Une Úducation sexuelle catholique

par Eddy KHALDI
mardi 8 janvier 2013

Un gouvernement culpabilisé par "la guerre scolaire" relancée par l'enseignement catholique !!!

Qui peut encore croire, dans un tel contexte, que la question du dualisme scolaire soit apaisée, obsolète, dépassée ? 

Parallèlement à une structuration nouvelle tous azimuts, l’enseignement catholique a élaboré son corps de doctrine en matière d’éducation sexuelle, cherchant par ce biais, à se déconnecter des programmes publics qu’il se doit pourtant de respecter dans le cadre du contrat passé avec l’État.

 Les établissements catholiques sous contrats (c’est à dire presque tous) se retrouvent donc désormais confrontés à deux textes de références en matière d’éducation sexuelle.

L’enseignement catholique a élaboré et diffusé un programme d’éducation sexuelle, il y a deux ans : http://eca.enseignement-catholique.fr/test/telechargements-hors-series/hs-education-affective-relationnelle-et-sexuelle.pdf

Quel programme appliquent les établissements sous contrat ceux de l'Education Nationale ou ceux de l'enseignement catholique ?

 L’enseignement catholique, le 16 avril 2010, à la surprise du monde éducatif, a pris l’initiative inédite de publier un « Guide », catéchèse de la bonne « éducation affective, relationnelle et sexuelle dans les établissements catholiques d’enseignement ». Ce « document d’orientation », fruit d'un travail mené durant 18 mois[1], en première lecture, entend répondre à une autre « innovation », la présentation de la « théorie du genre sexuel » dans certains manuels de sciences et vie de la terre de classes de première, anticipant sur la circulaire de l’Éducation nationale parue le 30 septembre 2010, qui réforme le programme de sciences de la vie : « Devenir homme ou femme ». Un principe éminemment novateur et laïque, y est affirmé : « Si l'identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l'orientation sexuelle fait partie, elle, de la sphère privée. » Les pédagogues et scientifiques estiment que cet enseignement doit évoluer, pour deux raisons : « Premièrement, parce que nos connaissances sur le sexe, l'homme et l'évolution ont considérablement avancé et, deuxièmement, parce que nos sociétés connaissent des changements importants sur les formes de sexualité et de parenté. »[2]

De son diocèse, Marc Aillet, évêque de Bayonne, définit dans sa « lettre pastorale La Charité du Christ » ce qu’est une école « vraiment catholique ». Il y exprime ses convictions :

Les évêques de France ont désiré que les chefs d’établissement soient les premiers responsables de la Pastorale, c’est précisément parce que la proposition de la foi fait partie intégrante du projet éducatif d’ensemble de nos établissements scolaires et ne peut donc pas être rejeté aux marges (…) je souhaite que tout chef d’établissement exerce sa responsabilité en lien étroit avec un prêtre référent (…) Le caractère propre de l’établissement aura une visibilité, non seulement à travers les rassemblements et les célébrations, mais aussi au moyen de signes et d’attitudes concrètes – crucifix, moments de prière intégrés à la vie ordinaire de l’établissement, etc. (…) L’ouverture à tous (…) suggère une vraie démarche missionnaire, explicite et décomplexée, en direction des élèves et des enseignants (….) je souhaite que l’on soit particulièrement attentif au recrutement et à la formation des enseignants (…) aux convictions chrétiennes affirmées. (….) On sera tout particulièrement attentif à l’éducation affective et sexuelle (…) en recourant à des programmes et des intervenants dont la cohérence avec l’enseignement de l’Église en ces matières est garantie.

