8se_mythiste

Fides : mot latin que l'on traduit par "foi" ; sentiment intérieur qu'on a d'agir dans la bonne direction. Inhérent dans l'homme normal, il est très bien exprimé dans les textes égyptiens. Il s'accompagne d'un autre sentiment qui consiste à faire confiance à Ce qui nous dépasse.

Mon dernier article sur le christianisme : http://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/le-christianisme-est-il-ne-en-141548

L'Évangile selon le cardinal.

Croire d'abord pour pouvoir comprendre ensuite. Selon le cardinal Gianfranco Ravasi, la vraie théologie se situe sur une ligne de crête entre deux abîmes : d'un côté une approche réductrice, uniquement rationelle/historique, de l'autre un mysticisme irrationaliste qui tourne à l'enthousiasme mystique. Son texte indique comment dépasser ces deux écueils. 


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