Les femmes principales victimes des maladies auto-immunes

par Dr Khadija Moussayer
mardi 15 mars 2016

Les pathologies auto-immunes constituent un grave problème de santé publique du fait de leur poids économique et humain : 3ème cause de morbidité dans le monde après les maladies cardiovasculaires et les cancers, elles touchent en effet environ 10 % de la population mondiale et occupent le troisième poste du budget de la santé dans les pays développés. Enfin, dernier point mais pas le moindre, ces maladies concernent les femmes dans plus de 75 % des cas 

Une maladie auto-immune (1) est une pathologie provoquée par un dysfonctionnement du système immunitaire : des cellules spécialisées et des substances, les anticorps, sont sensées normalement protéger nos organes, tissus et cellules des agressions extérieures provenant de différents virus, bactéries, champignons... Pour des raisons encore non élucidés, ces éléments se trompent d’ennemi et se mettent à attaquer nos propres organes et cellules. Ces anticorps devenus nos ennemis s’appellent alors « auto-anticorps ».

Parmi les maladies auto-immunes, on peut citer des maladies connues : la maladie de Basedow (hyperthyroïdie), la thyroïdite chronique de Hashimoto (hypothyroïdie), le lupus érythémateux disséminé (LED), la myasthénie, la Sclérose en plaques (SEP), le diabète de type 1, la polyarthrite rhumatoïde, la spondylarthrite, la maladie cœliaque (intolérance au gluten), la maladie de Crohn…

Et des maladies plus rares et peu connues : le syndrome de Goodpasture, le pemphigus, l'anémie hémolytique auto-immune, le purpura thrombocytopénique auto-immun, la polymyosite et dermatomyosite, la sclérodermie, l'anémie de Biermer, la maladie de Gougerot-Sjögren, la glomérulonéphrite…

I/ Les femmes au cœur des maladies auto-immunes

Les maladies auto-immunes (MAI) n’épargnent pas l’homme ni malheureusement l’enfant mais c’est la femme qui en est très majoritairement atteinte(2, 3) : une femme sur six est ou en sera atteinte au cours de sa vie.

Les femmes supportent ce fardeau comme les caryatides, ces statues grecques de femme qui soutiennent un entablement sur leur tête, remplaçant ainsi une colonne ou un pilier.

 Plusieurs explications à ce phénomène, impliquant le rôle :

  1. des hormones sexuelles féminines, les œstrogènes : elles stimuleraient trop, dans certains cas, le système immunitaire, alors que les hormones masculines, les androgènes, ont plutôt un effet protecteur ; 
  2. du chromosome sexuel féminin X : Les femmes possèdent dans leurs cellules deux chromosomes X, (l’un hérité du père et l’autre de la mère). Normalement, un seul reste actif tandis que l’autre est qualifié de « dormant ». Si ces deux restent fonctionnels, une hyper-activation anormale du système immunitaire en découle ;
  3. de la grossesse : un échange de cellules se produit entre la mère et le fœtus et donc un passage de cellules fœtales à la mère (le microchimérisme fœtal). Elles se retrouvent dans le sang de la mère jusqu’à 30 ans après l’accouchement et jusqu’à 50 ans dans la moelle osseuse ! Elles peuvent être considérées comme des éléments étrangers par le système immunitaire qui va alors s’attaquer par erreur à certains organes. La femme est en plus beaucoup plus surexposée que l’homme qui n’est confronté qu’à un seul type d’échange de cellules entre lui et sa mère alors qu’elle en reçoit de sa propre mère et de ses enfants.
  4. Au total, la proportion de femmes atteintes pour un seul homme est dans la maladie de Basedow (Hyperthyroïdie) de 7 femmes/1homme, le lupus de 9f/1h, le Gougerot de 9f/1h, la polyarthrite de 2,5 f/1h, la sclérose en plaques de 2f/1h…

Les atteintes sont toutefois en général plus graves chez les hommes et il existe quelques MAI que ceux-ci sont tout aussi ou plus susceptibles de développer que les femmes comme la spondylarthrite ankylosante, le diabète de type 1, le granulomatose de Wegener et le psoriasis).

 

 

Ratios Femme / Homme
 dans les maladies auto-immunes

Maladies

Nombre de femmes(f) atteintes par rapport aux hommes (h)

Thyroïdite de Hashimoto

10 f / 1 h

 Lupus érythémateux disséminé

9 f / 1 h

Syndrome de Gougerot-Sjögren

9 f / 1 h 

Syndrome secondaire des Antiphospholipides

9 f / 1 h

Cirrhose biliaire primitive

9 f / 1 h

Hépatite auto-immune

8 f / 1 h

Maladie de Basedow

7 f / 1 h

Sclérodermie

3 f / 1 h

Polyarthrite rhumatoïde

2.5 f / 1 h

Syndrome primaire des Antiphospholipides

2 f / 1 h

Purpura thrombopénique auto-immune idiopathique

2 f / 1 h

Sclérose en plaques

2 f / 1 h

Myasthénie

2 f / 

 

 

II/ LA PROGRESSION DE CES PATHOLOGIES DANS LE MONDE

La communauté médicale ne cesse de s’interroger sur la progression des maladies auto-immunes qui prend parfois l’aspect d’une véritable « épidémie » alors que les maladies infectieuses sont en baisse. Ainsi le diabète juvénile (ou de type 1), qui concerne plus de 10 % des diabétiques, progresse partout dans le monde à un taux annuel de près de 4 % et frappe de plus en plus les enfants en bas âge entre 0 et 4 ans (4). Au Maroc, environ des dizaines de milliers d’enfants enfants en sont déjà touchés.