Sur ce programme, les maisons d’édition ont développé cette théorie du genre qui renvoie l’identité et l’orientation sexuelles, non à Adam et Ève, et autres catégories, en réalité, socialement et culturellement construites, mais à des réalités individuelles, par-delà les conditionnements et appartenances biologiques. Hattier l’expose en ces termes : « L'identité sexuelle est la perception subjective que l'on a de son propre sexe et de son orientation sexuelle. Seul le sexe biologique nous identifie mâle ou femelle, mais ce n'est pas pour autant que nous pouvons nous qualifier de masculin ou féminin. » Chez Bordas :« L'identité sexuelle est le fait de se sentir totalement homme ou femme. Cette identité dépend, d'une part, du genre conféré à la naissance, d'autre part, du conditionnement social (...) L'identité sexuelle se réfère au genre sous lequel une personne est socialement reconnue. » Si certains intervenants en milieux scolaires, se sont félicités qu’une telle question soit abordée en cours, tels le Groupe national information et éducation sexuelle[3], rappelant que les personnels scolaires sont « confrontés au désarroi de jeunes en difficulté avec leur orientation sexuelle », a contrario, le tollé prévisible, a bien eu lieu dans les milieux ultraconservateurs et parmi les associations catholiques qui ne décolèrent pas. Pour le Salon Beige[4], site intégriste, déçu du sarkozyme : « L’enseignement du genre montre que la laïcité positive n’est pas bienveillante. » Il se fait l’écho de ces crispations, à l’instar de cette lettre ouverte rédigée par un parent d’élève qui en appelle au chef de l’État,[5] : « L’idéologie du gender, qui nie la différence sexuelle et la complémentarité naturelle entre l’homme et la femme (…) s’affranchit des données naturelles et scientifiques immuables à l’origine des civilisations humaines, et bafoue ainsi les valeurs de notre société fondées sur l’altérité et la complémentarité homme/femme (…) La laïcité positive n’a pas vocation à s’opposer aux valeurs chrétiennes qui ont fait leur preuve dans le creuset de l’Histoire en respectant les lois naturelles (…) » La prétention scientifique du credo traditionaliste des partisans d’un retour à l’ordre moral s’affirme sans complexes.

Le site « Liberté politique », édité par l'Association pour la fondation de service politique, proche de l’Opus dei, argue pour sa part[6], d’une « levée de boucliers » de la part des familles : une pétition initiée par la Confédération des associations familiales catholiques a, affirme-t-il, recueilli quelques milliers de signatures. L’« immense et sourde colère » a bourdonné jusqu’aux oreilles des députés, au point de provoquer une fronde à la rentrée 2011. Les associations catholiques, avaient déjà été entendues et relayées par Christine Boutin et son parti Chrétien démocrate, qui avaient demandé à Luc Chatel, d'apporter des « correctifs » ou, de manière plus définitive encore, d' « interdire l'usage des manuels incriminés ». Une pétition pour « l’école de la République » (sic) ayant réuni 35000 signataires, initiative rejointe fin août 2011, par celle de quatre vingt députés de la droite populaire et de l’UMP qui ont pareillement fait pression sur Luc Chatel, qualifiant de « fumeuse », la théorie du genre. Que les élus s'intéressent aux programmes, voilà pourtant une initiative illégitime, ainsi que le remarque Pascal Picq[7] :

Comme il s'agit de sciences, c'est le rôle des personnes compétentes d'en établir et d'en valider les contenus. Mais l'intervention des élus à l'encontre des connaissances scientifiques fondées sur des opinions politiques, philosophiques et/ou religieuses n'est pas légitime, même si cela devait leur déplaire en raison de leurs diverses convictions. Je comprends leurs valeurs, mais qui doivent respecter la plus grande de toutes dans nos sociétés modernes : la laïcité. En disant cela, je ne défends pas la science, mais bien la laïcité, et je suis heureux de telles controverses, qui placent l'école au cœur de nos débats citoyens.[8]

Le « Collectif éducation contre les LGTB[9] phobies en milieu scolaire » trouve pour sa part, incompréhensible et inadmissible que le ministre Chatel puisse succomber « aux voix archaïques et rétrogrades des sirènes de sa majorité. »[10]. Une fronde, et des débats citoyens, que l’historien de l’éducation Claude Lelièvre replace dans une certaine perspective : « Pour apprécier l’événement, il faut savoir que lorsque la question de l’éducation sexuelle à l’école a été posée dans les années qui ont suivi Mai 68, certaines fédérations de parents d’élèves sont alors montées au créneau avec des attendus significatifs. » Ainsi la Fédération de Paris des associations de parents d’élèves de l’enseignement libre avait, à l’époque, incriminé « le processus inéluctable qui transforme le projet de l’Éducation nationale en une vaste entreprise de libération sexuelle »[11]. Finalement, le ministre de l’Éducation nationale d’alors, Joseph Fontanet, un « démocrate chrétien », a décidé en juillet 1973 d’opérer un clivage fondamental entre « l’information sexuelle » , obligatoire, intégrée aux programmes, pour tous les élèves, et « l’éducation sexuelle », facultative, soumise à l’autorisation des parents pour le premier cycle. Puis, une circulaire, datant de 2003, a finalement rétabli l’« éducation sexuelle » comme obligatoire[12].

