Et pour quelques gamètes de plus

par Jacques-Michel Lacroix
samedi 13 octobre 2012

Les progrès de la médecine ont permis des avancées très importantes dans le domaine de la procréation assistée. Des couples réputés autrefois stériles peuvent maintenant avoir les enfants dont ils seraient privés si les médecins n’avaient pas développé ces techniques, qui permettent de pallier légitimement à un défaut de fonctionnement lorsque la nature prive un individu de ses capacités physiologiques normales. Cependant les problèmes touchant à la procréation assistée sont complexes. Si la plupart des difficultés techniques sont, ou vont être, résolues, son développement fait émerger des questions sur des conséquences humaines et sociales que l’on avait en partie occultées, tant l'exploit technique nous paraissait être un progrès pour l'humanité. On ne doit pas pour autant éviter de se les poser.

Aussi grand soit le désir de maternité que puisse éprouver une femme, accepterait-elle de se faire faire un enfant par un individu laid, stupide, ou tout simplement dont l'aspect créerait en elle un sentiment de rejet ? Je ne le crois pas. Alors pourquoi accepterait-elle de se faire féconder par le sperme d'un individu dont elle ignore tout, mais qui sera responsable de la moitié des gènes de son enfant et donc d’une partie de sa destinée biologique ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Le sperme inséminateur même anonyme et lyophilisé, ne permet pas uniquement le développement d’un oeuf à partir d'un ovocyte, mais fait bénéficier l’embryon qui en est issu, du potentiel génétique de son père. Et quel que puisse être, après l'accouchement, la qualité de l'éducation et l'amour que l'on porte à cet enfant, on ne pourra pas empêcher qu'il soit rouquin comme son père, ou diabétique comme ses grands-parents paternels, pour ne citer que ces deux exemples. Qu'en est-il également des éventuels demi-frères ou demi-soeurs inconnus avec lesquels son union pourrait faire apparaître des problèmes de consanguinité pathologique ? Vaudrait-il mieux alors, que le père soit connu ? On peut craindre hélas, que cela ne soit pire, l'enfant risque se voir reprocher des défauts, réels ou supposés, imputable à son père biologique chez qui on aura crut les déceler, et peut poser de gros problèmes d'identité à cet enfant dont le père légal serait d’autant plus adoptif que le géniteur serait connu d’avance. Identifier le père biologique revient à introduire un tiers étranger dans une relation père-mère-enfant déjà hors norme et difficile à construire, il est probable que bien peu de couples et d’enfants seraient capables d'assumer avec sérénité ce type de situation.

De même, le cas des mères porteuses n’est pas aussi simple qu’il parait. La science nous a appris récemment que les échanges mère-enfant au cours de la grossesse, sont beaucoup plus importants que ce que l'on imaginait il y a quelques années encore, qu’il existe un dialogue biologique constant entre la mère et l’enfant, et on a même pu démontrer que le sang maternel contenait de l’ADN fœtal en quantité suffisante pour pouvoir effectuer le caryotype du fœtus. Il ne s'agit donc pas d'un simple prêt d’utérus destiné à régler les problèmes d'oxygénation et de croissance d’un œuf importé, mais d'un ensemble très complexe d'interactions immunitaires entre la mère et le foetus dont l'effet perdure chez l'un comme chez l'autre, même après l'accouchement. Ces découvertes récentes doivent nous amener à réexaminer ce problème, et il faudrait être bien désinformé ou très naïf, pour penser qu’une grossesse peut se résumer au simple prêt d’un ventre. On peut bien sûr s'émouvoir du cas de ces mères porteuses obligées de se séparer de leur enfant dès la naissance, car même si génétiquement ce n'est pas le leur, cela demeure un traumatisme que certaine ont du mal à accepter. Mais ne doit-on pas surtout penser à l'enfant issu de cette fécondation, qui pendant neuf mois aura vécu en symbiose étroite avec sa mère porteuse, et qui en aura acquis certaines spécificités qu'on le veuille ou non ? Ce lien physiologique irremplaçable, existant entre la mère et l’enfant, met aussi en évidence le rôle incontournable de la mère dans l’élevage du nouveau né, et par extension celui du couple male-femelle dont la complémentarité, éprouvée au fil des siècles d’évolution du vivant, est indispensable pour la création d’un nouvel être humain. Si l’on généralisait la grossesse « par procuration » on pourrait aussi imaginer l’élevage des nouveaux nés en dehors du couple père-mère, en les confiant à des professionnels spécialisés, les privant ainsi de leur enracinement dans la filiation sexuée, et transformant les parents, les pères et les mères, en simples adultes référents parmi les autres. Cela reviendrait à nier toute implication du lien physiologique, et donc génétique, dans l’éducation des enfants, détruisant par là même le rôle de la cellule familiale, au profit d’un élevage par des structures sociales obéissant uniquement aux critères de la société du moment. L’exploit technique doit servir la thérapeutique avant d’envisager remplacer l’humain dans ce qu’il a de plus ancré au fond de lui-même : la survie de l’espèce. Tous les problèmes posés par ces fécondations semi naturelles ou artificielles sont loin d’être résolus. Ils nécessitent une longue réflexion éthique, avant d’abandonner les rôles fondamentalement physiologiques du couple male-femelle dans la conception et l’élevage des enfants, à des techniques qui risquent satisfaire davantage des modes sociétales, que répondre aux véritables besoins de la société.

Dr. J-M Lacroix


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