Ce phénomène, s’expliquerait en fait par plusieurs causes qui s’associent comme les pièces d’un puzzle pour déclencher la pathologie : d’une part une prédisposition génétique et d’autre part surtout des facteurs environnementaux (pollution. bactéries virus, modes de vie…)

II/1/La pollution facteur de risque 

Plus de 100 000 produits chimiques industriels accompagnent notre vie quotidienne, présents dans l’alimentation, l’eau, l’air, le sol ou à l’intérieur de nos maisons : pesticides, nitrates, métaux lourds, particules fines et dioxyde d’azote dégagés par les automobiles…Or, certains de ces produits sont considérés comme des facteurs de risque dans le développement des maladies auto-immunes, endocriniennes, allergiques ainsi que des cancers.

II/2/ Un excès d’hygiène

L’excès d’hygiène est également mis en avant. Les progrès en matière d’hygiène ont permis de mettre fin aux grandes épidémies d’autrefois qui décimaient les populations et en particulier de mieux protéger les bébés en mettant fin à la forte mortalité infantile des siècles précédents. Le problème est maintenant que la « propreté aseptisée » de l’espace autour d’un enfant empêche son système immunitaire d’apprendre à reconnaître les ennemis dont il doit se défendre normalement. 

Les cellules immunitaires, par manque de maturité, sont en quelque sorte désorientées et s’attaquent par erreur à notre corps (5). Tandis qu’on assiste à la disparition progressive des infections classiques de la petite enfance, on observe à l’opposé un accroissement des maladies allergiques et auto-immunes comme l’asthme ou le diabète de type 1.

La solution serait de permettre aux bébés et aux jeunes enfants de se salir « un peu » pour mieux éduquer les défenses de leur organisme et mieux régir ensuite à leur environnement.

Une étude sino-danoise est venue conforter cette thèse en 2011 (6) : elle a démontré que les bébés nés par voie basse et exposés aux premières bactéries au travers du rectum de la mère ont un risque beaucoup moins élevé de contracter des allergies que les bébés nés par césarienne et donc exposés à une variété restreintes de bactéries différentes.

III/ Des moyens de détection indispensables : la recherche des autoanticorps

Un très large éventail de symptômes sont associés à ces pathologies. Certains sont mineurs (amaigrissement, éruption cutanée…) tandis que d’autres sont plus graves et invalidants (douleurs, gonflement des articulations, paralysie d’un membre) et mettent même en jeu le pronostic vital (insuffisance rénale, atteintes cardiaques, pulmonaires…). 

Ces pathologies sont de plus peu perceptibles au début, rendant difficile le diagnostic. Une étude a révélé qu’un patient voit aux USA en moyenne six médecins sur 4 ans avant que ne soit identifié son mal. Pour confirmer le diagnostic, un outil est devenu indispensable : la recherche des auto-anticorps (7), ces molécules fabriquées par notre propre organisme et qui l’attaquent. Cet examen, maintenant bien éprouvé au Maroc, n’est pourtant pas encore assez répandu.

*IV/ Une révolution thérapeutique : les biothérapies

Ces pathologies, chroniques et incurables, évoluent par périodes de poussées et de rémissions et sont même susceptibles de rester assez bénignes. Si leurs manifestations peuvent être différentes d’une maladie à l’autre, elles obéissent à des mécanismes physiopathologiques similaires et les thérapeutiques sont de même proches dans la plupart des cas.

Elles ont d’ailleurs fait des progrès immenses ces dernières décennies quand on sait par exemple que, en France, le taux de survie à 5 ans pour le lupus était inférieur à 50 % en 1955 et supérieur à 90 % en 2005. Elles reposent notamment sur l’emploi de corticoïdes, d’anti-inflammatoires et d’immunosuppresseurs. 

Une véritable révolution thérapeutique s’opère actuellement avec le développement des « biothérapies » (8) : utilisant des molécules biologiques naturelles dérivés d'organismes vivants (levures, ferments, certains microbes) ou de substances prélevées sur des organismes vivants (hormones, extraits d'organes ou de tissus), elles s’opposent aux médicaments classiques, synthétisés chimiquement. En ciblant très précisément les molécules ou les cellules clé responsables de l’affection, elles autorisent déjà des améliorations significatives de l’état des malades les plus graves.

Au total, si le Maroc dispose de tous les moyens techniques pour combattre efficacement ce fléau, le problème principal réside dans l’accès de toutes les populations à des examens et des soins, parfois très onéreux. En attendant, la mortalité provoquée par ces pathologies reste toujours trop élevée.