L’enseignement catholique pour sa part, qui n’avait comme le suggère Claude Lelièvre, jamais vraiment digéré cette circulaire de 2003, a donc affirmé au travers de son « Guide », tout en prenant la précaution toute oratoire, d’affirmer qu'il ne s'agit pas de « conduire à porter de jugement sur les personnes homosexuelles », un positionnement idéologique néanmoins clair. « Le but de la “gender theory” est de “libérer” l'individu de tout cadre normatif donné par la nature, la société, la religion et de permettre à chacun de choisir librement son identité, son orientation sexuelle et sa forme de famille. » Émancipation individuelle contre laquelle l'enseignement catholique, entend botter en touche, s’appuyant sur des « contre-modèles » transgenres repoussoirs, influences nocives dont il conviendrait de protéger la jeunesse :

La diffusion de publicités androgynes de plus en plus nombreuses, la popularité du personnage de Michaël Jackson sont les signes patents de la séduction de ce nouveau modèle proposé auprès des jeunes générations. Traversés malgré eux par ces influences, de plus en plus de jeunes se posent la question de leur identité sexuelle et pensent qu'il est nécessaire d'expérimenter des pratiques sexuelles pour vérifier l'orientation de leur désir. Dans ce contexte, la parole des éducateurs est fortement requise, surtout vis-à-vis d'adolescents qui ont à découvrir leur condition d'être masculin ou d'être féminin.

Cependant, la messe est à ce stade loin d’être dite. En marge de la croisade des associations et députés, « plus réservé, le secrétaire général de l’enseignement catholique, Éric de Labarre, interrogé par La Croix ne réclame pas le retrait des manuels ». Il est à noter également que l’enseignement catholique s’abstient de s’attaquer aux éditeurs des manuels scolaires. Position qui le distingue pour la circonstance, et pour la forme, d’agitateurs plus offensifs, tels SOS Éducation ou « Veille éducation »[13]. Par l’initiative du « Guide », l’enseignement catholique préfère interpeller en amont et de façon bien plus sournoise, le ministre afin d’intervenir sur les programmes en tentant d’imposer, ici comme ailleurs en réaction, concurrence et recours, sa doctrine clairement exposée. Manière d’imposer un peu plus le réseau catholique comme interlocuteur de l’autorité publique, en infraction à la loi.

Claude Lelièvre nous éclaire encore :

Les établissements catholiques sous contrats (c’est à dire presque tous) se retrouvent donc désormais confrontés à deux textes de références en matière d’éducation sexuelle. On le sait, le principe de base de la loi Debré régissant les établissements privés sous contrat est que l’établissement a un caractère "propre", mais que l’enseignement (donné dans les classes) doit être le même que dans les établissements publics. En principe donc, le texte d’orientation du 17 avril 2010 de l’enseignement catholique devrait être la référence pour le caractère "propre" de l’établissement. Et la circulaire ministérielle du 17 février 2003, le texte de référence pour l’enseignement donné dans les classes des établissements catholiques sous contrats.

Or, « il est dûment énoncé dans le ‘’Guide’’ que « Le projet spécifique de l’enseignement catholique attaché à la formation intégrale de la personne humaine, réfère l’éducation affective, relationnelle et sexuelle à une vision chrétienne de l’anthropologie et l’inscrit dans une éducation plus large à la relation qui concerne tout le parcours scolaire. » Hors les classes, et dans les classes. « Quid alors du respect du cadre de la loi Debré pour les établissements sous contrats ? », interroge-t-il, à raison.

Cette loi Debré si « facile à contourner », si peu républicaine, figure encore et toujours cet outil de choix aux mains d’un enseignement catholique désireux d’afficher ses intentions cléricales et d’étendre ses parts de marché libéral sur « tout le parcours scolaire », sur tous les territoires de la République. De la maternelle et en deçà, à l’enseignement supérieur…

Pourquoi les pouvoirs publics négocient-t-ils avec l'enseignement catholique alors que l'entité « enseignement catholique » ne figure dans aucun texte législatif ?

Le fameux « caractère propre », est un concept inventé pour ne pas contrevenir ouvertement à la loi de séparation des Églises et de l'État de 1905.

La loi Debré de 1959 régit en effet « les relations entre l'État et les établissements d'enseignement privés ». Le terme « enseignement » est donc au singulier, mais « privés » en revanche est conjugué au pluriel. L'intitulé explicite affirme la volonté du législateur de ne pas reconnaître les réseaux. C'est qu'en effet, la loi ne reconnaît aucun réseau. Sa stricte application commande de traiter exclusivement avec la seule entité juridique légitime : l'établissement privé.

Debré disait : "Je vous le dis, il n'est pas concevable, pour l'avenir de la Nation, qu'à côté de l'édifice public de l'Éducation nationale, l'État participe à l'élaboration d'un autre édifice qui lui serait en quelque sorte concurrent et qui marquerait, pour faire face à une responsabilité fondamentale, la division absolue de l'enseignement en France."

