Aïkido. Madame, Monsieur : Vous ne faites vraiment pas votre âge !

par Denis Thomas
lundi 15 avril 2013

Les arts martiaux ont ceci de particulier qu’ils ne nécessitent pas, contrairement aux apparences, une force herculéenne. L’un d’entre eux (japonais), l’Aïkido, prône même d’oublier totalement nos gros bras. Ce qui met sa pratique à la portée de tous sans distinction d’âge ou de sexe. A l’inverse des célèbres paroles de Jacques Brel, plus on devient vieux plus on devient … bon.

Un des plus grands maîtres (Sensei) d’Aïkido du 20e siècle, Yamagushi Seigo, a dit un jour à un de mes camarades d’entrainement (Keiko) qui s’était fait assez mal : « c’est justement parce que tu es blessé que tu peux comprendre la nécessité de l’Aïki ».

Cette pratique, dont le vide est l’une des composantes essentielles, ne demande ni biceps ni pectoraux surdimensionnés souvent propres à la jeunesse du corps. Et encore moins de testostérone.

Le simple fait d’être « affaibli » par une blessure, l’âge ou encore parce que l’on est une femme – a priori moins grande, moins lourde, moins forte – conduit à la recherche de la voie parfaite. C’est par cette étude que l’on peut entrevoir la « réussite ». Ce dernier terme étant fort discutable, par ailleurs.

Combien de fois ai je fait remarquer à une partenaire qu’elle était bien mieux configurée qu’un homme pour sentir l’essence de l’Aïki ! Ne pouvant pas, ou infiniment moins, engager des effets de levier « puissants » lors de l’échange, elle est donc « condamnée » à une forme d’excellence. L’Aïkido « comme l’eau contournant le rocher », selon Endo Sensei (71 ans).

Même chose pour un pratiquant n’ayant plus la rapidité ni la force de sa jeunesse. Il doit utiliser son expérience, sa vision, toutes acquises au fil des ans pour anticiper et « jouer », sans efforts, avec l’équilibre.

 

« AMI-AMI »

La chute, qui comme au Judo peut prendre sur un tatami d’Aïkido des allures spectaculaires, s’affine, se raffine au fil des années. Contrairement au « Kohai » (jeune élève) l’expérience du « Sampai » (ancien) va la rassembler, la compacter en faisant « ami-ami » avec le sol qui devient, dès lors moins terrifiant et dangereux. Beaucoup moins douloureux.

Tout devient plus juste. Paradoxal quand on pense qu’une personne « mûre », dont la taille se fera souvent un plus épaisse qu’à vingt ans, devrait être logiquement moins enthousiaste à se faire balancer sur le plancher des vaches.

Autre exemple paradoxal : pour aussi impressionnants et volumineux qu’ils soient, les lutteurs de Sumo (Sumotori) ont une …légèreté de plume. Si, lors d’une compétition (Basho) si populaire dans l’Archipel, l’un d’entre eux est projeté par son adversaire hors de la surface de combat (Dohyô) et tombe sur vous, spectateur, vous le sentirez à peine. Malgré ses 200 kilos au bas mot.

Magique ? Peut-être. Mais la raison tient plus dans l’équilibre ressenti lors de l’entrainement quotidien de ces géants d’apparence si « lourde ». Donc, pourquoi pas vous ?

 

SOUVERAINE LIBERTE

Dans le western spaghetti des années soixante-dix, « Mon nom est personne », le dialoguiste fait dire à Henry Fonda, alias Jack Beauregard (la cinquantaine bien tassée) qu’ « il est faux que les années produisent des sages, elles ne produisent que des vieillards ». Pas si sûr.

Le philosophe français Gilles Deleuze (spécialiste de Spinoza – sans doute, au XVIIe siècle, le premier penseur des arts martiaux, sans le savoir) dit : « Il y a des cas où la vieillesse donne, non pas une éternelle jeunesse, mais au contraire une souveraine liberté, une nécessité pure où l’on jouit d’un moment de grâce entre la vie et la mort ». Comme dans le Bushido, la « voie du guerrier ».

Et c’est cette liberté de penser, d’agir, cette liberté d’expression que l’on recherchera avec profit dans l’étude de l’art martial. Et non pas le suivi moutonnier d’un catalogue commun et inadaptable, bien évidemment, à tous.

Ce sont ces « expressions personnelles » que délivrent les Sensei, Shihan : les experts. Aucune compétition n’existe en Aïkido. Seuls le savoir, l’étude et… l’ancienneté sont pris en compte. Ainsi, les Maîtres ne sont pas des « perdreaux du printemps ». L’un d’entre eux : Yasuno Masatoshi, 65 ans, est considéré comme un … jeunot !

Hermann Hesse, écrit dans « L’éloge de la vieillesse » que « c’est seulement en vieillissant que l’on s’aperçoit que la beauté est rare, que l’on comprend le miracle que constitue l’épanouissement d’une fleur au milieu des ruines et des canons ».

Par le caractère vertical, quasi immobile et pur de la fleur, le prix Nobel de littérature 1946 ouvre ainsi la porte à un autre aspect des arts martiaux en général et de l’Aïkido en particulier. La forme ultime du combat est … une position neutre, assise. Chère au bouddhisme. 

La méditation, assise, puissance de la seule pensée. Elle transcende la force du centre de l’organisme qui est cette autre composante essentielle de l’Aïkido et de tous les arts martiaux. Pourtant, à première vue, qui paraît plus vulnérable qu’une personne assise ?

Mais au Japon, tout est souvent affaire de faux semblants.


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