V/ Des exemples de maladies auto-immunes

La polyarthrite rhumatoïde

Destruction du cartilage articulaire produisant une inflammation et des douleurs chroniques. 

Signes d’alerte : articulations douloureuses, raides, enflées et déformées, mobilité et flexibilité réduite ; éventuellement : fatigue, fièvre, perte de poids, anémie…

La maladie de Basedow (Hyperthyroïdie)

 Production trop importante d'hormones thyroïdiennes pouvant se compliquer de troubles cardiaques et oculaires.

Signes d’alerte : asthénie, amaigrissement contrastant avec un appétit conservé, apparition d’un goitre, yeux exorbités…

La maladie cœliaque 

Intolérance au gluten, une substance contenue dans le blé, le seigle, l'orge, aussi que dans les produits transformés de l’agro-alimentaire : elle se traduit par des dommages de la paroi intestinale. Seule solution : un régime sans gluten. 
Signes d’alerte : Ballonnements et douleurs abdominales, diarrhée ou constipation, perte ou prise de poids, fatigue, aménorrhées, éruption cutanée avec démangeaisons…

La sclérose en plaques

Atteinte de la gaine (myéline) des fibres nerveuses du système nerveux central.
Signes d’alerte : troubles de l’équilibre et de la vue, difficultés d’élocution…

Le Psoriasis 

Renouvellement trop rapide des cellules de la peau, ce qui cause des inflammations localisées, sous forme de squames pouvant se développer sur toutes les parties du corps (visage, coudes, genoux, cuir chevelu, ongles, etc.) avec des conséquences esthétiques lourdes. 

Signes d’alerte : épaisses plaques rouges recouvertes de squames, démangeaisons et douleurs, plus rarement arthrite

Les maladies inflammatoires chroniques de l'intestin (MICI) 

 Inflammation chronique du tube digestif : la maladie de Crohn et la rectocolite en sont les formes les plus courantes. 

Signes d’alerte : douleurs abdominales, diarrhées (parfois sanglante), saignement rectal, fièvre, perte de poids… 

L’alopécie ou pelade

Attaque des follicules pileux (structures à partir desquelles poussent les cheveux) : si la santé de la personne n’est en général pas affectée, la maladie provoque des conséquences esthétiques et psychologiques sérieuses. 

 Signes d’alerte : chute de cheveux ou de poils par endroits sur le cuir chevelu, le visage ou d'autres zones du corps.

La maladie de Gougerot- Sjögren 

Attaque des glandes lacrymales et buccales, accompagnée d’autres atteintes articulaire, neurologique…

Signes d’alerte : bouche sèche, soif accrue, sensation de sable dans les yeux, toux sèche persistante…

Le lupus érythémateux disséminé (LED)

Dérèglement du système immunitaire souvent lourd et à l’origine de lésions susceptibles de toucher gravement tous les organes (peau, reins, cœur, poumons, cerveau). Il existe aussi une forme seulement cutanée et bénigne de la maladie. Signes

Signes d’alerte : un ensemble s’associant progressivement : fatigue, signes cutanés dues à la sensibilité au soleil (cf. photo : éruption en ailes de papillon), douleurs articulaires et thoraciques, essoufflement... 

REFERENCES

1/ Maladies auto-immunes - INSERM

http://www.inserm.fr/thematiques/immunologie-inflammation-infectiologie-et-microbiologie/dossiers-d-information/maladies-auto-immunes

2/ Jean Sibilia. Rhumatologie, CHU de Strasbourg. Centre national de référence - Pourquoi les femmes font-elles plus de maladies auto-immunes ? http://www.cri-net.com/ckfinder/userfiles/files/journees-scientifiques/2013/J-SIBILIA-Sexe-et-immunite-selection-RIIP-210313.pdf

3/ Maladies auto-immunes - Santé-Médecine

http://sante-medecine.journaldesfemmes.com/faq/7608-maladies-auto-immunes

4/ Observatoire national diabète enfant et adolescent de l'association Aide aux jeunes diabétiques (AJD).

5/ Bach JF et al Eat Dirt – The Hygiene Hypothesis and Allergic Diseases. N Engl J Med. 2002 ;347:911.

6/ Bisgaard, H and all, reduced diversity of he intestinal microbiota during infancy is associated with increased risk of allergic disease at school age. Journal of Allergy and clinical Immunology. DOI /10.1016/j.jaci.2011.04.060.

7 / Diagnostic des maladies auto-immunes - Document biomedical diagnostics G. Chyderiotis - A. Ebel - L. Oger Sanofi-Pasteur et Association française du lupus Dr J. Sibilia -Service de Rhumatologie et Institut d'immunologie de Strasbourg MAJ 05/2009 / auto-anticorps maladies auto-immunes - Esculape

http://www.esculape.com/biologie/auto-anticorps.html

8/ Laurent Arnaud, Julien Haroche, Jean-Charles Piette, Zahir Amoura 

Biothérapies des maladies auto-immunes : quelles perspectives ? Volume 15, numéro 2, avril-mai-juin 2009


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