Avec sa loi du 31 décembre 1959, Michel Debré ouvrait un boulevard aux libéraux et allait jusqu'à indiquer à leurs alliés cléricaux, la méthode à ne pas épouser : « l'élaboration d'un autre édifice », que bâtit bel et bien aujourd'hui le réseau « de l'enseignement catholique », pour mieux concurrencer le service public et retrouver le chemin le plus court vers le statut de religion d'État, avec la bénédiction gouvernementale et la complicité des ultralibéraux.

Les établissements publics n'ont pour leur part, aucune tutelle autre que les collectivités publiques et les services administratifs de l'Éducation nationale, services qui ont aussi en charge les établissements privés. Ainsi, le réseau de l'enseignement catholique, sous tutelle illégale, et lui seul, double et verrouille de la sorte la gestion de ses établissements privés avec une myriade de structures centralisées qui sollicitent des financements publics multiples et croisés.

Le rôle illégal qu'entend jouer le réseau de l'enseignement catholique utilise ainsi l'avantage providentiel institué par la loi Debré, pour une Église en perte de vitesse du fait de l'effondrement de la pratique religieuse : « Si elle (la loi Debré) n'existait pas, l'enseignement catholique en France poserait moins de questions, tant sa surface serait réduite et sa réalité devenue confidentielle. » Parlant ainsi, le 5 novembre2006, devant l'Assemblée plénière des évêques de France, son président reconnaissait implicitement que le seul « caractère propre » confessionnel fait moins recette que les crédits, concessions et privilèges publics sans cesse multipliés depuis plus de cinquante ans. La concession politique généreusement accordée à l'enseignement catholique, en 1985, d'une attribution à hauteur de 20% du système éducatif, autorise le secrétaire général de l'enseignement catholique et les directeurs diocésains de se comporter, sans scrupule ni légitimité, en ministre ou recteurs bis d'un réseau confessionnel qui fait commerce d'une éducation aux motivations religieuses, à 90% étrangères à la demande se sa clientèle. La stratégie actuelle des tenants de l'enseignement privé vise ainsi à faire admettre l'enseignement catholique comme partenaire à part entière des pouvoirs publics, et surtout des collectivités locales, en lieu et place des établissements.

Un rapport d'étude du SGEC de mars 2007 décrivant « les effets de la décentralisation et de la déconcentration de l'État français sur l'organisation et le fonctionnement de l'enseignement catholique »,déplore le fait que « l'État, dans ses textes législatifs et réglementaires, ne reconnaît formellement que les établissements privés d'enseignement et ignore en tant que telles, leurs organisations institutionnelles, qui les représentent et que sont les directions diocésaines, les instances académiques ou régionales ou le secrétariat général. » « L'association de l'enseignement catholique à l'État constitue une étape capitale dans l'évolution du système éducatif français. »

Aujourd'hui, si l'Église catholique a majoritairement renoncé à remettre en cause la République, le Vatican dissimule mal la volonté de réinvestir l'État par le biais de l'école catholique. Cet objectif n'a jamais été aussi clairement affirmé depuis la loi de séparation des Églises et de l'État.

Aujourd'hui, confortée par la reconnaissance de l'enseignement privé, la hiérarchie catholique affirme ainsi plus nettement que jamais ses intentions de remariage non pas pour tous, mais de l'Église et de l'État.

 Eddy KHALDI

http://www.la-republique-contre-son-ecole.fr/

http://www.main-basse-sur-ecole-publique.com/

http://www.eglise-et-ecole.com/



[1] Par une commission présidée par Claude Berruer, secrétaire général adjoint de l’enseignement catholique.

[2] Maurice Godelier, « Métamorphoses de la parenté », Fayard, 2004

[3] Gnies : Groupe national d’information et d’éducation sexuelle réunissant notamment des professeurs de biologie, des médecins…)

[4] 13 juillet 2011

[5] Rapportée par Ouest-France du 7 juillet 2011

[6] 8 Juillet 2011, éditorial de Jean Flouriot

[7] Maître de conférences au Collège de France. Pascal Picq "Il était une fois la paléoanthropologie" Odile Jacob, 2010

[8] Dans Le Monde du 4 septembre 2011

[9] Lesbiennes, gays, bi, trans

[10] Communiqué du 1er septembre 2011

[11] Communiqué du 20 février 1973

[12] La circulaire du 17 février 2003 indique en effet que la loi du 4 juillet 2001 relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception a " confié à l’école une mission éducative dans le champ bien spécifique de l’éducation à la sexualité ".

[13] http://veille-education.org/

 


Lire l'article complet, et les commentaires